juil 052014
 

criLa pulsion souterraine est considérée en psychanalyse comme fondamentalement identitaire. La souffrance de l’être provient de la médiocre satisfaction apportée par notre comportement, calé sur nos souhaits superficiels, tandis que les profonds crient leur désespoir, et se manifestent par de brefs actes d’une terrible incohérence.

En théorie polyconsciente, l’identité est répartie entre la société intérieure, la biographie, et le corps, tout cela emballé par le « Je ». Chercher à étendre son identité par un travail sur la biographie est parfaitement licite, et en ce sens il faut adouber les efforts psychanalytiques. Cependant ce n’est pas une thérapeutique, plutôt un apport de sens à l’existence. Pourquoi ?
Les désirs profonds, instinctifs, sont la partie la plus basse de l’édifice neurologique auto-organisé. Ce serait manquer de prétention que situer là son identité. C’est d’ailleurs le danger majeur de l’exploration de son propre inconscient : la régression. L’on pourrait finir par se réduire à ces pulsions instinctives, le garçon se voir comme réalisé seulement le jour où il couchera avec sa mère, ou quand il aura liquidé son rival de père. Ce n’est pas un danger propre à la psychanalyse. Le fervent adepte des neurosciences se regarde comme un amalgame réducteur de comportements pré-programmés et devient prévisible à l’extrême, le moindre aspect de sa vie devenant réglé par ce qu’il connaît du fonctionnement de son esprit.

L’identité ne trouve rien de spécifique dans ces intentions fondamentales communes à tous, même aux animaux, et inscrites par la génétique. Elle réside dans la manière dont nous les avons confrontées, jour après jour, aux résistances de l’environnement. Elle réside dans les mimétismes comportements que nous avons pêchés autour de nous et remaniés pour assembler une société intérieure unique. Notre identité est ce capharnaüm, réussites et échecs inclus, conduites harmonieuses et dysharmonieuses. Il est nécessaire de réfléchir dans son individualité aux modifications que nous voulons y apporter, aux nouvelles personae que nous voulons intégrer, et ne pas se faire taguer un modèle qui plaît surtout à d’autres ou à la société.

Le coeur de notre identité est l’univers d’illusions construit à propos du Soi, l’anticipation d’un destin jamais modeste puisque même dans le respect de règles de vie simples nous cherchons à approcher la perfection. L’identité est la fleur de la poussée individualiste. Elle veut laisser une trace indélébile sur le monde. Si nos moyens nous le permettaient, chacun d’entre nous chercherait à dévorer l’Histoire et à en expulser une nouvelle, irrémédiablement digérée par ses actes singuliers.

Vous retrouvez dans la saillie de Lacan ce fil conducteur à propos de la psychanalyse, c’est-à-dire que les désirs mis à jour par la cure existent bel et bien, mais que les rechercher est une démarche identitaire et non une thérapeutique de l’identité. Nous n’avons pas forcément besoin de les connaître pour disposer d’une personnalité efficace.
Notre propre saillie sera celle-ci : lorsqu’il est impossible de s’emparer de l’Histoire, la consolation est de s’emparer de « son » histoire.
Et puis… qui sait ?

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juin 082014
 

Anecdote : En voyage, j’entends l’annonce classique : « Mesdames et messieurs, si un médecin est à bord, nous lui demandons de se présenter au personnel navigant ». Je fais signe à l’hôtesse la plus proche, et me voici emmené au fond de l’avion. Debout près de la porte arrière se tient une vieille dame, voûtée, légèrement tremblante, habillée de pied en cap, accrochée à son sac, et refusant de regagner son siège. Elle insiste fort sérieusement pour descendre. La vue des nuages, à travers le hublot, défilant sous le ventre de l’avion, ne semble aucunement diminuer sa résolution.
Je la prends doucement par l’épaule :
—Bonjour madame, je suis là pour vous aider. Comment vous appelez-vous ?
—Irène, répond-elle.
Un long coup d’oeil sceptique a vérifié au préalable que je ne suis pas un crapaud soudainement affublé du don de la parole.
—Enchanté, Irène. Et où allez-vous donc aujourd’hui ?
—Je rends visite à mon petit-fils, qui a une forte fièvre. Mais j’ai raté mon arrêt ! J’oublie parfois un peu les choses. J’ai demandé à ces dames de nous arrêter. Il faut absolument que je descende !
Me disant cela, elle réussit la performance de fixer mes yeux un instant, avec un regard à la fois impératif et empli d’un grand vide, puis tourne à nouveau sa tête vers le hublot en serrant les lèvres.
—Irène, est-ce que vous avez fait du vélo quand vous étiez petite ?
Cette fois c’est sûr : je suis bien une chenille hallucinée fumant son narguilé au sommet d’un champignon géant du monde d’Alice. La vieille jette prudemment :
—Oui, j’avais un vélo…
—Vous souvenez-vous, Irène, que lorsque vous avancez à bonne allure sur le vélo, il faut attendre qu’il s’arrête avant de descendre, sinon on peut se faire très mal ?
— […]
—Hé bien nous sommes à bord d’un avion aujourd’hui, tous les deux, et nous devons attendre qu’il s’arrête complètement avant de descendre, sinon tout le monde va se faire très mal, et vous ne pourrez pas voir votre petit-fils.
Son épaule se relâche légèrement et je la conduis à son siège.
Elle n’ôta pas son chapeau et resta les mains verrouillées à son sac jusqu’à la fin du vol. Je n’aurais pas voulu être à la place du douanier qui allait tenter de le lui faire ouvrir…

Irène a un Alzheimer donné comme « débutant », mais sa dégradation est en fait avancée. Le Stratium, chez elle, est en plein délabrement. Sa conscience plane au-dessus de nuages de plus en plus opaques, en effet. Émergent seulement des repères antiques et cardinaux, entre autres le petit-fils tombé un jour malade et que c’était sa responsabilité de secourir. Son fil biographique est rompu. Elle n’est plus capable de lui adjoindre les évènements du présent. Seules les routines les plus ancrées lui permettent encore d’enchaîner ses actes. Si un trou survient dans cette suite, elle se retrouve en plein brouillard. L’Inventeur, l’un des derniers encore à bord de l’esprit qui fait naufrage, affabule en urgence une tâche de liaison quelconque. Seules les plus cardinales sont accessibles. Elles n’ont aucun rapport avec l’enchaînement du présent ? Peu importe. L’une d’elles sert à boucher le trou, à défaut d’une meilleure cohérence. L’Observateur confus adapte le contexte avec des illusions piteuses : « Je ne suis pas dans un avion, mais dans le bus qui m’emmène chez mon petit-fils. Je ne reconnais pas le paysage, donc j’ai du rater mon arrêt. Il est impératif que je descende ».

