Oct 162017
 

Dans cet article je soutiens deux positions qui peuvent sembler contradictoires : pourquoi l’homéopathie est efficace, malgré l’absence de preuve scientifique ; et pourquoi il faut la dérembourser.

Il n’existe à propos de l’homéopathie aucune bibliographie scientifique recevable, c’est-à-dire émanant de sceptiques. Rappelons qu’un concept scientifique doit être réfutable… et passer les tests de réfuteurs convaincus, non pas de gens cherchant une justification à leur pratique, ou à mettre un peu de science conciliante dans une politique marketing. Quand j’étais externe à Bichat, Marcel-Francis Kahn avait proposé à Boiron les moyens de son service pour faire une étude en double aveugle respectant les règles de prescription orientées patient spécifiques aux homéopathes. L’offre était gracieuse. Elle n’aurait pas coûté un sou au laboratoire. Il n’a pas donné suite. Les dilutions se vendaient déjà fort bien. Pourquoi menacer la poule aux oeufs d’or ?

Aucun support scientifique à l’homéopathie. Est-ce surprenant à vrai dire ? Le postulat de similitude de Hahnemann, traiter les maladies par des substances provoquant les mêmes symptômes et diluées à l’extrême, rappelle les analogies les plus simplistes que nous formulons dans l’enfance. Il m’évoque ce souvenir : un enfant entend sa mère dire, après un entretien collet-monté, que sa visiteuse était « glaciale ». L’enfant intervient : « Mais maman, pourquoi tu l’as pas mise devant la cheminée pour la réchauffer ? ». Hahnemann a conçu le même genre de mimétisme sommaire à partir d’une expérience personnelle avec le quinquina, et l’a étendu à plus d’un millier de substances. Pied de nez à l’incroyable diversité physiopathologique des maladies. Obscurantisme d’une époque où l’existence des molécules étaient encore une hypothèse. D’où est venu dans ce cas le succès de l’homéopathie ?

La popularité ne fut pas immédiate. Certes Hahnemann rencontra un succès d’estime auprès des anti-matérialistes du XIXème siècle. L’homéopathie, d’emblée déboutée par la médecine officielle, a démarré comme une religion. Hahnemann la disait « art divin ». A sa mort, l’intérêt reflua et la pratique demeura marginale jusqu’au dernier tiers du siècle dernier. Qu’est-ce qui a causé sa résurrection ? Une nouvelle découverte scientifique ? Pas la moindre ? De nouvelles enquêtes d’efficacité ? Point du tout. Une mode alors ? Mais la mode, c’est le changement, et en matière de santé quelle fut l’incitation à changer ?

Paradoxalement la période où l’homéopathie ressurgit est aussi celle de l’essor conquérant de la plus scientifique allopathie. Coïncidence ? Probablement pas. Cet élan fut accompagné par l’essor parallèle des abus, des erreurs, des enthousiasmes trop rapides, des effets adverses. Il marque également la dépossession de son corps pour l’individu. Désormais la personne est à bord d’une mécanique dont elle ne possède plus le mode d’emploi. Ses sensations sont vagues et trompeuses. Il faut, en cas de maladie, emmener le véhicule corporel chez le professionnel, seul apte à en comprendre les dysfonctionnements et interpréter les signes. Toutes les anciennes significations de la maladie, les relations avec l’histoire familiale, les causes sociales, les mysticismes, les acceptations religieuses, deviennent caduques. Il n’existe plus qu’une machinerie biologique qu’il faut prendre d’assaut par des médicaments puissants, capables de la contraindre.

Peut-être la politique de négation des effets indésirables, chez les laboratoires allopathiques, a-t-elle favorisé la résurgence de l’homéopathie. Mais plus fondamentalement ce qui a dégagé le terrain est la pauvreté de la médecine scientifique, arc-boutée sur ses procédures technologiques, à fournir une signification existentielle à la maladie. L’on tombait moins gravement malade et l’on guérissait mieux, mais il n’y avait plus aucun sens à être malade et surtout à mourir, ce que cette médecine pointue n’évite toujours pas. La crainte de la maladie et de la disparition ont grimpé astronomiquement dans l’insupportable, bien plus vite que la nouvelle médecine ne pouvait les réduire.

