Les lambeaux du pouvoir

L’essentiel : suite de Peut-on sauver le soldat généraliste ?
Je ne fais aucune différence entre généraliste et spécialiste. Les médecins souffrent d’une famine de pouvoir. C’est moins visible chez le spécialiste parce que son domaine de compétence est plus étroit et protégé, particulièrement les examens techniques. Mais cela touche l’ensemble de la profession. Le médecin est devenu un petit employé de la santé, revers de la codification de la pratique qui a transformé un art en algorithmes diagnostiques que chacun peut trouver sur internet, et ce n’est qu’une affaire de temps avant qu’ils soient correctement compris et utilisés. Le conflit entre généralistes et spécialistes est celui d’une meute de loups qui se disputent les derniers lambeaux d’un mouton (le Pouvoir) déjà tondu jusqu’à l’os.

La désaffection du médecin pour une activité libérale ne vient pas d’une pénibilité accrue du travail mais d’un effondrement de la gratification que l’on en tire. Continuer la lecture de Les lambeaux du pouvoir

Utilitarisme et déontologie : le dilemme du wagon fou

Le dilemme du wagon fou est intéressant à prolonger vers l’éthique médicale ; c’est une expérience de pensée simplifiée qui nous raccorde à des problèmes plus complexes de santé : si les moyens ne sont pas illimités, faut-il sacrifier un individu considéré comme perdu pour consacrer les ressources à améliorer les soins du plus grand nombre ? Doit-on privilégier la prévention ou le soin des maladies déclarées ? Faut-il accorder des moyens aux individus ayant des comportements volontairement suicidaires ou irrespectueux de leur santé ? Un enfant a-t-il plus d’importance qu’un vieillard ?
Les conceptions utilitariste et déontologique rivalisent pour s’imposer au médecin. En général, celui-ci utilise la solution qui émerge du dilemme du wagon fou : il sacrifie à la nécessité de l’utile tant que les gardes-fou déontologiques sont respectés. Mais ce n’est pas systématique ; le médecin libéral y est très attentif ; l’épidémiologiste et le politique, baignant dans la décision utilitaire, prennent leurs distances. Cela s’est traduit par des procès retentissants, où l’émotion populaire a condamné, pour un petit nombre de pots cassés, des décideurs pourtant cohérents dans leur gestion utilitariste. A l’inverse, la gestion « émotive » de la vaccination H1N1 a scandalisé les épidémiologistes par son gaspillage, alors qu’elle n’a pas heurté l’homme du commun.
Le jugement est compliqué par les nombreuses zones de flou affectant les frontières de la déontologie. Celle-ci est affligée d’une contradiction inhérente : ses règles n’admettent pas de dérogation mais elle mute en permanence avec l’époque et la culture. Si l’homme polyconscient vit facilement avec de telles ambiguïtés, le monoconscient prend avantage de l’un ou l’autre aspect : soit il est zélote de la morale, soit il en pointe les failles pour s’en affranchir.
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Méthode infaillible contre l’erreur médicale

Le fascicule annuel de la MACSF sur la responsabilité médicale, florilège d’affaires censé sensibiliser la profession sur les fautes médicales évitables, est sans doute en fait la propagande la plus aboutie pour faire abandonner ce métier. Non pas que les décisions des juges semblent injustes, mais les erreurs rapportées apparaissent tellement humaines, capables de se glisser aisément dans une journée de travail surchargée, que l’on ressent sourdement la présence de l’épée encore oubliée sur notre tête par cet étourdi de Damoclès, sauf à congédier la moitié de notre clientèle pour s’occuper de l’autre avec une attention obsessionnelle.

La seule bonne façon de travailler m’a été enseignée par mon patron, en consultation externe : sa célébrité était telle que le délai de rendez-vous pour le voir se situait entre 4 et 5 mois. Les patients avaient bien entendu vu plusieurs médecins entretemps si le problème était sérieux, et le diagnostic était déjà correctement balisé. Si le problème était mineur, il avait généralement guéri de lui-même, et la consultation — de politesse — consistait à le confirmer au patient, ce qui rehaussait encore la réputation du professeur.
Je n’ai pas encore mis en pratique, à ma grande honte, la méthode de mon mentor. Je continue à voir des patients malades, parfois en urgence le jour-même, et ils compliquent terriblement le bel ordonnancement des rendez-vous pris à l’avance. Qu’est-ce qui me prend de courir de pareils risques ? Comme il semble impossible d’appliquer l’Evidence Based Medecine aux imprévus du quotidien, dois-je plutôt donner systématiquement les rendez-vous dans 4 mois pour faire de la Médecine Évidente de Base ? Continuer la lecture de Méthode infaillible contre l’erreur médicale