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mai 312014
 

Le groupe le plus difficile des maladies chroniques est la douleur prolongée. La douleur cloître la personne dans sa maladie, l’immobilisant au niveau d’éprouver sa douleur, et l’empêchant de réfléchir autrement.

L’échange avec d’autres personnes bloquées dans la même situation est une aide, cependant c’est la méthode la plus lente pour s’améliorer, nous allons voir pourquoi. S’évader de la maladie nécessite de construire un niveau d’auto-organisation supplémentaire, où l’on se regarde vivre l’épreuve et l’on cherche comment l’insérer dans son fil biographique. Une tâche malaisée. Il faut regarder l’ensemble de son existence, lui avoir trouvé un sens. Mais c’est une certitude : en grimpant les niveaux d’auto-organisation il est possible de maîtriser n’importe quelle douleur.

 

J’ai traité le sujet sur cet autre blog. Il a besoin d’un remaniement pour le cas particulier de la maladie chronique, où l’esprit, mis en face d’un problème insurmontable par son propre corps, tend à le nier au tout début, puis à l’amplifier dans une réaction de défense : si la maladie est insoluble c’est parce qu’elle est « grave », plutôt que l’esprit soit obligé de s’évaluer négativement, parce qu’incapable de la résoudre.

C’est une bonne réaction de défense, soit dit en passant. Néanmoins il en existe de meilleures, par exemple l’anticipation de la guérison.

 

Malheureusement cette solution est difficile à conseiller. C’est vécu comme une démission de la part du corps médical. Le malade doit « s’emparer » lui-même de cette attitude (en général il est déjà construit dans ce sens) grâce aux éléments objectifs qu’on lui fournit. Pour les autres il est plus simple de choisir la solution « gravité de la maladie » qui génère une solidarité bien venue autour de soi.

La présentation positiviste des éléments objectifs de la maladie (tel que le font la plupart de mes articles sur la rhumatologie) aide les gens engagés dans l’auto-guérison. Par contre elle gêne les gens engagés dans la défense du Soi.

Au final tout le monde finit par aller mieux, mais il existe une durée d’extinction très variable, selon la solution choisie, de l’attention portée aux séquelles de la maladie. C’est plus facile lorsque l’on a une oeuvre fortement identitaire à continuer ou reprendre. Parfois on la trouve dans l’expérience de la maladie, c’est-à-dire que l’on va prendre soin d’autres malades, comme le font beaucoup d’ex-patients sur les forums.

 

Si vous pensez que le pouvoir de l’esprit n’est pas si important face à la maladie, alors réfléchissez à ceci :

Pourquoi, lorsque l’on annonce à des gens qu’ils ont une affection rapidement mortelle, par exemple un cancer de mauvais pronostic, voit-on certains s’effondrer de façon catastrophique et irrémédiable, tandis que d’autres organisent leur fin de vie avec une sérénité extraordinaire ?

Ils ont pourtant la même maladie.

 

Voilà ce qui apparaît d’un autre niveau d’auto-organisation.
J’espère qu’il ne vous apparaît pas trop désincarné ;-)
Je vous assure que ce n’est pas le cas.
Pour que nos patients puissent s’en emparer, il faut libérer leur esprit de la douleur, c’est-à-dire leur prescrire des antalgiques puissants si nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Les voici dans les conditions de réaliser le travail psychologique. Il faut les y atteler, plutôt que les conserver dans leur transfert sur votre toute-puissance médicale.

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avr 302014
 

Des plantations crânicoles qui produisent désormais plusieurs récoltes annuelles d’aphorismes ? Certains flirtent avec l’énigme. A vos neurones !

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A la plupart des gens, il faut dire « c’est ma faute » pour qu’ils réalisent l’étendue de la leur.

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Infestissement : maladie créée pour vendre un nouveau traitement. « Quand il faut infester pour investir ».

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L’humour est le seul moyen sérieux de juger la condition humaine.

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La terrible impasse de la société contemporaine est qu’elle donne à chacun une place, et non plus une oeuvre.

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Enlevez toutes les illusions, et il reste celle de les avoir abandonnées…

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Mieux vaut se lancer dans la politique que la médecine. Les gens votent pour un politicien qui leur ressemble, querelleur, menteur et parjure ; tandis que leur médecin doit être obsessionnel, infaillible et incorruptible.
Voilà où nous a conduit la paranoïa scientifique de nos maîtres : la politique n’est plus une science et la médecine n’est plus un spectacle.
Avant, les gens s’ennuyaient seulement dans la salle d’attente. Maintenant ils s’emmerdent aussi dans le cabinet, devant le médecin qui tapote inlassablement son clavier, épluche et scanne les examens complémentaires, et ne reconnaît pas son patient quand il le croise le lendemain.

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La part essentielle de la pénibilité du travail physique est qu’il ne soit pas apprécié.

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Il faut abandonner l’idée qu’on puisse trouver du bonheur chez un médecin, puisque la science décourage toute velléité de positivisme.

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La science est la main tendue par le réel à la raison humaine.

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Il existe bien un côté appauvrissant à la science.
C’est quand elle sert de sens à l’existence.

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Je me demande si l’évolution n’a pas mis en place des maxima aux vies individuelles pour éviter que l’espèce entre en dépression. Il semble en effet qu’il existe une limite à la durée pendant laquelle nous pouvons maintenir nos illusions. Il faut régulièrement des esprits vierges pour les reconstruire, éviter ainsi de se retrouver face au grand vide de sens.

Sans doute est-ce, avec cette réflexion, prêter à l’évolution une intelligence qu’elle ne peut posséder.
Et peut-être est-ce chez l’homme, quand il veut s’affranchir de ces maxima, se croire investi d’une prescience qu’il ne possède pas.

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C’est dans le présent qu’il faut travailler à réenchanter son passé.

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A toute époque, il existe une part de Saint Esprit dans la définition de l’esprit sain.

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Coupez-vous régulièrement de l’information, un courant devenu continuel et pléthorique. Permettez-vous une dissection des données accumulées, créez une synthèse personnelle. Échappez ainsi à l’opinion mimétique.

 Posted by at 19 h 50 min
avr 192014
 

Le médecin est parfois sollicité pour avis sur les méthodes d’amélioration personnelle. Voici mon texte sur le Zen (je fais en général 3 versions de difficulté croissante ; celle-ci est la plus détaillée)

Le Zen contient de très fortes ambivalences. Pour les comprendre, il faut séparer soigneusement intentions et techniques. Ces dernières sont d’une efficacité remarquable pour affermir le contrôle de soi. On les retrouve logiquement dans les stages d’amélioration personnelle. Pour réaliser quels objectifs ? C’est là où le Zen est facilement travesti, pas toujours pour de mauvaises raisons.

