mar 272014
 

Une nouvelle espèce d’êtres humains est en train de grandir. Comme la précédente, elle est dotée d’un esprit individuel regroupant trois composantes : le Corps, la Biographie, et la collection des représentations que nous appelons « société intérieure » ou Psociété. A la différence de la précédente, cependant, le Corps a perdu énormément en importance psychique. Il est devenu une sorte d’appendice gênant et rarement aussi gracieux qu’on l’espère. Créer ses automatismes et les entretenir est fastidieux. On le contraint du mieux possible à satisfaire l’image conçue par la Psociété. Les contentements que procure son activité sont affadis face aux plaisirs purement cérébraux, en forte progression. L’on s’occupe sans enthousiasme des besoins du Corps s’il n’existe pas une grosse récompense à la clé.

Plusieurs symptômes de cette évolution sont apparents : l’augmentation étonnante des dispenses sportives (alors que l’éducation physique scolaire a perdu l’élitisme qui décourageait nombre d’élèves), celle non moins surprenante des maladies professionnelles musculo-squelettiques (alors que les conditions de travail n’ont jamais été autant surveillées et adaptées), le succès de l’ostéopathie dès l’adolescence, enfin la quantité de routines installées par les ordis et tablettes dans les psychismes, qui n’ont plus d’espace et de temps à consacrer aux réclamations du Corps.

Le Corps passe lentement du statut de part du Moi à celui de véhicule du Moi. Cette nouvelle affectation a un avantage considérable : on peut désormais le confier aux garagistes, pour l’entretien, pour remplacer les pièces défectueuses, peut-être bientôt changer pour un nouveau modèle. Identique à l’ancien ? Pourquoi donc ? Pourquoi ne pas en choisir un plus conforme à la représentation que l’on en a ? Qu’importe que cette image soit férocement influencée par les médias ; le Corps n’a plus guère d’autorité au sein du Moi pour contester.

Puisque nous limitons la définition du Corps à des afférences sensorielles et à des circuits de traitement réflexes, il semble bien aventureux de lui attribuer une opinion. Et pourtant…
Par exemple n’est-ce pas le Corps qui nous donne cette mauvaise opinion du temps qui passe ? Après tout, c’est essentiellement lui qui en subit les effets.
Plaisanterie. C’est bien notre image du Corps, conçue au sein de la Psociété, qui n’est plus corrélée avec exactitude à l’état du Corps. La représentation n’a pas bougé, est toujours celle d’une personne plus jeune et plus capable. La mise à jour accable notre positivisme naturel.

Le Corps, au cours du vieillissement, continue à envoyer, pour l’essentiel, des signaux de normalité. Il prend en compte la décadence physique, puisqu’elle fait partie de son programme. L’attention que le cortex porte aux changements d’état amplifie considérablement l’intensité des informations telles que la douleur. A détérioration physique identique, une personne se sent indolore tandis qu’une autre déclare souffrir atrocement. En d’autres termes, la représentation corticale déforme l’opinion bien plus juste que fournit le Corps. Comment pourrait-il en être autrement ? Où se situeraient, dans les circuits basiques qui connectent le Corps, les névroses nécessaires à la tronquer ?

Si « l’opinion » du Corps ne s’inquiète pas lors du vieillissement, il n’en est pas de même lors d’un traumatisme, d’une infection, d’une quelconque maladie véritable et menaçante. Les signaux d’alarme sont puissants dans un choc. Impossible de les négliger. Ils démarrent de façon plus insidieuse dans des affections lentes et profondes, telles qu’un cancer ou un trouble métabolique. Cette faiblesse dans l’avertissement pousse même à questionner : est-ce un hasard ? Peut-être ces dégradations sont-elles « naturellement » ignorées dans la mesure où elles permettent de renouveler et de trier le stock de gènes de l’espèce. L’impassibilité du Corps serait alors un fait exprès.

A titre individuel, nous avons intérêt à améliorer ces alarmes, ce dont se charge la médecine préventive avec plus ou moins de bonheur. Les retards peuvent être aggravés également par une représentation trop monolithique du Corps. Si l’individu se perçoit comme invulnérable à l’excès, il niera les premiers signes d’un vrai désordre. Entre cette attitude et l’anxiété pathologique, le compromis n’est pas facile à trouver. La plupart des gens mettent l’affaire entre les mains expertes du médecin, mais l’anxiété concerne aussi sa compétence, et derrière lui, celle de la médecine, qui héberge encore bien des impostures malgré l’abondance de cautions scientifiques.