Le conflit, une compétence évolutive

Une polyconscience efficace, « fluide », ne veut pas dire paisible. L’intérêt évolutif pour la conscience de s’être organisée ainsi est d’avoir créé des oppositions. Il s’agissait de créer des solutions, des comportements, qui diffèrent de la moyenne sur laquelle se seraient alignés tous les représentants de l’espèce, réduisant beaucoup les chances de progrès. La dissension est une qualité évolutive. Nous n’en avons pas suffisamment conscience à l’heure des discours positivistes qui voudraient réduire et contrôler tous les conflits. Continuer la lecture de Le conflit, une compétence évolutive

Maladies de la dédifférentiation

L’évolution bataille avec nos choix sociaux, parfois d’une façon très sournoise.
Prenons par exemple la sensibilité au stress. Il est probable qu’elle soit un avantage évolutif, et même que l’excès de susceptibilité au stress, rencontré dans le sexe féminin, soit un progrès évolutif.

La différentiation sexuelle fut le starter de la biodiversité. La recombinaison des patrimoines génétiques devint facile et féconde, avec ses ratés, mais aussi ses nouveautés compétitives, sélectionnées par la concurrence dans le milieu.
La différentiation s’est accompagnée d’une spécialisation des sexes. Dans l’espèce humaine, la femme, admirablement conçue pour la fabrication et l’élevage de la progéniture, est moins performante pour guerroyer, courir et chasser la nourriture. Quand un groupe de primates est en situation de danger, les mâles s’interposent, tandis que femelles et petits dégagent le terrain. Les plus sensibles au stress sont ici les plus adaptées. La femelle qui se moquerait du danger ou chercherait à l’affronter directement aurait peu de chances d’y survivre bien longtemps. Sa disparition est plus grave pour le clan que celle d’un mâle, fertilisateur de nombreuses femelles, tandis que celles-ci ne portent qu’un enfant à la fois.
Une femelle particulièrement sensible au stress tient les aptitudes protectrices des mâles en éveil. Elle est un avantage pour le groupe.

La société moderne ayant défini d’autres critères, avec une dédifférentiation des sexes et une égalisation des tâches, la sensibilité exacerbée au stress est devenue un désavantage social. Notons que les femmes ont récupéré beaucoup de contraintes masculines sans s’être débarrassées des leurs. Elles se trouvent dans une situation ambivalente, où la sensibilité et la richesse des émotions restent un avantage pour la progéniture, dont il faut toujours se préoccuper, mais sont aussi un handicap dans une société productiviste, peut-être tout autant génératrice de stress que l’étaient nos anciens prédateurs. La réussite sociale ne peut plus se faire qu’au détriment de l’attention portée à la progéniture, au lieu de passer par elle.

Est-il surprenant dans ces conditions que soient apparues des maladies spécifiques de l’excès de stress féminin ?
Mais plus encore, n’est-il pas dommageable que la société ait transformé en maladie une caractéristique qui ne l’a jamais été, qui fut au contraire une qualité, sans doute encore programmée, d’une façon ou d’une autre, dans notre génome et notre comportement ?

sur une idée de Guy Southwell

Quel empirisme pour la médecine ?

Au siècle dernier coexistaient encore deux médecines, celle qui considère tout patient comme fondamentalement bien portant — en tenant compte d’une variabilité des qualités individuelles nécessaire à la diversité —, et mis en difficulté temporaire par la maladie, l’autre, qui regarde avec suspicion le même patient, persuadée que sa bonne mine n’est que temporaire et que tout, à l’intérieur, est prêt à dérailler.
La science de la prédiction du risque, apanage de la seconde, a provoqué l’extinction de la première médecine, dont l’objectif n’était pas d’éradiquer la maladie mais d’aider et d’améliorer les méthodes utilisées par le corps pour s’en débarrasser.
Derrière la nouvelle médecine se profile l’idéal que nous voguions à bord d’un véhicule corporel inaltérable et éternel, idéal déconnecté du fait que nos intentions profondes s’enracinent dans notre faillibilité et notre impermanence. Notre désir de s’améliorer, de se reproduire, de transmettre notre conscience dans des écrits ou une progéniture, tout ceci est ancré dans une biologie que certains peuvent considérer comme imparfaite et défectueuse, mais qui a fait de nous cet exceptionnel animal intelligent. Sommes-nous certains de faire mieux que la Nature en nous supprimant toute difficulté ? L’insatisfaction peut-elle être éradiquée sans que nos motivations en soient touchées ?