Le Zen est considéré comme la version la plus « pure » du bouddhisme. C’est véritablement une représentation spirituelle étroitement accolée au Réel. En ce sens elle est déshumanisante. La caractéristique de l’esprit humain est en effet de se détacher du Réel, pour l’appréhender et le contrôler. A l’origine, le Zen, et le bouddhisme, sont des philosophies de résignation, créées pour ramener ses adeptes dans le sein du Réel, c’est-à-dire abolir leurs intentions excessives. Une solution judicieuse… quand elles sont impossibles à réaliser. Où sont nées ces philosophies ? Dans le sang et la souffrance des masses asiatiques peinant pour vivre aux siècles passés. La faculté d’agir était alors réservée à une élite. Les choses ont-elles véritablement changé ? La société d’aujourd’hui facilite-t-elle le bonheur de ses citoyens ? La démocratie leur a-t-elle véritablement redonné, individuellement, les moyens d’agir ? Ou les chaînes se sont-elles simplement installées directement dans les têtes au lieu d’être forgées par des soldats ? La vogue du bouddhisme en Occident apporte une sorte de réponse.

Il faut garder à l’esprit que les religions sont monistes, conçues pour faire contrepoids aux extrémismes de la pensée humaine. Elles tentent de ramener nos individualités égarées vers un « Grand Tout » commun à l’espèce (pour l’islam et la chrétienté) et même à l’ensemble du vivant (pour les animistes et les religions orientales). La doctrine zen originelle est « l’ordre du monde ne doit pas perturbé ; il faut en prendre soin ; ne menaçons pas l’avenir ».

Il existe en face un autre monisme dangereux : celui de l’homme tout-puissant, pénétré de ses seules intentions, indifférent à la réalité du monde. Celui qu’ont combattu les religions. Il peut parfaitement se servir des techniques zen à des fins différentes. Dans le monde du travail par exemple, un manager peut en faire un instrument de subornation, contrôlant ses émotions pour qu’elles n’interfèrent pas solidairement avec les difficultés de ses salariés.

ethiqueCar le Zen ne dit rien de ce que doit être l’Homme. Incomplétude voulue, puisque sa doctrine ne concerne que le Réel. Elle s’entoure d’un parfum de moralité, mais la solidarité qu’elle prône avec le monde est tellement diffuse qu’elle en perd toute consistance. Nous ne pouvons pas traiter de la même façon un insecte ou un humain. Même envers nos congénères, nous sommes obligés de stratifier notre solidarité, au risque sinon d’un effondrement de pouvoir.

En réduisant le Zen à ses techniques, certains le définissent comme voie de l’action plutôt que de la résignation. Tout dépend de l’objectif. Ce peut être une action contre les débordements de nos pulsions, contre la présence même de l’insatisfaction, qui nous encourage (énergiquement) à la passivité. Ce peut être une action contre le défaut de contrôle sur soi, obstacle à obtenir satisfaction ; nous sommes encouragés tout aussi énergiquement à intervenir. Ainsi, si le Zen est une voie de l’action, elle est indifférente aux buts.

A partir du moment où la science est devenue l’émanation la plus précise du Réel, et où l’on s’approprie ses connaissances, il n’est plus nécessaire de renforcer davantage encore le matérialisme par une révérence à son encontre. Mieux vaut réfléchir à sa condition humaine, découvrir de nouveaux moyens d’enchanter le Réel, retrouver un pouvoir personnel pour le contraindre grâce à ces nouvelles connaissances acquises sur lui.

Qu’est-ce que ce « Je » qui va agir ? Qu’avez-vous mis dans votre polyconscience ? Notre propre doctrine n’est pas de chercher un « équilibre » en maîtrisant ses émotions par de simples techniques, mais de leur trouver une multitude d’opposants, afin d’entretenir un conflit productif. Ce n’est pas tant le Réel qu’il faut accueillir davantage en soi, que les pensées des autres êtres raisonneurs.

N’abandonnons pas notre dualisme.

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avr 122014
 

Au premier abord, l’on pourrait penser que le sommeil sert à reposer le corps entier, en particulier la musculature si elle est sollicitée par une activité physique fréquente. En fait non. Par exemple un animal comme la girafe, pesant une tonne en moyenne, dort moins de deux heures par nuit. Le corps récupère quand il est simplement inactif. Il semble donc que le sommeil soit une nécessité propre au cerveau, très universelle puisque même les insectes « dorment ». Comme leur système nerveux est rudimentaire, ce n’est pas très apparent ; on parle de dormance plutôt que de sommeil.
Bon nombre d’observations indiquent à vrai dire que certains centres neurologiques peuvent se mettre en veille tandis que d’autres continuent à fonctionner. Les mammifères marins, obligés de remonter régulièrement à la surface pour respirer, font dormir leurs deux hémisphères cérébraux à tour de rôle.
Même chez l’être humain, en période de manque de sommeil, il est probable que certains centres « s’éteignent » et que nous prenions des décisions imparfaites, inadéquates. Nous accusons la « fatigue ». En vérité notre esprit est amputé. Et il n’a aucun moyen de s’en rendre compte : il n’existe pas de capitaine dans la cabine de pilotage frontale pour dire si le personnel est au complet. C’est particulièrement apparent quand un centre intégrateur est détruit par un accident vasculaire : le sujet nie la perte de ses facultés, souvent même lorsqu’on lui démontre l’évidence.

Les variations de l’activité cérébrale permettent de classer le sommeil en cinq phases :

  1. Somnolence (4 à 5%), clonies musculaires
  2. Sommeil léger (45 à 55%), sensibilité aux stimuli extérieurs
  3. Début du sommeil lent profond (4 à 6 %), ralentissement des signes vitaux
  4. Sommeil très profond (12 à 15%), le somnambulisme se loge ici
  5. Sommeil paradoxal (20 à 25%), vive activité du cerveau et des yeux, signes vitaux remontés, les muscles restent relâchés.

Ces phases s’enchaînent en cycles de 1H30 à 2H, durée remarquablement stable chez un individu tout au long de sa vie. Une nuit représente 4 à 6 cycles. Les proportions des phases ne sont pas identiques d’un cycle à l’autre au cours d’une même nuit : davantage de sommeil lent pendant les premiers, de sommeil léger et paradoxal pendant les derniers.
Les micro-éveils, entre les cycles, dont nous ne gardons aucun souvenir s’ils durent moins de 3 minutes, sont importants pour changer éventuellement de posture. Probablement que les gens souffrant d’un torticolis au matin ne se sont pas assez réveillés et mobilisés entre les cycles. Il peut être judicieux, quand on est coutumier de tels incidents, de mesurer la durée précise de son cycle et de favoriser les micro-éveils par une alarme soigneusement programmée et peu agressive.