Que va faire cette nouvelle espèce humaine de son corps ? Elle va greffer, supprimer, corriger, cyborgiser. Elle va en changer de version comme elle change de logiciel d’exploitation, dans ces accessoires numériques de mieux en mieux installés au centre de l’esprit.

La faible appréhension que provoquent ces évolutions vient de cette croyance toujours implicite que nous posséderions un noyau individuel résistant, une âme inaltérable dont le sceau identifierait toujours le même Moi. Il suffit de regarder sa propre biographie, pourtant. S’il fallait définir cette âme immuable et spécifique tout au long des âges de notre vie, nous serions quelque peu évasifs. Heureusement que vient à notre secours cette faculté consistant à repérer les mêmes traits d’un visage, sur de vieilles photographies.

Malgré tout, il existe bien une continuité entre tous ces Moi qui se sont succédés dans notre crâne. Si notre personnalité/Psociété a beaucoup changé en devenant adulte, c’est donc la Biographie qui fait la connexion, mais aussi le Corps. Il est un élément essentiel de la stabilité du Moi. Ses altérations accidentelles provoquent des effets catastrophiques et prolongés sur le Moi. Penser que l’on peut négliger ou modifier le Corps sans conséquences profondes sur la personnalité est une illusion. Même lorsque l’on espère, par des interventions, devenir meilleur, notre caractère devient plus labile. Nous avons bousculé ses fondations les plus profondes. Difficile de se raccorder à ce que l’on a été.

Revenons sur un terrain plus pratique : comment satisfaire le Corps, nous emplir de son « opinion » heureuse ? C’est fort simple ; il ne demande qu’à fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de faire jouer les muscles, mais de développer et entretenir l’incroyable coordination neurologique que représente l’activité physique. La finesse, la variété, la cohérence des mouvements, sont plus importants que la sculpture de reliefs sur le Corps. Privilégiez le jeu, les activités aux gestes libres et pas seulement imposés par des machines ou des accessoires trop contraignants. Par exemple les raquettes sont ludiques mais plutôt agressives pour ceux qui n’ont pas grandi avec, sauf si elles sont légères (tennis de table). La danse conjugue de façon immémoriale l’explosion des talents proprioceptifs et le rapprochement social. Natation et randonnée profitent aux plus solitaires, accompagnés sur mer comme sur terre d’un riche univers intérieur.

Judicieuse également est la tentative de faire de l’activité physique quelque chose de rentable, d’utile, facile à inscrire dans les routines quotidiennes. Ce qui sauve encore l’hygiène de vie des habitants de métropoles, n’est pas la présence de salles de sport, mais les distances importantes qu’il faut parcourir d’un pas pressé, du parking au travail, dans les transports en commun. Le jour où chacun décrochera son Segway de la patère pour sortir de chez soi, rhumatos et ostéos auront d’effrayantes journées de travail…

 Posted by at 9 h 09 min
fév 152014
 

Un addendum au post précédent, aparté impromptu sur la moralité :

Pas besoin de fouiller loin dans le journal quotidien pour trouver une affaire d’enrichissement douteux, de fripouille intouchable par manque de preuves, d’arnaqueur dissimulé dans les méandres du web, de trader ruinant les petits épargnants sans grand dommage personnel, de grand patron vampirisant son entreprise par des primes mirifiques. L’amoralité paie. Le petit délinquant, mauvais élève, n’en comprend pas les règles et l’exerce trop jeune ; dès qu’il atteint sa majorité, le couperet de la répression judiciaire tombe. Tandis que le démagogue corrompu, l’affairiste cynique, le tricheur habile, le parrain généreux, étudient attentivement les rouages de la société, les manipulent intelligemment, et semblent pouvoir déjouer indéfiniment l’emprisonnement que leurs manigances ne devraient pas manquer de leur valoir.
Du coup, cette phrase de Nietzsche, « la vertu est une volonté de déclin », se pare d’une profondeur que nous ne lui aurions pas votée au premier coup d’oeil.

Question intéressante : pourquoi les amoraux profitent-ils d’une telle mansuétude, qui leur permet bien souvent de profiter largement de leurs mauvaises actions ? S’agit-il seulement de manipulation, ou d’inertie et de crainte chez leurs contradicteurs ?