L’homéopathie est revenue sur la scène comme un prophète méconnu. Une religion pour laquelle la place a été entièrement préparée par une allopathie trop rigide. Malades affamés d’une médecine humaine et pas seulement instrumentalisée. Besoin totalement hors d’atteinte des études scientifiques. En utilisant les paradigmes des sciences physiques pour les affaires humaines, la science fabrique surtout de solides oeillères permettant de se convaincre qu’on rend les meilleurs services possibles à l’humanité en respectant à la lettre les références scientifiques.

Le succès de l’homéopathie repose sur son mode de prise en charge. Personnalisé. Son guide est l’individu et non plus la cohorte. Avantage et inconvénient. La cohorte est la meilleure approche pour les désordres biologiques, car ils se ressemblent étroitement d’un humain à l’autre. L’individu est une meilleure approche pour l’auto-organisation propre à chacun existant par-dessus le désordre biologique, pour l’interprétation de la maladie, ainsi que les nombreuses affections qui n’ont pas leur origine dans la biologie, mais à d’autres étages de cette auto-organisation.

La médecine biologique est en effet remarquablement médiocre en ce domaine. L’un des rôles de l’hôpital est la mise en retrait de la personnalité des patients. Un ensemble de symptômes incompréhensible en ville, parce qu’exprimé à sa manière par le patient, devient parfaitement lisible à l’hôpital, entre quatre murs blancs et devant un aréopage impressionnant de savants. Le patient se réduit à l’essence de ses symptômes. Il n’est plus « différent ». Malheureusement cela ne fonctionne guère pour les problèmes naissant justement de cette différence. L’enfance difficile, les soucis professionnels, le compagnon insupportable, les finances asséchées, tout ceci n’est pas rangé soigneusement dans des boites bien séparées à l’intérieur du crâne, à côté de la maladie. C’est pourtant le cas dans le paradigme du médecin biologisant : son étude des cohortes élimine explicitement toute référence aux critères purement individuels, différents chez tous les patients.

Dans la vraie vie l’éliminativisme s’appelle aveuglement. Un médecin ne traite pas des symptômes mais un individu complet. Notons en passant que Hahnemann était lui aussi bien imprégné de médecine réductionniste puisqu’il ne cherchait à traiter que des symptômes. L’homéopathie contemporaine n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il a initié. Prise en charge alternative davantage que médication alternative. Pourquoi ce besoin ? Lorsque la médecine allopathique néglige d’insérer les symptômes au sein de l’individu complet, physique et psychologique, elle se fourvoie facilement. L’exemple le plus courant est d’appeler indifféremment douleur toutes les souffrances, qu’elles soient physiques, morales, ou existentielles. Prescrire un antalgique devient judicieux ou stupide. Pratique pourtant parfaitement quotidienne, dans les cabinets. Quelles conséquences quand l’interventionnisme s’appesantit au-delà du simple paracétamol ? Agression biologique ou physique inutile d’un organisme qui n’a aucun trouble de cet ordre.

La première utilité de l’homéopathie est donc : ne pas intervenir, allopathiquement. Des incidents récents font critiquer ce non-recours à l’allopathie. Il est assez amusant de voir les réductionnistes faire eux-mêmes le buzz, alors que les mêmes critiquent les dérives des réseaux sociaux quand il s’agit de résister à une politique vaccinale. Le buzz est une pente glissante, quel que soit celui qui s’y engage. Les décès par recours à l’homéopathie sont en nombre infime devant ceux provoqués par l’interventionnisme inadéquat en allopathie, qui auraient pu faire l’objet soit d’aucune prise en charge, soit d’une prise en charge alternative.

Comprenez-moi bien : par « prise en charge alternative », j’entends ici « non-prise en charge allopathique » dans le cas où celle-ci est délétère. Un certain flou règne à ce sujet. Les chercheurs scientifiques sont peu loquaces sur les indications médiocres de l’allopathie. Direction moins bénéfique à une carrière que les avancées thérapeutiques. Les laboratoires se disputent les médecins aux résultats positifs. C’est davantage par ses expériences personnelles que ses lectures scientifiques que le praticien allopathe reconnaît les limites de son efficacité. Le malade ordinaire, ayant beaucoup côtoyé des soignants satisfaits de leur pratique en toute circonstance, a appris à s’orienter lui-même. C’est le danger principal des « patamédecines », thérapeutiques sans fondement scientifique : refusées par le réseau de soins, leurs indications s’éparpillent dans toutes les directions, abandonnées au jugement du néophyte et du patamédecin, toujours confiant en son art. Les situations favorables à l’usage des médecines alternatives sont noyées dans un kaléidoscope de recherches de bien-être aussi bien physiques que mentales. Cela n’aide pas, bien sûr, à cerner ces situations favorables. Le plus grand avantage de l’homéopathie reste, face aux patamédecines concurrentes, qu’elle soit exercée par un médecin. Celui-ci sait qu’il risque une lourde condamnation s’il la choisit en dépit du bon sens. Cependant, chaque avantage ayant son revers, ajoutons qu’il est dommage que la société mette plus de dix ans à former un praticien, pour le voir se consacrer finalement à l’exercice quasi-exclusif de l’homéopathie, surtout en ces temps de disette médicale.