Le sommeil lent profond diminue avec l’âge, donnant aux personnes âgées cette impression d’insomnie permanente alors que la durée totale de leur sommeil est le plus souvent normale. Le leur expliquer évite les consommations inutiles de drogues hypnotiques.

Le sommeil paradoxal est classiquement associé aux rêves. Ceux-ci démarrent en réalité pendant le sommeil profond. Leur souvenir est vif si l’on est réveillé pendant une phase paradoxale, tandis qu’ils sont confus lors d’un éveil en sommeil profond.
Le sommeil paradoxal est également considéré comme le plus nécessaire, le seul indispensable au bon fonctionnement apparent d’un individu, et dont la suppression prolongée le ferait mourir. Il ne représente que 2 heures par nuit.

Certains « transhumanistes » férus d’améliorations corporelles ont ainsi proposé de « hacker » le cerveau en l’obligeant à se contenter du sommeil paradoxal. Une observation fonde cette idée : le cerveau en manque de sommeil saute les séquences dites accessoires et se dépêche d’entrer en phase paradoxale, pour profiter de ses qualités essentielles. Il est ainsi possible de sectionner les périodes de sommeil pour en réduire la durée totale. L’application la plus courante est la sieste ; grâce à un bref endormissement (20 à 30 minutes), elle réduit le sommeil nocturne de 8 à 6 heures sans inconvénient.
Pousser le principe à l’extrême amène au sommeil polyphasique. La méthode d’Everyman associe 2 à 4 siestes de 20 minutes régulièrement espacées en journée, entièrement constituées de phase paradoxale (après un temps d’accoutumance), et un court sommeil nocturne de 5 à 3 heures comportant encore un peu de phases dites accessoires. La méthode d’Uberman ne comporte plus que 6 phases paradoxales de 20 minutes, espacées de 4 heures, pour un total de 2 heures de sommeil par tranche de 24 heures.

Le sommeil polyphasique est utilisé par les navigateurs au long cours. Logiquement, il favorise les rêves lucides. Notons également qu’il est naturel chez le petit enfant, mais avec une durée totale largement supérieure.

Le fonctionnement et le rôle du sommeil sont encore méconnus scientifiquement. Dire que certaines séquences sont inutiles est fort aventureux. Des sécrétions endocriniennes s’activent pendant la phase profonde. Ainsi des études sur les effets du sommeil polyphasique ont montré un affaiblissement immunitaire, une baisse de production d’hormone de croissance et de sperme. Ceux qui tentent l’expérience ne se sentent pas en mauvaise forme (quand ils y parviennent), mais il leur est impossible d’objectiver une baisse de performance. Il n’existe pas d’enquête poussée sur le sujet. Compte-rendu traduit en français d’une expérience individuelle.
Argument très fort pour le caractère essentiel du sommeil prolongé : son universalité dans le règne animal, malgré les inconvénients évidents de l’inconscience pour une proie potentielle.

siesteDeux principales théories s’affrontent sur le rôle du sommeil. Toutes deux s’accordent pour le voir comme une digestion mentale ; il fixe les apprentissages importants de la journée. Elles divergent sur les modalités.
La théorie la plus classique voit l’intense activité neuronale au cours de la phase paradoxale comme un renforcement des synapses déjà fortement sollicitées en heures d’éveil ; les souvenirs sont gravés. Pour l’alternative séduisante proposée par Tononi et Cirelli, le sommeil est au contraire un affaiblissement global de l’activité neuronale, très coûteuse pour l’organisme (le cerveau consomme 20% des ressources énergétiques). Seules les connexions les plus sollicitées persistent, tandis que les autres reviennent à une sensibilité standard, c’est-à-dire que le schéma qu’elles forment est oublié.
Nous voyons qu’en réalité ces deux visions ne sont pas si contradictoires. Dans les deux cas existe un renforcement ou affaiblissement de synapses par rapport à d’autres.

Pourtant il serait réducteur de ne voir dans le sommeil qu’un tri des souvenirs. A l’évidence, par les rêves, nous fabriquons de grands pans de nouvelles vies, certes influencées par les évènements du quotidien, mais pas toujours. Il est très surprenant, lors de la brève remémoration des rêves, de constater à quel point ces scénarios virtuels sont réalistes, sophistiqués, inventifs (bien davantage que pendant l’éveil), plausibles ou totalement fantaisistes ; cependant même projeté dans le décor le plus fantastique le rêveur y croit. Il développe l’histoire.

Nous avons clairement affaire à un générateur d’alternatives. Le cerveau éveillé, en effet, passe son temps à traiter la file des évènements selon les règles éprouvées et gravées en mémoire. Il se livre rarement à des tentatives saugrenues, à des conduites baroques, particulièrement celles qui lui seraient défavorables. Le cerveau qui rêve, lui, ne se prive d’aucune expérience. Il peut se placer sous la menace d’un monstre effrayant, et juger des options pour s’en sortir. Le rêveur fabrique un large éventail d’alternatives qu’il serait éventuellement dangereux de tester en période d’éveil.
Le sommeil paradoxal, notons-le, est prépondérant chez le nourrisson, encore très pauvre en automatismes sûrs.

Est-ce surprenant, dans ces conditions, que notre cerveau fournisse le matin nos idées les plus géniales ?
Vous lui donnez un problème à résoudre le soir. Concentrez-vous un peu dessus lors de votre plongée en somnolence. Vous avez toutes les chances d’avoir la solution le matin. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il vous manque des connaissances intermédiaires. Tentez de décomposer le problème en fractions plus simples.
De grandes créations historiques ont été, d’après leurs auteurs, présentées à leur conscience au réveil, par exemple la structure cyclique du benzène (Auguste Kekulé), un procédé de gravure sur cuivre (William Blake) ou la Sonate du Diable (Giuseppe Tartini). Combien d’inventions en état d’éveil, à vrai dire, sont le résultat d’un agencement nocturne d’idées pétillantes ?

Pas étonnant non plus que l’on fasse du sommeil le coeur de notre activité métaphysique, une connexion avec l’invisible. On peut en rapprocher les états alternatifs de conscience procurés par les hallucinogènes. Ces moments sont des bouillonnements d’activité mentale débridée, largement affranchis de la raison. Une pépinière de croyances et d’idées originales. Faut-il pour autant continuer à les exempter, éveillé, de la validation par la raison ?