L’homme a déjà commencé à se modifier sans bien comprendre ses ressorts intimes.
Le bon empirisme de la médecine, en attendant le succès de telles recherches, n’est pas de supprimer les obstacles mais d’aider au mieux à les surmonter.
C’est ainsi que nous avons toujours avancé en étendue de conscience autant qu’en santé.

Où sont les malades ?

Mon avenir de médecin me semble compromis : Je ne reconnais plus de « malades ». Je ne croise que des gens insatisfaits de leur état, et ainsi ils ne semblent pas faire partie d’une catégorie si particulière, justifiant ce terme repoussant de « malade ».
Pire, l’insatisfaction me semblant un ingrédient indispensable du bonheur, ces gens me semblent en bon état quand ils se plaignent. Les seuls vrais malades rencontrés, finalement, sont ceux qui répondent à tout par l’indifférence. Des corps déshabités. Les véritables, mais heureusement rares, dépressifs.
La dépression : un évanouissement de l’esprit. Comment faire repartir un être quand la courroie de transmission est rompue ? Heureusement une rupture vraie, biologique, irréparable, n’est pas le cas le plus fréquent. Généralement une pluie de déceptions a lentement grippé les engrenages, a fini par former une gangue de rouille et de cendres. Au fond, si l’électroencéphalogramme n’est pas plat, persistent toujours quelques braises.

N’attaché-je aucune importance aux maladies organiques ? On se penche certainement trop sur elles quand on fait de la santé un but et non plus seulement un moyen de vivre.
Si nous ne sommes pas de simples plantes, la vie est un espace de temps propre à établir quelques réalisations. Il faut déjà en consommer une bonne partie pour s’en rendre compte : Nous démarrons sur un mode vierge et quasi-végétatif. Heureusement que l’instinct commande à notre mère d’identifier un fragment de merveilleux dans ce petit être informe qui émerge de son ventre, sinon nous irions probablement, toujours attachés au placenta, directement dans le sac-poubelle.
Ce n’est d’ailleurs pas la moindre des complications de l’accouchement par le siège, que ce soit une paire de fesses qui émerge en premier, à la place d’une tête, traduisant une maigre dotation en conscience.
Où se cacher quand votre premier cri a été un gaz ?
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Physique-études

N’est-il pas incongru que l’on ait créé une branche sport-études pour des jeunes qui vont chercher à raccourcir de quelques secondes leur temps aux 100m, et qu’aucune éducation physique particulière n’accompagne ceux qui vont se diriger vers un métier éprouvant pour l’appareil locomoteur, en raison des charges, des postures et des machines impérieuses qu’ils vont affronter ?
La retraite d’un sportif professionnel survient vers la trentaine, celle d’un travailleur manuel à 60 ans ou plus, avec la certitude que son aptitude aura commencé à décliner bien avant.
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Un enfant devant l’écran-vampire

Plus l’outil est complexe, plus il s’imprime dans le cerveau, le modelant à ses besoins. Devant la sophistication d’un outil comme l’ordinateur, nous pouvons être effrayés : Ne bouleverse-t-il pas profondément l’organisation même de nos schémas de pensée ? Certainement à un point qui nous ferait jeter l’engin avec terreur si ses programmateurs n’étaient pas, eux aussi, des humains — peu fréquentables quand même : des gens qui pensent avec leurs bits… —.
Sans doute ses effets sont-ils plus modestes sur un adulte que sur un enfant. Nous mettons, à l’âge mûr, plus longtemps pour apprendre à s’en servir. Mais nos enfants ? Avons-nous fait entrer Skynet et ses Terminators dans la bergerie des esprits nubiles ?
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Assez d’impostures !

Le Protelos est un cas d’école pour faire apparaître les incohérences qui touchent une grande partie des procédures médicales.

Les « recommandations » reposent sur des raisons essentiellement psychologiques, et fort peu scientifiques. Il est ainsi « acceptable » globalement que des décès surviennent en relation avec un traitement quand davantage de vies sont sauvées, alors que si l’on descend à l’échelon individuel certains des décédés auraient fait partie des survivants. La sensibilité populaire accepte facilement des morts « cachés » parce que la statistique n’est pas capable de les nommer, alors qu’elle supporte mal les injustices évidentes comme les patientes décédées d’un DRESS en étant traitées pour un risque tardivement et non inéluctablement mortel. Ces morts-là sont faciles à identifier.

