Avr 122014
 

Au premier abord, l’on pourrait penser que le sommeil sert à reposer le corps entier, en particulier la musculature si elle est sollicitée par une activité physique fréquente. En fait non. Par exemple un animal comme la girafe, pesant une tonne en moyenne, dort moins de deux heures par nuit. Le corps récupère quand il est simplement inactif. Il semble donc que le sommeil soit une nécessité propre au cerveau, très universelle puisque même les insectes « dorment ». Comme leur système nerveux est rudimentaire, ce n’est pas très apparent ; on parle de dormance plutôt que de sommeil.
Bon nombre d’observations indiquent à vrai dire que certains centres neurologiques peuvent se mettre en veille tandis que d’autres continuent à fonctionner. Les mammifères marins, obligés de remonter régulièrement à la surface pour respirer, font dormir leurs deux hémisphères cérébraux à tour de rôle.
Même chez l’être humain, en période de manque de sommeil, il est probable que certains centres « s’éteignent » et que nous prenions des décisions imparfaites, inadéquates. Nous accusons la « fatigue ». En vérité notre esprit est amputé. Et il n’a aucun moyen de s’en rendre compte : il n’existe pas de capitaine dans la cabine de pilotage frontale pour dire si le personnel est au complet. C’est particulièrement apparent quand un centre intégrateur est détruit par un accident vasculaire : le sujet nie la perte de ses facultés, souvent même lorsqu’on lui démontre l’évidence.

Les variations de l’activité cérébrale permettent de classer le sommeil en cinq phases :

  1. Somnolence (4 à 5%), clonies musculaires
  2. Sommeil léger (45 à 55%), sensibilité aux stimuli extérieurs
  3. Début du sommeil lent profond (4 à 6 %), ralentissement des signes vitaux
  4. Sommeil très profond (12 à 15%), le somnambulisme se loge ici
  5. Sommeil paradoxal (20 à 25%), vive activité du cerveau et des yeux, signes vitaux remontés, les muscles restent relâchés.

Ces phases s’enchaînent en cycles de 1H30 à 2H, durée remarquablement stable chez un individu tout au long de sa vie. Une nuit représente 4 à 6 cycles. Les proportions des phases ne sont pas identiques d’un cycle à l’autre au cours d’une même nuit : davantage de sommeil lent pendant les premiers, de sommeil léger et paradoxal pendant les derniers.
Les micro-éveils, entre les cycles, dont nous ne gardons aucun souvenir s’ils durent moins de 3 minutes, sont importants pour changer éventuellement de posture. Probablement que les gens souffrant d’un torticolis au matin ne se sont pas assez réveillés et mobilisés entre les cycles. Il peut être judicieux, quand on est coutumier de tels incidents, de mesurer la durée précise de son cycle et de favoriser les micro-éveils par une alarme soigneusement programmée et peu agressive.

Le sommeil lent profond diminue avec l’âge, donnant aux personnes âgées cette impression d’insomnie permanente alors que la durée totale de leur sommeil est le plus souvent normale. Le leur expliquer évite les consommations inutiles de drogues hypnotiques.

Le sommeil paradoxal est classiquement associé aux rêves. Ceux-ci démarrent en réalité pendant le sommeil profond. Leur souvenir est vif si l’on est réveillé pendant une phase paradoxale, tandis qu’ils sont confus lors d’un éveil en sommeil profond.
Le sommeil paradoxal est également considéré comme le plus nécessaire, le seul indispensable au bon fonctionnement apparent d’un individu, et dont la suppression prolongée le ferait mourir. Il ne représente que 2 heures par nuit.

Certains « transhumanistes » férus d’améliorations corporelles ont ainsi proposé de « hacker » le cerveau en l’obligeant à se contenter du sommeil paradoxal. Une observation fonde cette idée : le cerveau en manque de sommeil saute les séquences dites accessoires et se dépêche d’entrer en phase paradoxale, pour profiter de ses qualités essentielles. Il est ainsi possible de sectionner les périodes de sommeil pour en réduire la durée totale. L’application la plus courante est la sieste ; grâce à un bref endormissement (20 à 30 minutes), elle réduit le sommeil nocturne de 8 à 6 heures sans inconvénient.
Pousser le principe à l’extrême amène au sommeil polyphasique. La méthode d’Everyman associe 2 à 4 siestes de 20 minutes régulièrement espacées en journée, entièrement constituées de phase paradoxale (après un temps d’accoutumance), et un court sommeil nocturne de 5 à 3 heures comportant encore un peu de phases dites accessoires. La méthode d’Uberman ne comporte plus que 6 phases paradoxales de 20 minutes, espacées de 4 heures, pour un total de 2 heures de sommeil par tranche de 24 heures.