La conclusion la plus importante est celle-ci : alors que nous ne connaissons pas avec précision le rôle du sommeil, son coeur est peut-être ce générateur d’alternative, qui est le gardien de notre individuation. C’est-à-dire qu’en période d’éveil nous mettons essentiellement en pratique des routines patiemment apprises au fil du temps. C’est en dormant que nous devenons différents, singuliers. N’est-ce pas une notion essentielle, même si elle reste une hypothèse, à une époque où l’on trafique le sommeil de bien des façons, où l’on fait disparaître les phases paradoxales avec l’alcool et les benzodiazépines pris en soirée, où les adolescents passent des nuits blanches ? Comment ces gens pourraient-ils se rendre compte qu’ils inhibent ainsi l’évolution de leur Moi ?
Cela leur est impossible.

avr 012014
 

En 2014 il faut jeter vos hebdomadaires d’actualité et vous abonner à Philosophie Magazine. Les évènements du monde y sont traités avec un mélange de vues qui en font un véritable belvédère polyconscient. Tous les grands penseurs y sont convoqués, derrière les philosophes qui analysent et poursuivent leur oeuvre. C’est l’abondance de ces fines alternatives de jugement qui nous permet de cerner au plus près la vérité intrinsèque d’un évènement.

Cependant Philosophie Magazine a ses limites. Quand cette revue traque le sens du monde à travers la grille des penseurs classiques, et même contemporains, elle ne décrit pas le présent tel qu’il est réellement. Elle cherche plutôt une identité du présent compatible avec les philosophies du passé. Elle reste, ainsi, toujours un peu à la traîne.

L’autre grande revue indispensable est Cerveau & Psycho.
La grande carence des classiques, en effet, est la maigre connaissance de leur outil à penser, autrement qu’en circuit fermé. Quand la phénoménologie avoue que l’esprit déforme férocement jusqu’aux concepts attribués à la réalité, elle ne dit pas grand-chose de ce Réel, voire certains préféraient en nier l’existence. La science s’est révélée sans rivale pour construire le tissu de concepts qui, s’il n’est toujours pas le Réel, du moins le moule étroitement. Elle permet de remonter l’histoire évolutive de notre cerveau, de comprendre les intentions fondatrices de notre mode de pensée.

Cerveau & Psycho apporte des précisions sur nos rouages psychiques, tout en gardant une grosse langue de bois sur le libre-arbitre. On se demande en effet dans quel recoin dissimulé du cerveau il pourrait bien survivre, tellement le moindre de nos actes est profondément influencé par un grand nombre d’« ancres » environnementales et génétiques. Lire d’un bout à l’autre cette revue est franchement désespérant : elle réduit quasiment la personnalité à un vaste éventail de réflexes ultra-sophistiqués. Une limitation sévère et injustifiée. Elle remonte l’histoire de ces réflexes, mais est incapable d’en faire la somme. Elle n’est qu’un index des progrès de la science. Aucune intégration de ces découvertes dans la biographie de l’esprit résultant. C’est pourtant ce phénomène que nous éprouvons, et non ses connexions neuronales.

Il existe, au final, un fossé, entre un Philosophie Magazine aveugle au fonctionnement intime de l’esprit, et un Cerveau & Psycho considérant le mental comme une simple addition d’expériences scientifiques.

Le nexialisme est une discipline créée par A.E. Van Vogt, un auteur de SF célèbre, dans son space-opera « La faune de l’espace ». Un livre, en passant, qui n’a pas pris une ride. Le nexialiste de l’expédition scientifique au coeur de l’histoire est un savant ne possédant aucune spécialité sinon celle de les coordonner toutes. Un généraliste de la science. Les seuls qui peuvent prétendre à ce titre dans la société contemporaine sont peut-être… les journalistes.

Je rêve d’une revue nexialiste qui établisse des passerelles entre les sciences physiques et humaines.

Vous remarquerez que je n’ai même pas cité les revues médicales dans ce duel. En effet, vous pouvez les ignorer. La médecine singeant depuis quelques décennies les sciences expérimentales les plus dures, vous serez parfaitement informé en lisant rapidement la dernière ligne de chaque abstract. Le reste ne vous intéressera que si vous êtes un passionné de statistiques. Cela fait bien longtemps maintenant que la presse médicale ne s’occupe plus de sciences humaines. Même la psychiatrie s’est inféodée, à part quelques poches de résistance, à la science des rouages biologiques et non à celle de l’esprit résultant.

Est-ce une surprise ? La formation médicale est totalement élaguée des sciences humanistes. Un étudiant en lettres connaît davantage de philosophie. Les jeunes médecins se sont retrouvés sans défense face à l’essor de l’industrie pharmaceutique et de ses techniques d’influence éprouvées. L’ancien praticien respecté pour des connaissances qui dépassait largement le cadre du tube à essai, connaisseur de la pensée de son siècle et de l’Histoire, est devenu un petit commerçant vénal, stupéfait de la disparition de son statut social, agitant son diplôme de « médecin fondé sur les preuves », preuves que tout le monde peut trouver sans difficulté sur le web (et parfois plus fraîches).

Ainsi la corporation médicale a perdu tout pouvoir sur son destin, n’a aucun projet global de santé, est toujours désorganisée par un vieux clivage public-privé, est une entreprise de services répondant aux commandes exclusives des technocrates, réclame son euro d’augmentation comme tout bon syndicalisme ouvrier.

Heureusement persistent des révoltes individuelles. Les deux revues citées sont de forts soutiens, empêchant de basculer dans le scientisme comme dans le mysticisme. A quand l’espace qui établira le lien ?

La thérapeutique d’une société ne peut être trouvée isolément dans la physiologie, la psychologie, la sociologie, l’histoire des siècles passés. Il nous manque les penseurs au carrefour de toutes ces disciplines, assez doués pour établir un projet de société. Ce n’est pas à vrai dire qu’ils soient absents, mais personne ne les voit. Car ce n’est pas le vote démocratique qui les signale. Ce n’est pas non plus la presse, quand elle publie les découvertes ultra-spécialisées. Chacun d’entre nous en fait, en cette ère de promotion de l’individualisme, joue à faire le nexialiste. Nous ne confions plus cette tâche à quiconque, pas au médecin de famille en tout cas, et de plus en plus difficilement à un polichinelle politique. Il y a tellement à savoir, que nous préférons ignorer l’étendue de notre ignorance, et choisissons nos repères au fil de nos errances numériques.

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mar 272014
 

Une nouvelle espèce d’êtres humains est en train de grandir. Comme la précédente, elle est dotée d’un esprit individuel regroupant trois composantes : le Corps, la Biographie, et la collection des représentations que nous appelons « société intérieure » ou Psociété. A la différence de la précédente, cependant, le Corps a perdu énormément en importance psychique. Il est devenu une sorte d’appendice gênant et rarement aussi gracieux qu’on l’espère. Créer ses automatismes et les entretenir est fastidieux. On le contraint du mieux possible à satisfaire l’image conçue par la Psociété. Les contentements que procure son activité sont affadis face aux plaisirs purement cérébraux, en forte progression. L’on s’occupe sans enthousiasme des besoins du Corps s’il n’existe pas une grosse récompense à la clé.