L’homéopathie n’a pas d’action biologique directe. Comment agit-elle alors ? Pourquoi est-elle efficace chez les enfants ? Chez les animaux ?

Le soin ne commence évidemment pas au moment d’avaler un granule ou un comprimé classique. Cela c’est la fin du soin, sa conclusion pérenne. Si le médecin allopathe a la chance d’avoir prescrit un médicament à la balance bénéfice/risque positive, la prise du traitement peut amplifier les effets favorables de sa prise en charge. Mais pas toujours. Nous avons tous l’expérience quotidienne de thérapeutiques parfaitement fondées au plan scientifique, mais amenées maladroitement dans l’univers du patient, et qui vont déclencher des effets péjoratifs. Effet nocebo. L’allopathe n’est pas aidé, il est vrai, par une notice jointe à son médicament et détaillant tous les malheurs susceptibles de punir l’aventurier qui ose vraiment sortir le cachet de son blister. La fiche ne comporte pas une tête de mort, mais une à chaque ligne. Les effets indésirables ont beau être « peu fréquents », si candidement vous les additionnez vous arrivez à un total de plus de 90%. Autant se placer un revolver sur la tempe, avec cinq cartouches dans le barillet.

Donc le médicament est la fin du soin, la séquelle parfois inquiétante, le pense-bête qui rappelle tout ce qui a été dit et fait juste avant. L’essentiel s’est déroulé avant. Interrogatoire, contexte, connaissance des antécédents, interprétation, enquêtes complémentaires, diagnostic. En combien de temps tout cela a-t-il lieu chez l’allopathe ? Combien de ce temps est désormais dévoré par le précieux outil informatique ? Est-il un progrès pour le patient ou pour la cohorte ? N’est-il pas avant tout un outil rendu indispensable par l’industrialisation de la pratique médicale ? L’homéopathie a construit son succès non pas sur sa scientificité, mais sur le retour à l’artisanat médical, le  bon pain chaud de santé cuit à proximité, par quelqu’un avec qui on peut discuter.

La prise en charge personnalisée est parfaitement comprise de l’enfant et de l’animal. Reconnaître une importance débute dans l’attention portée au sujet traité. Certainement l’homéopathie pourrait-elle même améliorer les plantes, puisque l’effet est dans la personne qui traite, avant d’atterrir chez le traité. Boiron, qu’attendez-vous pour sortir une ligne d’engrais, sans une seule molécule azotée à l’intérieur ?

L’effet placebo est merveilleux parce qu’il s’agit d’un effet thérapeutique tout à fait authentique, et ne nécessitant aucune médiation chimique. C’est une relation. Le message « J’ai envie que tu t’améliores » a des effets remarquables chez son destinataire. La relation thérapeutique comporte en moyenne 20% de transfert conceptuel et 80% d’empathie. Ce langage non verbal est compris entre adultes et enfants, entre humains et animaux, et même de manière plus fruste avec les plantes, car il est agissant chez le soignant. Aucune raison, ainsi, de ne pas retrouver les effets bénéfiques chez toute créature, surtout quand ils sont déjà dans l’oeil de l’observateur.