Quand aux effets bénéfiques versus indésirables non mortels, c’est la bouteille à l’encre. S’il est assez facile de se focaliser sur des nombres de décès en raison du caractère sacré de la vie, comment chiffrer le poids de tel avantage ou de tel inconvénient ? Que vaut une éruption cutanée, plus cher ou moins cher qu’une douleur soulagée ? L’importance est-elle la même pour tous ? Un urticaire ou une diarrhée est facile à noter, mais qu’en est-il de toutes les perturbations moins apparentes ? Comment évaluer précisément les conséquences d’une abstention thérapeutique ? Comment chiffrer l’effet du confort sur le bonheur et l’autonomie future ? La médecine scientifique manipule son boulier avec un bandeau sur les yeux. L’intuition du médecin de famille expérimenté lui donne souvent des indications plus précises.

En fait les recommandations peuvent changer radicalement selon qu’elles s’adressent à l’esprit de ruche ou à l’individualiste. Continuer la lecture de Assez d’impostures !

Faust est médecin

L’essentiel : est de ne surtout pas lire pour conserver ses illusions.

Affranchir le médecin du Diable ne peut être qu’un affranchissement des considérations de pouvoir que l’industrie diabolique manipule avec beaucoup plus d’expertise que le médecin.
Plutôt que sacrifier à la mode d’énoncer de multiples réglementations, voyons quelles sont les racines de la nécessité de pouvoir particulières au médecin — car elles sont universelles à l’humanité — et les pistes pour éviter d’en faire un talon d’Achille facile à viser.
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Le médecin est-il un spécialiste des émotions ?

(question d’un lecteur)

Le médecin est spécialiste pour décortiquer l’émotion, pas pour l’éprouver.
Nuance capitale, qui l’empêcherait sinon de se rendre à son travail, car s’il lui fallait éprouver les émotions des autres quand ils se sentent malades… il perdrait toute efficacité.
C’est d’ailleurs ce qui se passe quand le médecin se soigne lui-même, souvent mal : il n’est plus capable de s’abstraire de ses propres émotions.

Recueillir les émotions des autres dans ses mains sans les éprouver n’implique pas qu’elles soient sans importance, au contraire.
Certains médecins, c’est vrai, ne savent pas quoi en faire, trouvent qu’elles engluent le diagnostic, et tentent de s’en laver les mains — origine probable des excès des hygiénistes —.
Si, par contre, on sait les présenter comme un trésor à leur propriétaire, il peut lui aussi les contempler, et y gagner beaucoup de liberté.

N’émettons pas de jugement de valeur sur les émotions des patients. L’empathie agissante (1) est de leur montrer des futurs, et ils repartent avec l’impression qu’un noeud a sauté.
Voyez cela comme l’ostéopathie des émotions…

(1) J’ironise sur mes propres critiques contre la philosophie agissante. Mais le rôle du médecin est plus interventionniste que celui du philosophe.

L’Oeuf Sacré

L’essentiel : pilule du lendemain, une anti-hostie ?

L’Église est confrontée à la difficulté d’établir des règles manichéennes pour les âmes simples, au voisinage d’un discours nuancé pour les esprits plus sophistiquées. Comment éviter que les cibles se mélangent, repérant des contradictions inévitables ? Travail d’équilibriste impossible. Peut-être aurait-elle du prendre exemple sur la Sécurité Routière, qui impose la même vitesse maximum à tous, quelque soit l’habileté au volant ? C’est en tout cas la politique qui semble prédominer au Vatican. Les âmes simples sont les plus nombreuses et il ne faut pas les décevoir, quitte à perdre quelques ouailles trop bien cortiquées, qui se tournent vers d’autres métaphysiques plus à la mode.

Ainsi l’Église continue à graver dans le marbre le sacré de la personne humaine, à partir du moment où l’oeuf est formé.
Nous avons le droit d’éviter l’enfant, depuis une date toute récente — merci l’Église, qui nous a montés à 7 milliards d’exemplaires, de laisser la planète souffler un peu —, mais pas de toucher à l’Oeuf.
L’Église s’oppose en effet à la pilule du lendemain, qu’elle considère comme un avortement. Elle s’attire des moqueries injustes (1), car l’être humain est créé biologiquement par le franchissement de la paroi ovulaire par l’illustrissime spermatozoïde élu. Il est évident qu’avant, ces flagellés n’ont aucune cervelle : Qui accepterait de s’inscrire à un concours pareil ?
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Rupture de générations

L’essentiel : Quelle place pour la retraite ?