Au fond la morale, comme tout repère, a un côté étriqué, emprisonnant. Elle ne montre qu’une seule façon d’agir. Tandis que s’en écarter plus ou moins offre une multitude d’alternatives. De ce fait, le moralisateur semble pompeux, radoteur, vitupère sans agir quand sa solution unique ne semble pas très pragmatique. Au contraire, celui contournant la morale en appelant d’autres repères trouve toujours la manière la plus efficace d’agir et exerce le pouvoir. Nos congénères constatent que le pouvoir d’action améliore davantage leurs conditions de vie que le suivi d’un principe ; ils le respectent davantage, même quand il est vil. Comment tiendrait, autrement, un pays comme les USA, où les plus riches et les moins scrupuleux voisinent avec les pauvres, ceux-ci contents de vivre dans l’ombre des premiers… dans l’ombre vaste du pouvoir plutôt qu’au faîte très étroit de la morale.

Réécrivons la maxime de Nietzsche : la vertu n’est pas une volonté de déclin, elle est un rétrécissement de la polyconscience. L’idéalisme en général est une oblitération de secteurs entiers de la polyconscience. La fusion du « Je » autour du but principal, de l’idée fixe, noie les parasites qui pourraient lui nuire.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vous trouvez la même multitude d’histoires à l’appui de l’une et l’autre réponse. Dès lors, ne devrions-nous pas être capables de focaliser ou dissoudre nos vertus selon le moment, l’ambition, le désespoir, l’ennui, qui nous élèvent ou nous accablent ? C’est le fondement du comportement polyconscient.

Nous pouvons continuer à nourrir des illusions qui nous dissuadent d’agir… ou suivre une plus nietzschéenne volonté de puissance. Le web est agité par une houle régulière entre les deux, où l’on sent l’influence de l’âge. Non pas en fait que le vieillissement empêche d’exercer sa puissance. Nietzsche s’y est efforcé jusqu’à ses derniers instants de lucidité. Le fait que les femmes à son goût se soient toujours refusées à ce malheureux n’y est-il pas pour quelque chose ? Dès lors, l’âge devient un avantage, car les déconvenues érotiques s’accumulent !

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jan 022014
 

En ce début d’année, que je souhaite stimulante à tous, faisons un recadrage de ce blog, qui concernera désormais la pure rhumatologie. Certains s’étonnaient en effet d’y découvrir des envolées philosophiques ou psychanalytiques peu en rapport avec la spécialité. Il se trouve que, en médecine, l’art médical proprement dit est réducteur. Nous avons bien des patients qui viennent avec une simple tendinite ou une angine, mais ceux que nous revoyons fréquemment ont des troubles de vie étendus au-delà du physique. Comment comprendre où veut aller leur esprit et ce qui le fait tourner en rond, alors que nous n’avons que des intuitions sur la façon dont il s’est construit ?

Ayant découvert mon ignorance et peu satisfait des théories psychanalytiques, j’ai utilisé une double approche sociale et neurologique pour établir des plans originaux du mental. Comme les chantiers ferroviaires rivaux de la première ligne transcontinentale américaine, cette « bataille pour le chemin unificateur de l’esprit » s’est terminée par la création de la théorie polyconsciente, reliant biologie et psychologie.

Les bifurcations sont très nombreuses, vous vous en doutez, et me passionnent davantage qu’une actualité rhumatologique enterrée de façon navrante dans de redondantes études sur les biothérapies, financées par l’industrie. Des articles continueront à être publiés ici, toujours indépendants de ces pressions commerciales.

Mais tout ce qui concerne le développement de cette théorie du psychisme et ses multiples applications pratiques dans les cabinets médicaux comme la vie quotidienne, sera désormais sur un autre blog, « Je » et la polyconscience.
Il n’est pas référencé dans le Club des Médecins Blogueurs. Il s’adresse de préférence aux lecteurs de « Je », l’ouvrage qui vulgarise notre théorie ; néanmoins les articles sont listés par difficulté et la plupart sont très accessibles. Sujets déjà parus : les particularités des jumeaux, la logique cachée de l’astrologie, gérer une timidité, comment faire la différence entre ce qui est conscient et inconscient dans notre pensée, des histoires personnelles incompréhensibles s’éclairant avec l’approche polyconsciente (Tranches de « Je »), etc…

Souhaitant vivement voir les plus éclectiques d’entre vous sur cette nouvelle piste d’envol,
Meilleurs voeux,
Jean-Pierre Legros

 Posted by at 6 h 19 min
déc 212013
 

Comme un vinaigrier, mon Observateur produit sa fournée annuelle d’aphorismes acides et parfumés.