Tout le monde est sensible à une intention placebo, ainsi qu’à une intention nocebo. Le plus rationnel des scientifiques se rengorge s’il reçoit une empathie positive, peu importe qu’elle ne soit adossée à aucun argument logique. Tandis qu’une empathie négative, ou plus souvent l’absence d’empathie, massacre les félicitations les mieux tournées. Deux inconscients sont directement connectés. Les rouages subconscients sont en charge de toutes les fonctions corporelles. Chaque parcelle d’organe où parvient une terminaison nerveuse est rétro-contrôlé par le système nerveux central. A l’insu bien entendu de la conscience, qui a des synthèses beaucoup plus importantes à assurer que celle de ces millions d’informations discrètes. La stratification de l’organisation neurologique rend ce rétro-contrôle inaccessible à la conscience. Ce qui n’implique pas qu’il soit isolé de l’environnement conceptuel. Chaque étage subconscient reçoit et traite directement son propre lot d’informations. Seuls les stimuli plus longs qu’environ une demi-seconde sont transmis à la conscience, pour un rétro-contrôle plus sophistiqué.

L’inconscient reçoit pleinement l’intention placebo. Il est capable de réagir directement en conséquence. Fabriquer les antalgiques naturels quand l’intention d’antalgie est envoyée à travers un faux antalgique. Initier l’endormissement quand l’intention de faciliter le sommeil est envoyée à travers un faux sédatif. Etc, etc… Ce phénomène explique que l’effet placebo persiste, d’une manière inattendue, même si la conscience est avertie qu’il s’agit d’un faux médicament. Ce n’est pas la conscience qui se fait tromper, mais bien l’inconscient. Celui-ci n’est pas un « moi occulte », mystérieux et imprévisible, comme incite à le penser la vision freudienne. L’inconscient est une pyramide d’automatismes, d’autant plus conformistes et aveugles qu’ils sont bas situés dans la hiérarchie conceptuelle. Il est très facile de le convaincre qu’il faut dormir ou négliger un signal douloureux. Plus ardu de lui faire apprendre des mathématiques. Même dans ce cas, pourtant, il est efficace de donner un placebo pour stimuler l’intelligence d’un élève en difficulté. L’inconscient a cet énorme avantage de ne pas être paralysé par les représentations du soi présentes en pleine conscience, extrêmement péjoratives chez le sujet en échec thérapeutique ou scolaire.

L’homéopathie est bien une thérapeutique efficace. Mais faut-il la rembourser ? Le coût de fabrication est infime. Le prix du granule étant presqu’intégralement marge bénéficiaire pour le laboratoire, Boiron est l’industriel de santé le plus rentable de France. Existe-t-il des retombées en matière d’amélioration de l’état de santé général ? Aucune, dans le sens où il n’y a aucune recherche à entreprendre sur les placebos autre que celles fignolant la politique marketing. Il est moralement insoutenable que le laboratoire français le plus rentable le soit sur un discours fallacieux. Voyons cela de plus près.

Les homéopathes se scindent en trois groupes : 1) Les manichéens : homéopathie bienfaisante VS allopathie diabolique pratiquée par une horde de scientistes à la botte de Big Pharma. 2) Les indécis, dont l’esprit entretient une discorde quelque peu schizophrénique entre la scientificité suspecte de l’homéopathie et ses résultats avérés. 3) Les assumés, malheureusement en petit nombre, qui n’hésitent pas à avouer leur scepticisme quant à l’existence d’effets biologiques, mais qui n’ont aucun problème de conscience à prescrire un placebo.

La conscience. L’éthique du placebo. Voilà un sujet difficile, en apparence. Très peu de prescripteurs de placebo l’ont résolu. L’aveuglement par la conviction de prescrire un traitement authentique est finalement le plus confortable. Confort identique à l’allopathe qui biffe l’homéopathie d’un « non-scientifique » méprisant. Affirmons avec force ceci : tout homéopathe doit être autant au fait des avancées allopathiques que n’importe quel autre médecin ; et tout médecin allopathe doit avoir ses placebos à prescrire. Gérard Kaplan, mon ancien mentor et perspicace héraut de la rigoureuse pratique hospitalière, avait les siens. Il ordonnait du Protéosulfan dans l’arthrose, soufre associé à une petite dose d’aspirine (pas tout à fait placebo, donc). Quelle efficacité a eu ce médicament dans ses mains ! Très supérieure à des doses plus dangereuses d’aspirine. Il est d’ailleurs bien dommage que l’aspirine à dose anti-agrégante, si largement prescrite après la cinquantaine, le soit dans une indication cardiologique et non contre l’arthrose. Aucun bénéfice dans les douleurs de l’âge, puisque l’intention est une prévention vasculaire. Si l’on avait positionné l’indication comme anti-douleur de fond, une telle intention aurait bénéficié aux maux d’une large population vieillissante.