Le sommeil polyphasique est utilisé par les navigateurs au long cours. Logiquement, il favorise les rêves lucides. Notons également qu’il est naturel chez le petit enfant, mais avec une durée totale largement supérieure.

Le fonctionnement et le rôle du sommeil sont encore méconnus scientifiquement. Dire que certaines séquences sont inutiles est fort aventureux. Des sécrétions endocriniennes s’activent pendant la phase profonde. Ainsi des études sur les effets du sommeil polyphasique ont montré un affaiblissement immunitaire, une baisse de production d’hormone de croissance et de sperme. Ceux qui tentent l’expérience ne se sentent pas en mauvaise forme (quand ils y parviennent), mais il leur est impossible d’objectiver une baisse de performance. Il n’existe pas d’enquête poussée sur le sujet. Compte-rendu traduit en français d’une expérience individuelle.
Argument très fort pour le caractère essentiel du sommeil prolongé : son universalité dans le règne animal, malgré les inconvénients évidents de l’inconscience pour une proie potentielle.

siesteDeux principales théories s’affrontent sur le rôle du sommeil. Toutes deux s’accordent pour le voir comme une digestion mentale ; il fixe les apprentissages importants de la journée. Elles divergent sur les modalités.
La théorie la plus classique voit l’intense activité neuronale au cours de la phase paradoxale comme un renforcement des synapses déjà fortement sollicitées en heures d’éveil ; les souvenirs sont gravés. Pour l’alternative séduisante proposée par Tononi et Cirelli, le sommeil est au contraire un affaiblissement global de l’activité neuronale, très coûteuse pour l’organisme (le cerveau consomme 20% des ressources énergétiques). Seules les connexions les plus sollicitées persistent, tandis que les autres reviennent à une sensibilité standard, c’est-à-dire que le schéma qu’elles forment est oublié.
Nous voyons qu’en réalité ces deux visions ne sont pas si contradictoires. Dans les deux cas existe un renforcement ou affaiblissement de synapses par rapport à d’autres.

Pourtant il serait réducteur de ne voir dans le sommeil qu’un tri des souvenirs. A l’évidence, par les rêves, nous fabriquons de grands pans de nouvelles vies, certes influencées par les évènements du quotidien, mais pas toujours. Il est très surprenant, lors de la brève remémoration des rêves, de constater à quel point ces scénarios virtuels sont réalistes, sophistiqués, inventifs (bien davantage que pendant l’éveil), plausibles ou totalement fantaisistes ; cependant même projeté dans le décor le plus fantastique le rêveur y croit. Il développe l’histoire.

Nous avons clairement affaire à un générateur d’alternatives. Le cerveau éveillé, en effet, passe son temps à traiter la file des évènements selon les règles éprouvées et gravées en mémoire. Il se livre rarement à des tentatives saugrenues, à des conduites baroques, particulièrement celles qui lui seraient défavorables. Le cerveau qui rêve, lui, ne se prive d’aucune expérience. Il peut se placer sous la menace d’un monstre effrayant, et juger des options pour s’en sortir. Le rêveur fabrique un large éventail d’alternatives qu’il serait éventuellement dangereux de tester en période d’éveil.
Le sommeil paradoxal, notons-le, est prépondérant chez le nourrisson, encore très pauvre en automatismes sûrs.