La chaussure féminine est une sorte de fouet neural obligeant tout le système postural à tenir un équilibre érotique.
*
La santé est le plus beau des produits.
Peut-être parce qu’il est le plus chargé en additifs ?
*
Plus la réalité est insupportable, plus on trouve d’énergie à la travestir.
Comment la médecine, traitant du besoin vital, pourrait-elle éviter l’imposture ?
*
Mauvais pronostic, dit la mort fine…
*
Mettre son patient à l’aise ne doit pas faire du cabinet un lieu d’aisance.
*
La médecine des certitudes a été vaincue par la médecine du doute,
qui a malheureusement conservé son principal défaut :
Elle doute avec trop de certitude.
*
Quand un médecin rate une injection, il dit que le patient a été mal aiguillé…
*
Savoir, c’est se souvenir,
mais inventer, c’est oublier.
*
Les gens qui se pensent utiles à la société ne s’arrêtent jamais de travailler.
*
Dans les familles se transmettent moins de maladies que de résignations ou d’intérêts pour elles.
*
La Cause est l’antidépresseur administré à notre hantise de l’inconnu.
*
Comment les grands idéaux auraient-ils pu passer sans un peu de dialectique ?

 Posted by at 6 h 45 min
déc 162013
 

psychoticDécouvrons-les avec l’histoire de Stéphane M, psychotique assassin d’un enfant de 10 ans d’une manière atroce. Sa condamnation à 30 ans de réclusion classique a soulevé une polémique ; Jean-Pierre Olié, psychiatre judiciaire connu, a dénoncé la « faillite de l’expertise psychiatrique française » ; il accuse ses collègues, qui ont retenu une « responsabilité partielle », de « s’être pris pour des philosophes » en jugeant une notion aussi délicate que le libre-arbitre, alors qu’ils auraient du se contenter d’exposer le trouble mental.

Jean-Pierre Olié ne réalise pas qu’avec ce discours il tombe dans un travers identique à celui dont il accuse ses collègues : il dit ce que doit être (et ne pas être) le fonctionnement de la justice, alors qu’il n’en est pas un expert, lui non plus.
Nos prétentions vont outrepasser les siennes : nous allons voir comment la théorie polyconsciente éclaire les fils que nous souhaiterions voir animer la Justice, ainsi que ceux la reliant à la philosophie et à la psychologie.

Le meurtre perpétré par Stéphane M n’est ni un acte raisonné par son auteur, ni une pulsion sortie du néant. Il existe une structure psychique capable de la fabriquer ; une telle agressivité provient certainement des multiples frustrations emmagasinées jusque là par cet esprit en grande peine à se construire. Quelques instants de désinhibition et la catastrophe survient. « Le reste de la structure psychique n’a rien empêché ». Cette formulation définit la responsabilité. Mais nous pourrions dire aussi : « le reste de la structure psychique n’a rien pu empêcher ». Dans la première formule, nous supposons que cet « environnement » psychique autour de la pulsion est doté d’un pouvoir décisionnaire absolu, siège de la responsabilité. Aucune étude ni aucune théorie en vigueur dans les neurosciences n’a jamais trouvé le moindre argument pour un tel organe dictatorial. Nous ne naissons pas avec un gendarme moral intégré, nous introduisons des éléments de moralité dans notre construction psychique, quand celle-ci se déroule dans des conditions favorables. Continue reading »

 Posted by at 20 h 58 min
déc 162013
 

L’échographie semble pour certains un outil parfait voire obligatoire afin d’assurer la réalisation technique correcte d’une infiltration.
Voyons dans l’azur idyllique du « pour » s’il n’existe pas quelques nuages de « contre ».
Avant de les énumérer, détaillons le contexte :

Il est exact qu’un nombre non négligeable d’infiltrations échouent parce qu’elles sont mal faites. Les conséquences sont différentes selon le produit et l’endroit injecté. Continue reading »

 Posted by at 9 h 45 min
déc 112013
 

progenitureQu’est-ce que l’ADN dans notre théorie auto-organisationnelle du vivant ?