Il suffirait que le monde de l’homéopathie reconnaisse clairement l’absence de support scientifique à cette pratique pour mettre fin à la schizophrénie qui l’entoure. Coup d’arrêt également aux craintes entourant le déremboursement des produits, craintes qui en passant mettent en lumière les doutes des prescripteurs sur la fidélité des consommateurs. Doit-on s’inquiéter de l’avenir d’un traitement qui marche, quand tout le monde peut se l’offrir sans piller ses économies ? Boiron peut-il au besoin diviser par deux ses marges et rester très rentable ? Probable.

Cette question du remboursement devient crue dans un contexte de budget fermé de la santé et de recherche d’économies. Continuer à rembourser un placebo veut dire dérembourser des soins que peut-être, les patients pourront moins facilement auto-financer. La médecine à deux vitesses est une réalité. Faire de l’homéopathie une religion qui doit survivre à tout prix est contradictoire avec son idéal humaniste.

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Sep 242017
 

Je suis terrifié par ce que le corps médical a fait de la douleur. Le scoop remonte aux années 1990. « Plus personne ne doit souffrir ! ». Les gens se sont fait déposséder de leur douleur, l’ont apportée chez le médecin. Dans l’attente, confiants, qu’il la réduise en cendres. Quelques traces auraient été gardées entre les pages d’un carnet médical, en souvenir, et afin de pister ses éventuelles renaissances. Les gens seraient repartis entièrement allégés d’un énorme poids… le poids de la vie ? Et derrière elle, dans l’ombre, le spectre de la mort ? Celui qui ajoute l’insupportable douleur morale à la douleur physique. Ma mort, jugement moral de ma vie…

Qu’est-ce que la douleur physique ? Une information essentielle à notre organisme. Lien entre ses premiers étages d’organisation, la biologie, et les suivants jusqu’au contrôle central le plus élevé, la conscience. Pour un fonctionnement optimal, la physiologie doit rester dans une fourchette de stabilité. Les signaux avertisseurs assurent une réponse correcte aux incidents, accidents, agressions extérieures, dont le cerveau est prévenu par ses terminaisons sensorielles. La douleur fait partie des alertes les plus simples. On l’évalue couramment avec une échelle graduée de 1 à 10. Information surtout quantitative, certes, mais ses aspects qualitatifs existent : la douleur a différentes « saveurs », provient d’endroits différents, renseigne par son évolution. Grossière tout de même comparée aux sons et images traduites par les langages en un véritable univers conceptuel, la douleur est une information facile à rendre efficace. Le plus fruste des animaux en est capable. Même un organisme dépourvu de cerveau sait utiliser la douleur pour améliorer sa survivance. La douleur est l’un des signaux les plus décisionnaires dans le comportement, quand une foule d’aiguillages se présentent incessamment. Davantage qu’empêchement d’agir, elle est sélecteur de l’agir. Elle contribue à structurer le comportement en une efflorescence de ramifications adaptée à la diversité des évènements. Elle augmente notre contrôle sur le monde à travers cet instrument incontournable : le corps. L’intégrité physique fait la justesse de nos informations, et facilite en retour celle de nos intentions. Se priver d’une information aussi essentielle que la douleur, à propos de notre intégrité, est poser des oeillères à nos intentions. Dans un cabinet médical, la transmettre à quelqu’un qui ne peut l’éprouver mais seulement la transposer sur une réglette graduée de 1 à 10, est un pur scandale en termes de communication. Seule la personne qui éprouve perçoit toute la palette de ses variations, selon d’infimes changements de posture, de tracé du mouvement, de changement d’habitudes, d’alternances, de réentraînements.

Déposséder les gens de leur douleur fut un exploit de marketing extraordinaire, comme il en existe peu dans l’histoire économique. Il faut espérer que ce n’était pas l’objectif des médecins initiateurs, mais les faits sont là. Une partie considérable de la population s’est mise à représenter ses sensations douloureuses, au lieu de les éprouver, et à apporter ces représentations au médecin, pour qu’il les interprète, un peu comme on montre des dessins scolaires au psy pour savoir ce qu’ils révèlent sur l’inconscient de leur auteur. Tout un marché de la représentation de la douleur s’est mis en place. Des adjectifs se disputent la célébrité ; la douleur est extrême, diffuse, insupportable, permanente, suicidaire. Une nuée de traitements obscurcissent l’espace autour de la douleur, tentant de l’attirer dans leurs rets et décourageant définitivement les gens de se la réapproprier : médicaments, plantes, régimes, aiguilles, contre-stimulations diverses.