Plusieurs symptômes de cette évolution sont apparents : l’augmentation étonnante des dispenses sportives (alors que l’éducation physique scolaire a perdu l’élitisme qui décourageait nombre d’élèves), celle non moins surprenante des maladies professionnelles musculo-squelettiques (alors que les conditions de travail n’ont jamais été autant surveillées et adaptées), le succès de l’ostéopathie dès l’adolescence, enfin la quantité de routines installées par les ordis et tablettes dans les psychismes, qui n’ont plus d’espace et de temps à consacrer aux réclamations du Corps.

Le Corps passe lentement du statut de part du Moi à celui de véhicule du Moi. Cette nouvelle affectation a un avantage considérable : on peut désormais le confier aux garagistes, pour l’entretien, pour remplacer les pièces défectueuses, peut-être bientôt changer pour un nouveau modèle. Identique à l’ancien ? Pourquoi donc ? Pourquoi ne pas en choisir un plus conforme à la représentation que l’on en a ? Qu’importe que cette image soit férocement influencée par les médias ; le Corps n’a plus guère d’autorité au sein du Moi pour contester.

Puisque nous limitons la définition du Corps à des afférences sensorielles et à des circuits de traitement réflexes, il semble bien aventureux de lui attribuer une opinion. Et pourtant…
Par exemple n’est-ce pas le Corps qui nous donne cette mauvaise opinion du temps qui passe ? Après tout, c’est essentiellement lui qui en subit les effets.
Plaisanterie. C’est bien notre image du Corps, conçue au sein de la Psociété, qui n’est plus corrélée avec exactitude à l’état du Corps. La représentation n’a pas bougé, est toujours celle d’une personne plus jeune et plus capable. La mise à jour accable notre positivisme naturel.

Le Corps, au cours du vieillissement, continue à envoyer, pour l’essentiel, des signaux de normalité. Il prend en compte la décadence physique, puisqu’elle fait partie de son programme. L’attention que le cortex porte aux changements d’état amplifie considérablement l’intensité des informations telles que la douleur. A détérioration physique identique, une personne se sent indolore tandis qu’une autre déclare souffrir atrocement. En d’autres termes, la représentation corticale déforme l’opinion bien plus juste que fournit le Corps. Comment pourrait-il en être autrement ? Où se situeraient, dans les circuits basiques qui connectent le Corps, les névroses nécessaires à la tronquer ?

Si « l’opinion » du Corps ne s’inquiète pas lors du vieillissement, il n’en est pas de même lors d’un traumatisme, d’une infection, d’une quelconque maladie véritable et menaçante. Les signaux d’alarme sont puissants dans un choc. Impossible de les négliger. Ils démarrent de façon plus insidieuse dans des affections lentes et profondes, telles qu’un cancer ou un trouble métabolique. Cette faiblesse dans l’avertissement pousse même à questionner : est-ce un hasard ? Peut-être ces dégradations sont-elles « naturellement » ignorées dans la mesure où elles permettent de renouveler et de trier le stock de gènes de l’espèce. L’impassibilité du Corps serait alors un fait exprès.

A titre individuel, nous avons intérêt à améliorer ces alarmes, ce dont se charge la médecine préventive avec plus ou moins de bonheur. Les retards peuvent être aggravés également par une représentation trop monolithique du Corps. Si l’individu se perçoit comme invulnérable à l’excès, il niera les premiers signes d’un vrai désordre. Entre cette attitude et l’anxiété pathologique, le compromis n’est pas facile à trouver. La plupart des gens mettent l’affaire entre les mains expertes du médecin, mais l’anxiété concerne aussi sa compétence, et derrière lui, celle de la médecine, qui héberge encore bien des impostures malgré l’abondance de cautions scientifiques.

Que va faire cette nouvelle espèce humaine de son corps ? Elle va greffer, supprimer, corriger, cyborgiser. Elle va en changer de version comme elle change de logiciel d’exploitation, dans ces accessoires numériques de mieux en mieux installés au centre de l’esprit.

La faible appréhension que provoquent ces évolutions vient de cette croyance toujours implicite que nous posséderions un noyau individuel résistant, une âme inaltérable dont le sceau identifierait toujours le même Moi. Il suffit de regarder sa propre biographie, pourtant. S’il fallait définir cette âme immuable et spécifique tout au long des âges de notre vie, nous serions quelque peu évasifs. Heureusement que vient à notre secours cette faculté consistant à repérer les mêmes traits d’un visage, sur de vieilles photographies.

Malgré tout, il existe bien une continuité entre tous ces Moi qui se sont succédés dans notre crâne. Si notre personnalité/Psociété a beaucoup changé en devenant adulte, c’est donc la Biographie qui fait la connexion, mais aussi le Corps. Il est un élément essentiel de la stabilité du Moi. Ses altérations accidentelles provoquent des effets catastrophiques et prolongés sur le Moi. Penser que l’on peut négliger ou modifier le Corps sans conséquences profondes sur la personnalité est une illusion. Même lorsque l’on espère, par des interventions, devenir meilleur, notre caractère devient plus labile. Nous avons bousculé ses fondations les plus profondes. Difficile de se raccorder à ce que l’on a été.

Revenons sur un terrain plus pratique : comment satisfaire le Corps, nous emplir de son « opinion » heureuse ? C’est fort simple ; il ne demande qu’à fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de faire jouer les muscles, mais de développer et entretenir l’incroyable coordination neurologique que représente l’activité physique. La finesse, la variété, la cohérence des mouvements, sont plus importants que la sculpture de reliefs sur le Corps. Privilégiez le jeu, les activités aux gestes libres et pas seulement imposés par des machines ou des accessoires trop contraignants. Par exemple les raquettes sont ludiques mais plutôt agressives pour ceux qui n’ont pas grandi avec, sauf si elles sont légères (tennis de table). La danse conjugue de façon immémoriale l’explosion des talents proprioceptifs et le rapprochement social. Natation et randonnée profitent aux plus solitaires, accompagnés sur mer comme sur terre d’un riche univers intérieur.

Judicieuse également est la tentative de faire de l’activité physique quelque chose de rentable, d’utile, facile à inscrire dans les routines quotidiennes. Ce qui sauve encore l’hygiène de vie des habitants de métropoles, n’est pas la présence de salles de sport, mais les distances importantes qu’il faut parcourir d’un pas pressé, du parking au travail, dans les transports en commun. Le jour où chacun décrochera son Segway de la patère pour sortir de chez soi, rhumatos et ostéos auront d’effrayantes journées de travail…

 Posted by at 9 h 09 min
fév 152014
 

Un addendum au post précédent, aparté impromptu sur la moralité :

Pas besoin de fouiller loin dans le journal quotidien pour trouver une affaire d’enrichissement douteux, de fripouille intouchable par manque de preuves, d’arnaqueur dissimulé dans les méandres du web, de trader ruinant les petits épargnants sans grand dommage personnel, de grand patron vampirisant son entreprise par des primes mirifiques. L’amoralité paie. Le petit délinquant, mauvais élève, n’en comprend pas les règles et l’exerce trop jeune ; dès qu’il atteint sa majorité, le couperet de la répression judiciaire tombe. Tandis que le démagogue corrompu, l’affairiste cynique, le tricheur habile, le parrain généreux, étudient attentivement les rouages de la société, les manipulent intelligemment, et semblent pouvoir déjouer indéfiniment l’emprisonnement que leurs manigances ne devraient pas manquer de leur valoir.
Du coup, cette phrase de Nietzsche, « la vertu est une volonté de déclin », se pare d’une profondeur que nous ne lui aurions pas votée au premier coup d’oeil.