La chimie considère les interactions moléculaires comme un vaste ensemble chaotique, auquel on peut trouver des règles, des tendances, mais avec une difficulté à prédire l’exact résultat final qui croit avec la complexité du système. D’une façon surprenante, la biologie, elle, a longtemps considéré l’ADN comme un message moléculaire stable, inaltérable, transmissible par des lois strictes et reproductibles. Les plus prudents parmi les chercheurs se gardaient en fait d’amalgamer « gène » et « segment d’ADN », car si l’existence du gène comme « signalétique » de la transmission génétique était avérée, le détail de ce langage ne pouvait être réduit avec certitude à des suites de ribonucléotides. Bien leur en prit. La structure tridimensionnelle de l’ADN fait partie de ce langage ; les conditions métaboliques dans lesquelles évolue la cellule sont susceptibles de modifier la façon dont elle interprète son information génétique, voire sans doute est-elle capable de la modifier. L’individu n’est pas l’esclave impuissant de son génome mais peut le moduler par ses choix d’interaction avec l’environnement, transmettre les modifications à sa descendance d’une manière plus complète que pour lui-même puisque le rejeton se construira à partir de ces nouvelles données. Le principe de bidirectionnalité, à nouveau, est à l’oeuvre.

Mesurons notre enthousiasme cependant : si l’individu pouvait changer profondément son propre génome, nous serions devenus rapidement une multitude d’espèces à représentant unique, incapables de se comprendre et même de se reproduire avec ses semblables, devenus dissemblables… Continue reading »

 Posted by at 21 h 45 min
déc 112013
 

songe-bob Les jeunes restent de moins en moins seuls avec eux-mêmes. L’environnement les sollicite en permanence. L’isolement social n’existe plus vraiment ; enfermé dans sa chambre ou perdu dans un bois avec un portable, on est connecté à un cercle de proches et moins proches, s’étendant comme des vagues dans un océan sans limites. La frontière du Moi devient imprécise. L’esprit adolescent est une éponge s’imbibant de tout ce qui l’entoure, se construisant sur des mimétismes.

Le moment où nous créons véritablement notre singularité, c’est lorsque l’on est seul avec soi-même, ou avec une personne si semblable à soi qu’elle nous place dans un état fusionnel, sorte de Grand Moi. Ces instants en boucle, coupés de l’afflux de données, stimulent la digestion et la reformulation de celles accumulées. C’est une « polymérisation » du psychisme, une cuisson à petit feu, qui en stabilise la structure au lieu de la chahuter à grands coups d’évènements impératifs.

Certes le processus se déroule également pendant le sommeil, mais il est moins directif ; il fournit nombre d’alternatives mais n’analyse pas le plan de vie comme le fait l’Observateur conscient. Certes des gens nous conseillent sur les synthèses à faire, mais elles ne sont pas personnelles ; nous ne voulons pas être le clone de nos maîtres, nous voulons être leur image enluminée.

Le manque d’aptitude d’un esprit jeune à enclencher cette maturation est facile à dépister : laissez-le une demi-journée isolé de ses routines habituelles, seul avec ses pensées. L’ennui le rend rapidement mal à l’aise, agressif. Il cherche anxieusement à établir un contact urgent avec ses amis. Ou il supplie de lui donner quelque chose à faire. Il a vu son esprit menacer de « caler », le réservoir à sec, parce qu’il est entièrement dédié au traitement des données externes.

Même un ermite enfermé dans sa bibliothèque peut souffrir d’un défaut en ce domaine. Les livres sont une société ; si l’on ingurgite, ingurgite les mots des autres sans jamais les reformuler, n’est-on pas également une éponge dont la couleur change avec celle des concepts assimilés ?

Ménageons-nous des espaces véritablement intimes pour penser. C’est ainsi que nous nous moquerons de ce que les autres peuvent penser de notre intimité…

 Posted by at 13 h 15 min
déc 092013
 

anatomieLa première, et la plus terrifiante, maladie de notre société est la recherche de santé.
Diable ! Comment expliquer autrement que malgré une offre de soins pléthorique et des traitements qui n’ont jamais autant amélioré et prolongé l’existence, jamais non plus n’ont été si répandues les plaintes, recours, soins factices, psychothérapies et hantise de la maladie ?