Information devenue propagande. Symptôme promu au rang de maladie. La douleur est devenue phénomène de société, gagnant un titre plus prestigieux : la maladie douloureuse chronique. Elle devient média, interaction sociale, manipulée par les proches, les internautes, les magazines santé, les professionnels de santé, les congressistes, les centres de la douleur.

Comment refuser à sa douleur ce prestige ? Nombreux sont les gens à y parvenir encore, heureusement. Nombreux sont ceux qui gardent leur douleur intime, informative, guide noyé au milieu des autres dans leur existence. Nombreux, ceux qui n’en font pas une douleur existentielle, parce leur vie n’a nul besoin de cette armature. Ils citent leur douleur quand celle-ci n’est pas ce que le contexte quotidien leur promet. Une douleur consécutive à l’effort est normale. On lui laisse le temps de disparaître. On entreprend différemment l’effort suivant, plutôt qu’arrêter de faire. On exhibe sa douleur quand on a déjà essayé en vain de négocier pour la faire disparaître, ou que d’emblée elle est inconnue, dépourvue de motif.

Pour les autres, qui se sont fait exproprier de leur corps et de leurs sensations, la situation est souvent catastrophique. Beaucoup se comportent comme s’ils habitaient un modèle inconnu d’appareil locomoteur, dont on aurait oublié de leur fournir la notice. Gestes imprécis, hésitants, saccadés, agressant les tissus au lieu de stimuler leur régénération habituelle.

Dans le large réceptacle offert à la maladie douloureuse chronique, il est possible de déverser les autres affections raccrochées de près ou de loin à la souffrance. En particulier la douleur psychologique, morale, sociale, professionnelle, religieuse. Toutes les violences, les inconforts, les incompréhensions qui n’ont pas un droit explicite à la parole et grondent en silence, face à des mutismes sociaux. Ni la nième dispute avec un conjoint, ni l’entretien sec avec un patron, ni la confession, si le vote électoral, ne permettent à ces souffrances de s’exprimer librement. Le conflit s’enfouit, se sublime dans la douleur physique, devenue enfin respectable, présentable, importante.

Les pourfendeurs idéalistes de la douleur ont créé de toutes pièces une génération de souffrants qui ont pris l’habitude de brandir la douleur physique comme étendard de toutes leurs protestations. Comment des médecins ont-ils pu se fourvoyer à ce point ? Il suffisait d’une nuance. Il suffisait de dire « L’inutilité de la douleur doit être bannie ». Cessons de la rendre stérile, en la laissant continue et maximale dans une sciatique aiguë ou une néoplasie. Redonnons-lui ses propriétés informatives. Redonnons de la vie à travers une sensation évolutive, dynamique, décisionnelle. Et pour qu’elle conduise aux justes décisions, regardons, derrière la sublimation, ses véritables micro-mécanismes.

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Déc 242015
 

Les neurosciences inondent la médecine aussi bien que le grand public d’études bien senties sur les rouages cachés de nos comportements. Après la litanie d’enquêtes nutritionnelles ayant conduit le lecteur ordinaire à remplir son assiette comme si elle trônait au milieu d’un laboratoire, voici venue la même déferlante d’analyses de nos habitudes dramatiquement aveugles. A se demander comment chacun trouve ses chaussures le matin. Inquiétons-nous, non pas des conseils pertinents qu’il faut savoir dénicher dans cette logorrhée neurocognitive, mais de l’absence de théorie de l’esprit capable de les unifier. Malgré les moyens financiers énormes placés dans une approche purement neuroscientifique du cerveau humain, cette discipline ne nous fournit aucune explication de la formation et du fonctionnement de la personnalité. Qu’il ne faudrait pas réduire à une somme d’habitudes.

Expliquons-nous à l’aide d’un exemple tout frais : prenons deux articles se succédant ce mois-ci dans la revue Cerveau&Psycho, référence pour la vulgarisation des neurosciences :

reseau-mental

Le premier « Testostérone, l’hormone des justiciers », raconte que l’hormone préférentielle du mâle, réputée pour amplifier l’agressivité, est en fait associée également à l’honnêteté, l’altruisme et la générosité. Le second, sur les trucs des prestidigitateurs, démontre que dans certaines conditions (bien connues des professionnels de la magie), une personne occulte facilement un objet dans son champ visuel, et ce indépendamment de la partie où se fixe son attention. C’est-à-dire que si le magicien laisse tomber la pièce qu’il tient dans une main, peu importe que le regard du spectateur soit fixé sur cette main ou sur l’autre, il ne perçoit rien de la manoeuvre, la plupart du temps.