Question intéressante : pourquoi les amoraux profitent-ils d’une telle mansuétude, qui leur permet bien souvent de profiter largement de leurs mauvaises actions ? S’agit-il seulement de manipulation, ou d’inertie et de crainte chez leurs contradicteurs ?

Au fond la morale, comme tout repère, a un côté étriqué, emprisonnant. Elle ne montre qu’une seule façon d’agir. Tandis que s’en écarter plus ou moins offre une multitude d’alternatives. De ce fait, le moralisateur semble pompeux, radoteur, vitupère sans agir quand sa solution unique ne semble pas très pragmatique. Au contraire, celui contournant la morale en appelant d’autres repères trouve toujours la manière la plus efficace d’agir et exerce le pouvoir. Nos congénères constatent que le pouvoir d’action améliore davantage leurs conditions de vie que le suivi d’un principe ; ils le respectent davantage, même quand il est vil. Comment tiendrait, autrement, un pays comme les USA, où les plus riches et les moins scrupuleux voisinent avec les pauvres, ceux-ci contents de vivre dans l’ombre des premiers… dans l’ombre vaste du pouvoir plutôt qu’au faîte très étroit de la morale.

Réécrivons la maxime de Nietzsche : la vertu n’est pas une volonté de déclin, elle est un rétrécissement de la polyconscience. L’idéalisme en général est une oblitération de secteurs entiers de la polyconscience. La fusion du « Je » autour du but principal, de l’idée fixe, noie les parasites qui pourraient lui nuire.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vous trouvez la même multitude d’histoires à l’appui de l’une et l’autre réponse. Dès lors, ne devrions-nous pas être capables de focaliser ou dissoudre nos vertus selon le moment, l’ambition, le désespoir, l’ennui, qui nous élèvent ou nous accablent ? C’est le fondement du comportement polyconscient.

Nous pouvons continuer à nourrir des illusions qui nous dissuadent d’agir… ou suivre une plus nietzschéenne volonté de puissance. Le web est agité par une houle régulière entre les deux, où l’on sent l’influence de l’âge. Non pas en fait que le vieillissement empêche d’exercer sa puissance. Nietzsche s’y est efforcé jusqu’à ses derniers instants de lucidité. Le fait que les femmes à son goût se soient toujours refusées à ce malheureux n’y est-il pas pour quelque chose ? Dès lors, l’âge devient un avantage, car les déconvenues érotiques s’accumulent !

 Posted by at 14 h 20 min
jan 022014
 

En ce début d’année, que je souhaite stimulante à tous, faisons un recadrage de ce blog, qui concernera désormais la pure rhumatologie. Certains s’étonnaient en effet d’y découvrir des envolées philosophiques ou psychanalytiques peu en rapport avec la spécialité. Il se trouve que, en médecine, l’art médical proprement dit est réducteur. Nous avons bien des patients qui viennent avec une simple tendinite ou une angine, mais ceux que nous revoyons fréquemment ont des troubles de vie étendus au-delà du physique. Comment comprendre où veut aller leur esprit et ce qui le fait tourner en rond, alors que nous n’avons que des intuitions sur la façon dont il s’est construit ?

Ayant découvert mon ignorance et peu satisfait des théories psychanalytiques, j’ai utilisé une double approche sociale et neurologique pour établir des plans originaux du mental. Comme les chantiers ferroviaires rivaux de la première ligne transcontinentale américaine, cette « bataille pour le chemin unificateur de l’esprit » s’est terminée par la création de la théorie polyconsciente, reliant biologie et psychologie.

Les bifurcations sont très nombreuses, vous vous en doutez, et me passionnent davantage qu’une actualité rhumatologique enterrée de façon navrante dans de redondantes études sur les biothérapies, financées par l’industrie. Des articles continueront à être publiés ici, toujours indépendants de ces pressions commerciales.

Mais tout ce qui concerne le développement de cette théorie du psychisme et ses multiples applications pratiques dans les cabinets médicaux comme la vie quotidienne, sera désormais sur un autre blog, « Je » et la polyconscience.
Il n’est pas référencé dans le Club des Médecins Blogueurs. Il s’adresse de préférence aux lecteurs de « Je », l’ouvrage qui vulgarise notre théorie ; néanmoins les articles sont listés par difficulté et la plupart sont très accessibles. Sujets déjà parus : les particularités des jumeaux, la logique cachée de l’astrologie, gérer une timidité, comment faire la différence entre ce qui est conscient et inconscient dans notre pensée, des histoires personnelles incompréhensibles s’éclairant avec l’approche polyconsciente (Tranches de « Je »), etc…

Souhaitant vivement voir les plus éclectiques d’entre vous sur cette nouvelle piste d’envol,
Meilleurs voeux,
Jean-Pierre Legros

 Posted by at 6 h 19 min
déc 212013
 

Comme un vinaigrier, mon Observateur produit sa fournée annuelle d’aphorismes acides et parfumés.

La chaussure féminine est une sorte de fouet neural obligeant tout le système postural à tenir un équilibre érotique.
*
La santé est le plus beau des produits.
Peut-être parce qu’il est le plus chargé en additifs ?
*
Plus la réalité est insupportable, plus on trouve d’énergie à la travestir.
Comment la médecine, traitant du besoin vital, pourrait-elle éviter l’imposture ?
*
Mauvais pronostic, dit la mort fine…
*
Mettre son patient à l’aise ne doit pas faire du cabinet un lieu d’aisance.
*
La médecine des certitudes a été vaincue par la médecine du doute,
qui a malheureusement conservé son principal défaut :
Elle doute avec trop de certitude.
*
Quand un médecin rate une injection, il dit que le patient a été mal aiguillé…
*
Savoir, c’est se souvenir,
mais inventer, c’est oublier.
*
Les gens qui se pensent utiles à la société ne s’arrêtent jamais de travailler.
*
Dans les familles se transmettent moins de maladies que de résignations ou d’intérêts pour elles.
*
La Cause est l’antidépresseur administré à notre hantise de l’inconnu.
*
Comment les grands idéaux auraient-ils pu passer sans un peu de dialectique ?