1) Les médecins

Les médecins, bien sûr, ne sont pas étrangers à cette obsession de la santé idéale. Devrait-on les féliciter pour leurs talents commerciaux ? Ils ont fait de chaque être remuant un client fidèle. Pourtant il n’a jamais existé une telle volonté d’hégémonie dans le corps médical, à présent dépassé par sa propre omniprésence dans le destin des gens. Les médecins ont perdu le contrôle de l’art qu’ils professent en se spécialisant. Qu’est-ce que cela signifie ? Continue reading »

 Posted by at 21 h 17 min
déc 092013
 

Devant la profusion et la facilité d’emploi des jeux de gymnastique cérébrale sur tablette tactile, je me suis demandé s’ils n’étaient pas les rééducateurs désignés des fonctions mentales devenues paresseuses avec l’âge. Je projetais ainsi de remplacer, sur mes ordonnances, les cache-misères du vieillissement (antalgiques, anti-arthrosiques de fond, massages de complaisance) par une série de niveaux à battre sur l’un des nombreux logiciels gratuits disponibles.
J’ai fouillé la question et commencé à expérimenter moi-même le procédé. Quel effet cela pouvait-il avoir sur les discrets abandons de mémoire que je n’aurais pas eu à trente ans ? La conclusion fut claire… Continue reading »

 Posted by at 6 h 09 min
déc 062013
 

femme-hommeUne nouvelle étude neuro-scientifique a relancé la polémique entre idéologies sexiste et unisexe. Le web bruisse de vitupérations. L’étude montre des schémas de connectivité neurale différents entre hommes et femmes ; les connexions entre hémisphères sont plus nombreuses qu’à l’intérieur des hémisphères dans les cerveaux féminins ; c’est le contraire dans les cerveaux masculins. Elle suggère que ces derniers sont plus aptes à une coordination entre perception et action, tandis que les cerveaux féminins facilitent la communication entre processus analytiques (hémisphère gauche) et intuitifs (hémisphère droit). Dans un climat tendu sur le sujet, la directrice de l’étude, Ragini Verma, tire une conclusion nuancée : de quoi expliquer pourquoi les hommes excellent dans certaines tâches et les femmes dans d’autres.

Les réactions sont pourtant vives. L’une des plus complètes est celle de Catherine Vidal dans le Monde. Malheureusement ses arguments principaux ne sont pas recevables : Continue reading »

 Posted by at 18 h 50 min
déc 012013
 

Pas-de-vieux-droguesTrès bon article de Cerveau & Psycho sur les addictions, dont voici les points essentiels :
— La consommation de drogues altère la plasticité cérébrale, rendant difficile tout changement d’habitude.
— Plus en détail, la communication neuronale est altérée par des anomalies de la machinerie moléculaire synaptique.
— On pourrait sans doute réparer cette machinerie avec des traitements pharmacologiques restaurant la plasticité.
— Les toxicomanes pourraient alors abandonner les rituels de consommation de drogue qui les figent dans leur dépendance.
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 Posted by at 7 h 50 min
août 242013
 

En morale on oppose les raisons déontologiques (des tabous impossibles à franchir) aux conséquentialistes (promotion du bénéfice pour le plus grand nombre, tout peut être envisagé si l’on maximise le bien ou minimise le mal). Dans les expériences de pensée, les réponses deviennent hésitantes quand ces raisons s’affrontent, et c’est généralement la culture de la personne interrogée qui tranche. Dans les sociétés utilitaristes (anglo-saxonnes, asiatiques) le choix conséquentialiste l’emporte, tandis que c’est la déontologie qui prime dans les individualistes cultures latines.

Par exemple dans le dilemme du wagon fou, où l’on peut sauver 5 ouvriers travaillant sur le chemin du bolide en le déviant sur une autre voie où travaille 1 ouvrier seulement, les utilitaristes choisiront d’actionner l’aiguillage, les déontologistes non.
Mais s’il s’agissait de sauver dix ouvriers, ou cent, ou mille ? Est-ce que les déontologistes ne finiraient pas tous par se rallier à la raison conséquentialiste ? Continue reading »