L’insatisfaction est l’ascenseur qui nous hisse à la hauteur de nos ambitions, elles-mêmes emportées par une déferlante hormonale juvénile sur laquelle nous avons peu de contrôle.
Quand la tempête se calme, et si notre environnement montre que nous avons réalisé l’essentiel de ces ambitions, il peut devenir difficile de s’alimenter en insatisfaction. S’installe une curieuse atmosphère de mélancolie plus ou moins aigrie, selon la réussite à laquelle nous sommes réellement parvenus.

L’adulte vieillissant trouve moult explications rationnelles à l’assainissement de ses ambitions, mais s’il s’examine de près il peut s’apercevoir que la source de ses intentions, qui n’est pas sous son contrôle, jaillit beaucoup moins vive. L’homme doit de surcroît surveiller de près ces pulsions qui lui restent, car il n’est pas très bien vu, à son âge, de toujours chercher à se reproduire…
La difficulté à pratiquer cet examen est que nous mémorisons les évènements de notre vie auxquels nous ont conduits nos intentions, mais que leur saveur et leur intensité ne sont plus que des ombres. Nous ne pourrions nous rappeler le jaillissement qu’en le ressentant à nouveau, tandis que la mémoire ne conserve que les effets de l’inondation.

Ainsi, la vieillesse fait un parfait coupable biologique à cette mélancolie. Mais est-elle la seule coupable ? Continuer la lecture de Rupture de générations

Scandale autour du Lombiator

Les médias ont tort de s’exciter sur le Médiator (1). Il existe des scandales plus graves mais occultes, qui touchent bien davantage de personnes dans leur quotidien.
Comme le fait remarquer Philippe Ha-Vinh, l’ostéoporose a fait l’objet de campagnes de prévention acharnées, tandis que les lombalgies et cervicalgies continuent à pourrir la vie des jeunes comme des vieux, dans l’indifférence générale. Les douleurs du 3ème âge, au quotidien, ne sont pas ostéoporotiques : Ce sont celles de l’arthrose, que l’on prévient non pas avec les placebos actuels mais avec des mesures physiques.
Et s’il ne s’agissait que du vieillard ! Il est devenu courant de voir des adolescents consulter pour des rachialgies mécaniques. Il va falloir s’habituer à voir au courrier, à côté de celle d’EDF, la facture de l’ostéopathe en prélèvement automatique.

Comment expliquer cette absence de concernement social pour des douleurs que tout le monde éprouve dans sa vie ?
En voici les grandes causes : Continuer la lecture de Scandale autour du Lombiator

La médecine, demain, sans mains

La médecine se scinde entre producteurs de soins techniques et conseillers médicaux. La place du médecin de famille s’éteint, ses tâches réparties entre les techniciens médicaux, les paramédicaux, et les sites dématérialisés d’information pour le conseil diagnostique. Le jour où disparaît le dogme de l’ordonnance obligatoirement visée par un médecin, s’effondre la majeure partie de son activité généraliste. Continuer la lecture de La médecine, demain, sans mains

Professons à travers l’écran de la profession

La politique est un drame profond et bilatéral. D’un extrême-droite à un extrême-gauche, elle est… extrêmement professionnalisée.
La professionnalisation a un défaut considérable : Plus le service est complexe, plus apparaissent des règles pour l’organiser. Cet écheveau devient tellement dense qu’il obscurcit l’objectif initial du service. Les règles ne deviennent plus un outil pour l’améliorer, mais représentent l’objectif lui-même.
Dans les services aux personnes, celles-ci ne sont plus des êtres uniques, mais la multiple expression d’un rouage qui s’insère au milieu des règles et que l’on tente de standardiser du mieux possible. L’individu est contraint de s’adapter aux règles, bien davantage que les règles n’évoluent vers l’individuation.
Cette chosification de l’objet du service transforme le citoyen en électeur, fait de la personne souffrante un patient, classe la victime d’une injustice en plaignant.