 Posted by at 6 h 45 min
déc 162013
 

psychoticDécouvrons-les avec l’histoire de Stéphane M, psychotique assassin d’un enfant de 10 ans d’une manière atroce. Sa condamnation à 30 ans de réclusion classique a soulevé une polémique ; Jean-Pierre Olié, psychiatre judiciaire connu, a dénoncé la « faillite de l’expertise psychiatrique française » ; il accuse ses collègues, qui ont retenu une « responsabilité partielle », de « s’être pris pour des philosophes » en jugeant une notion aussi délicate que le libre-arbitre, alors qu’ils auraient du se contenter d’exposer le trouble mental.

Jean-Pierre Olié ne réalise pas qu’avec ce discours il tombe dans un travers identique à celui dont il accuse ses collègues : il dit ce que doit être (et ne pas être) le fonctionnement de la justice, alors qu’il n’en est pas un expert, lui non plus.
Nos prétentions vont outrepasser les siennes : nous allons voir comment la théorie polyconsciente éclaire les fils que nous souhaiterions voir animer la Justice, ainsi que ceux la reliant à la philosophie et à la psychologie.

Le meurtre perpétré par Stéphane M n’est ni un acte raisonné par son auteur, ni une pulsion sortie du néant. Il existe une structure psychique capable de la fabriquer ; une telle agressivité provient certainement des multiples frustrations emmagasinées jusque là par cet esprit en grande peine à se construire. Quelques instants de désinhibition et la catastrophe survient. « Le reste de la structure psychique n’a rien empêché ». Cette formulation définit la responsabilité. Mais nous pourrions dire aussi : « le reste de la structure psychique n’a rien pu empêcher ». Dans la première formule, nous supposons que cet « environnement » psychique autour de la pulsion est doté d’un pouvoir décisionnaire absolu, siège de la responsabilité. Aucune étude ni aucune théorie en vigueur dans les neurosciences n’a jamais trouvé le moindre argument pour un tel organe dictatorial. Nous ne naissons pas avec un gendarme moral intégré, nous introduisons des éléments de moralité dans notre construction psychique, quand celle-ci se déroule dans des conditions favorables. Continue reading »

 Posted by at 20 h 58 min
déc 162013
 

L’échographie semble pour certains un outil parfait voire obligatoire afin d’assurer la réalisation technique correcte d’une infiltration.
Voyons dans l’azur idyllique du « pour » s’il n’existe pas quelques nuages de « contre ».
Avant de les énumérer, détaillons le contexte :

Il est exact qu’un nombre non négligeable d’infiltrations échouent parce qu’elles sont mal faites. Les conséquences sont différentes selon le produit et l’endroit injecté. Continue reading »

 Posted by at 9 h 45 min
déc 112013
 

progenitureQu’est-ce que l’ADN dans notre théorie auto-organisationnelle du vivant ?

La chimie considère les interactions moléculaires comme un vaste ensemble chaotique, auquel on peut trouver des règles, des tendances, mais avec une difficulté à prédire l’exact résultat final qui croit avec la complexité du système. D’une façon surprenante, la biologie, elle, a longtemps considéré l’ADN comme un message moléculaire stable, inaltérable, transmissible par des lois strictes et reproductibles. Les plus prudents parmi les chercheurs se gardaient en fait d’amalgamer « gène » et « segment d’ADN », car si l’existence du gène comme « signalétique » de la transmission génétique était avérée, le détail de ce langage ne pouvait être réduit avec certitude à des suites de ribonucléotides. Bien leur en prit. La structure tridimensionnelle de l’ADN fait partie de ce langage ; les conditions métaboliques dans lesquelles évolue la cellule sont susceptibles de modifier la façon dont elle interprète son information génétique, voire sans doute est-elle capable de la modifier. L’individu n’est pas l’esclave impuissant de son génome mais peut le moduler par ses choix d’interaction avec l’environnement, transmettre les modifications à sa descendance d’une manière plus complète que pour lui-même puisque le rejeton se construira à partir de ces nouvelles données. Le principe de bidirectionnalité, à nouveau, est à l’oeuvre.

Mesurons notre enthousiasme cependant : si l’individu pouvait changer profondément son propre génome, nous serions devenus rapidement une multitude d’espèces à représentant unique, incapables de se comprendre et même de se reproduire avec ses semblables, devenus dissemblables… Continue reading »

 Posted by at 21 h 45 min
déc 112013
 

songe-bob Les jeunes restent de moins en moins seuls avec eux-mêmes. L’environnement les sollicite en permanence. L’isolement social n’existe plus vraiment ; enfermé dans sa chambre ou perdu dans un bois avec un portable, on est connecté à un cercle de proches et moins proches, s’étendant comme des vagues dans un océan sans limites. La frontière du Moi devient imprécise. L’esprit adolescent est une éponge s’imbibant de tout ce qui l’entoure, se construisant sur des mimétismes.

Le moment où nous créons véritablement notre singularité, c’est lorsque l’on est seul avec soi-même, ou avec une personne si semblable à soi qu’elle nous place dans un état fusionnel, sorte de Grand Moi. Ces instants en boucle, coupés de l’afflux de données, stimulent la digestion et la reformulation de celles accumulées. C’est une « polymérisation » du psychisme, une cuisson à petit feu, qui en stabilise la structure au lieu de la chahuter à grands coups d’évènements impératifs.

Certes le processus se déroule également pendant le sommeil, mais il est moins directif ; il fournit nombre d’alternatives mais n’analyse pas le plan de vie comme le fait l’Observateur conscient. Certes des gens nous conseillent sur les synthèses à faire, mais elles ne sont pas personnelles ; nous ne voulons pas être le clone de nos maîtres, nous voulons être leur image enluminée.

Le manque d’aptitude d’un esprit jeune à enclencher cette maturation est facile à dépister : laissez-le une demi-journée isolé de ses routines habituelles, seul avec ses pensées. L’ennui le rend rapidement mal à l’aise, agressif. Il cherche anxieusement à établir un contact urgent avec ses amis. Ou il supplie de lui donner quelque chose à faire. Il a vu son esprit menacer de « caler », le réservoir à sec, parce qu’il est entièrement dédié au traitement des données externes.

Même un ermite enfermé dans sa bibliothèque peut souffrir d’un défaut en ce domaine. Les livres sont une société ; si l’on ingurgite, ingurgite les mots des autres sans jamais les reformuler, n’est-on pas également une éponge dont la couleur change avec celle des concepts assimilés ?

Ménageons-nous des espaces véritablement intimes pour penser. C’est ainsi que nous nous moquerons de ce que les autres peuvent penser de notre intimité…

 Posted by at 13 h 15 min