 Posted by at 8 h 03 min
juil 302013
 

La difficulté croissante à trouver le bonheur est directement proportionnelle à l’irruption de la panconscience (2) dans les psociétés individuelles. Nos contemporains se sentent de moins en moins propriétaires de l’évaluation de leur bonheur. C’est un affaiblissement des désirs de l’Ego, étouffés par les contraintes mises en oeuvre pour les réaliser, et par leur sublimation quand c’est impossible. On a beau fantasmer, c’est une ombre du plaisir récolté par la pulsion originelle directement satisfaite. On se persuade que l’épaisseur de cette ombre la rend palpable ; l’inconscient est facile à leurrer ; mais s’il ne sait pas reconnaître l’origine directe ou sublimée d’un plaisir, il connaît son intensité. Continue reading »

 Posted by at 14 h 53 min
juil 162013
 

J’ai moqué il y a un certain temps déjà l’Evidence Based Medecine en la rebaptisant Blinder Based Medecine, littéralement « Médecine Fondée sur les Oeillères ». La situation ne s’arrange guère, comme en témoigne le post précédent. Pourtant l’EBM offre un cadre rationnel séducteur, et ses créateurs se montraient d’une sainte humilité quant à son champ d’application. Nous pouvions y voir la matérialisation d’un fantasme : faire de la médecine une science aussi exacte que les mathématiques, avec des protocoles thérapeutiques aux résultats parfaitement prévisibles. Voilà enfin une armure efficace à opposer à ces patients revendicateurs. « Vous ne vous estimez pas guéri ? Peu importe ; vous avez été pris en charge selon le meilleur protocole validé actuellement ; quelques progrès scientifiques supplémentaires et tout sera fini ; restez en contact ». Et surtout : « Arrangez-vous pour correspondre au profil de patient idéal du protocole, nanti de quelques économies personnelles, sinon nous ne pouvons rien garantir. Nous ne occupons pas des détails… ». Continue reading »

 Posted by at 12 h 45 min
juil 132013
 

Quand la médecine EBM raconte des âneries, il n’est pas surprenant de les voir relayées en toute honnêteté par la revue Prescrire. Il s’agit ici de l’absence de preuves évidentes en faveur de la viscosupplémentation intra-articulaire par hyaluronates. Notons que Prescrire, revue de bonne probité générale, montre un enthousiasme particulier à crucifier les traitements employés essentiellement par les spécialistes. Les intentions pures n’existent pas, quelle que soit la blancheur de la blouse. Sur le même sujet il n’existe pas à ma connaissance dans Prescrire de revue des anti-arthrosiques de fond, très largement prescrits en médecine générale, remboursés (glucosamine), et n’ayant pas fait la preuve de leur efficacité. Tout juste retrouve-t-on un articulet en 2008 sur l’absence de recommandation à utiliser la glucosamine dans la gonarthrose et la coxarthrose, qui ne semble pas avoir eu beaucoup d’influence sur les habitudes.

On retrouve à la Une du même numéro de 2008, sur les traitements de l’arthrose : « L’injection intra-articulaire d’un corticoïde soulage la douleur du genou arthrosique souvent seulement une semaine environ, mais a des effets indésirables graves, notamment une infection du genou » (!) Le journaliste semble penser que l’ajout de « peut [avoir des effets indésirables] » est une fioriture. La page est en accès libre pour le grand public. La fréquence des infections après injection de corticoïde articulaire était estimée à 1 pour 14.000 à 50.000 gestes dans les années 80, et les conditions d’asepsie ont progressé depuis.

Le paracétamol est présenté comme une panacée, recommandé jusqu’à 4g/24H. Aucune mention, ici, des hépatites par abus de paracétamol, par les personnes qui jugent son effet insuffisant. Elles ne sont pas exceptionnelles, et surtout sous-diagnostiquées. Qui pense à une complication avec le « gentil » paracétamol ? C’est en fait une très mauvaise manière de l’utiliser dans l’arthrose, et c’est la raison pour laquelle peu de médecins voient la figure du patient s’éclairer de contentement quand ils proposent du paracétamol. Son effet est bref et surtout sur la douleur nociceptive, tandis que la douleur arthrosique de fond est surtout une raréfaction des autres informations sensorielles. En clair, donner du paracétamol à un arthrosique qui ne bouge pas ne sert à rien. Il faut l’utiliser juste avant des efforts, pour ignorer la dissuasion des articulations usées qui protestent pour se mettre en branle. Il est un faciliteur d’activités et non une couverture antalgique comme peut l’être un tramadol. Continue reading »

 Posted by at 16 h 38 min