La professionnalisation ne nuit pas aux services simples. Nous pouvons être insatisfaits d’un boulanger, d’un plombier ou d’un mécanicien automobile : Il suffit d’en changer. Personne n’ira brandir de pancartes contre la profession d’artisan. Il n’en est pas de même pour le milieu politique, éducatif, médical, juridique : Nous pouvons rester peu satisfaits de n’importe lequel de leurs représentants parce que tous cherchent à satisfaire les règles plutôt que notre besoin spécifique. L’enseignant rend des comptes à l’Éducation nationale avant les parents, le médecin à l’Ordre et la justice, la Justice se juge elle-même, enfin le code des politiciens est celui des acteurs : Pas question de s’exclamer, en plein milieu de la pièce de théâtre : « Mais tout ceci est complètement ridicule ! »… sauf si c’est dans le texte.

Les professions se sont ancrées dans des époques où le degré de conscience ne permettait pas à l’essentiel de l’humanité de prendre en charge des responsabilités complexes. La poussée de conscience rend les professions inadaptées. Elles traînent à modifier leurs règles, et surtout à percevoir que les cibles de leur profession réclament davantage d’individuation, et non des règles supplémentaires. Une affaire de mentalité profondément incrustée : Quand on a toujours fonctionné dans le respect des règles, tout problème semble pouvoir être résolu par une amélioration de celles-ci. Que leur emprise doive se réduire est un bouleversement plus difficile.

Les clients n’ont pas attendu l’autorisation des professionnels : Ils assurent à présent eux-mêmes la personnalisation qu’ils espèrent. Le citoyen pratique la démocratie participative. Le malade cherche « son » diagnostic et son traitement sur internet. Le parent ne transmet plus son autorité à l’enseignant, s’enquiert du retentissement de l’éducation sur son enfant. Le plaignant au tribunal est sans doute le plus démuni : Il ne peut toujours pas participer à sa justice et les juges n’ont d’autre instance supérieure que… d’autres juges, refusant, à tort, toute autorité des représentants de l’ensemble de la société.

Une telle évolution est conflictuelle pour beaucoup de professionnels. La raison en est que ceux-là ont perdu de vue les objectifs fondamentaux des services autour desquels se sont bâties les professions. Probablement êtes-vous dans cette situation si vous avez eu envie d’aller planter des tomates plutôt que poursuivre votre exercice. J’avoue que l’idée m’a traversé l’esprit…

L’Âge de la précaution

Nos vies sont marquées par la conscience de la probabilité. Bien plus que toutes les philosophies, les possibilités influencent le moindre aspect de notre comportement. Le philosophe rêve à ce que devrait être sa vie idéale, et se garde bien de pratiquer des sports extrêmes. Esquiver soigneusement les risques du monde réel, conduit aussi à se détourner des joies les plus intenses qu’il peut offrir. Sans contraste, pas d’émotion. Or la conscience des probabilités uniformise nos conduites, tue le contraste.

Nous nous défendons de deux manières : en affinant notre sensibilité jusqu’à retrouver du contraste dans des variations discrètes qui, auparavant, ne nous auraient guère impressionnés ; et en virtualisant le risque et l’émotion, par les contes, dont les dimensions croissantes — 3D et bientôt davantage — tentent de rivaliser avec le réel.
L’inconvénient des illusions, cependant, est que leur durée de vie rétrécit proportionnellement à la montée de la conscience. Les prodiges déjà atteints par la technique ne semblent pas avoir fait de nous un peuple plus heureux. Continuer la lecture de L’Âge de la précaution

La santé, une guerre de cent ans ?

Où se trouve le discours que nous serions en bonne santé, puisque nous n’avons jamais été si nombreux et si âgés ?
Ne le cherchez ni dans la médecine classique ni dans les alternatives. Le marketing de l’une comme des autres pénètre jusqu’au moindre bit d’information — protégez-vous mesdames —. L’une vous présente votre corps comme une mécanique fragile, toujours prête à lâcher, les autres le montrent comme agressé de toutes parts par un environnement violent. La santé est une guerre, coiffée du mobile pécuniaire. Votre seul choix est de préférer une tranchée : Souhaitez-vous une ration de stéroïdes ou de vitamines, une amputation ou un baume sur la lésion, une irradiation ou une énergétisation ?

Difficilement découvrirez-vous que nous avons les moyens de nous auto-améliorer. Peu tenteront de vous réconcilier avec votre propre corps, ce véhicule de mieux en mieux connu et pourtant devenu si étranger. Continuer la lecture de La santé, une guerre de cent ans ?