Est-ce surprenant, dans ces conditions, que notre cerveau fournisse le matin nos idées les plus géniales ?
Vous lui donnez un problème à résoudre le soir. Concentrez-vous un peu dessus lors de votre plongée en somnolence. Vous avez toutes les chances d’avoir la solution le matin. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il vous manque des connaissances intermédiaires. Tentez de décomposer le problème en fractions plus simples.
De grandes créations historiques ont été, d’après leurs auteurs, présentées à leur conscience au réveil, par exemple la structure cyclique du benzène (Auguste Kekulé), un procédé de gravure sur cuivre (William Blake) ou la Sonate du Diable (Giuseppe Tartini). Combien d’inventions en état d’éveil, à vrai dire, sont le résultat d’un agencement nocturne d’idées pétillantes ?

Pas étonnant non plus que l’on fasse du sommeil le coeur de notre activité métaphysique, une connexion avec l’invisible. On peut en rapprocher les états alternatifs de conscience procurés par les hallucinogènes. Ces moments sont des bouillonnements d’activité mentale débridée, largement affranchis de la raison. Une pépinière de croyances et d’idées originales. Faut-il pour autant continuer à les exempter, éveillé, de la validation par la raison ?

La conclusion la plus importante est celle-ci : alors que nous ne connaissons pas avec précision le rôle du sommeil, son coeur est peut-être ce générateur d’alternative, qui est le gardien de notre individuation. C’est-à-dire qu’en période d’éveil nous mettons essentiellement en pratique des routines patiemment apprises au fil du temps. C’est en dormant que nous devenons différents, singuliers. N’est-ce pas une notion essentielle, même si elle reste une hypothèse, à une époque où l’on trafique le sommeil de bien des façons, où l’on fait disparaître les phases paradoxales avec l’alcool et les benzodiazépines pris en soirée, où les adolescents passent des nuits blanches ? Comment ces gens pourraient-ils se rendre compte qu’ils inhibent ainsi l’évolution de leur Moi ?
Cela leur est impossible.

Oct 122011
 

Les douleurs vertébrales et dérivées sont la caricature de la maladie d’anticipation. Il s’agit de névralgies fulgurantes, extrêmement pénibles et imprévisibles, pour deux raisons :
—Elles sont déclenchées dans des mouvements de faible amplitude et combinant différents axes, si bien que la personne a des difficultés considérables à repérer les contextes déclenchants précis et à s’en prémunir.
—La plupart du temps elles sont ressenties à distance de la réelle source du problème (douleur projetée), car elles sont localisées par la personne à la terminaison du nerf et non à l’endroit où il se fait irriter. Le rôle normal du nerf est de transmettre l’information d’une lésion de la zone qu’il prend en charge ; s’il est lui-même irrité, il raconte la même chose, trompant son propriétaire. Même avertis, la plupart des gens continuent de se fourvoyer, car habitués à faire une confiance aveugle aux signaux de leur organisme. En voulant protéger l’endroit qui fait mal, par des compensations sur les articulations voisines, ils aggravent le problème au rachis.

Le rachialgique se trouve ainsi engagé malgré lui dans un film d’anticipation version gore, où un tortionnaire hideux et sadique, la douleur, le guette dans un labyrinthe de mouvements, sans aucune idée de l’endroit d’où il surgira. Doit-on être étonné que la conduite de cette personne devienne rapidement précautionneuse et inefficace ? Toute coordination est perdue. Le moindre départ de geste est une aventure dangereuse. Les antalgiques ne font que gommer légèrement la douleur, inopérants au plan mécanique.
Ce n’est plus un trouble en rapport avec des lésions vertébrales, mais une maladie d’anticipation.
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Jan 012009
 

Tandis que la rhumatologie française est sortie de l’ornière
sur les maladies « de système » (polyarthrites, lupus, spondylarthrites…),
avec des progrès thérapeutiques qui transforment le confort et le pronostic des patients,
les pathologies mécaniques, pourtant les plus courantes,
traînent encore dans leur Moyen-Age.

Ainsi la Revue du Rhumatisme sort un n° spécial
sur la cervicalgie « commune ».
Votre mal de cou quel qu’il soit, aigu ou chronique,
permanent intermittent ou postural,
lié à un incident, un accident ou votre profession habituelle,
sera classé dans la vaste rubrique du « commun ».
…et les traitements testés pareillement chez tout ce petit monde.

La rhumatologie vertébrale dans son bastion ultra-moderne

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