Ces deux enquêtes sont étonnantes. Elles semblent aussi solides l’une que l’autre. Pourtant elles se contredisent. L’une indique la façon dont notre esprit fonctionne, l’autre ne la comprend pas et nous fait tirer de fausses conclusions.

L’étude enrichissante est la seconde : elle montre un biais neurocognitif faussant la justesse des informations traitées par la conscience. Les illusions optiques forment le gros bataillon de cette catégorie. La conscience a un faible rétro-contrôle sur le traitement visuel. Les centres intégrateurs de la vision ont pour rôle de fournir une information cohérente et digeste. Les compromis qu’ils effectuent pour cela peuvent, dans des conditions heureusement inhabituelles, travestir la réalité. La connaissance de ces exceptions par la conscience ne permet pas de changer l’image perçue, mais de corriger leur interprétation.

Dans la première enquête, la testostérone n’est pas une information traitée par les centres sensoriels, elle est modulation du traitement d’une pulsion instinctive, présente en permanence dans la « motorisation » du psychisme. La testostérone n’est un déclencheur ni d’agressivité, ni d’honnêteté, ni d’altruisme. Dans la pyramide auto-organisée qu’est notre esprit, telle que nous l’avons décrite dans Stratium, la testostérone est un acteur majeur du niveau biologique, à sa base, tandis que les concepts moraux sont situés bien plus hauts, et séparés du premier par une multitude de petites indépendances. L’impulsion primitive, très en-dessous de sa transformation en concepts élaborés, est une incitation individualiste. Débouchant, à travers la pyramide organisée du Stratium, sur des ressorts de comportement associés de manière cohérente : agressivité (faire reconnaître l’existence de son individualité), responsabilité (s’attribuer la propriété de ses actes), assurance personnelle, altruisme (extension du sens de responsabilité à autrui à partir du moment où il a une bonne assise personnelle ; on verra par exemple surtout l’agressivité associée à la testostérone chez l’enfant, pas encore l’altruisme).

Le chemin emprunté par les pulsions amplifiées par la testostérone varie considérablement selon les personnes, à cause de tous les niveaux d’indépendance traversés. Ce qui nous conduit à la diversité observée : impossible de prédire le comportement d’un individu d’après son taux de testostérone, contrairement à ce que suggère l’enquête entre ses lignes. Statistiques générales inapplicables à l’unité. Information ne rendant guère service à une conscience, contrairement à la seconde enquête, où le biais neurocognitif est quasi-systématique, et où l’étagement du traitement de l’information, du stimuli visuel à l’accès conscient, est pris en compte.

Quelles conséquences tout ceci peut-il avoir sur la pratique médicale ?

Dans « Stratium » et le plus récent ouvrage « Diversium », nous avons pointé les effets désastreux de l’absence de théorie cohérente de la personnalité sur la médecine. Le praticien formé à l’université se débrouille assez bien avec les maladies purement restreintes à l’étage biologique du corps humain : domaine dans lequel il tend à se réfugier, et à s’enfermer, derrière les barrières salvatrices des guidelines. Dès que la maladie influence ou se fait influencer par les étages supérieurs du système nerveux, s’étendant vers la psychologie, le praticien devient dépendant de son intelligence sociale et émotionnelle personnelle, qualité pour laquelle il reçoit une rémunération inconstante… formée essentiellement d’empathie !

Or cette prise en charge multi-étagée est fondamentale pour une perspective exacte de l’état de santé du patient. Le réductionnisme biologique a conduit à inventer des maladies dont on ne trouve pourtant pas la moindre trace à cet étage, comme la fibromyalgie, avec un coût énorme pour les organismes sociaux. Démission de la médecine.

« Stratium » encourage à mener une consultation innovante : identifier le niveau d’origine d’une pathologie, et ses retentissements sur les niveaux adjacents. Sortir des paradigmes simplistes du « tout biologique » ou « tout psychique ». Tout problème est entièrement physique certes, mais le Corps n’est que la fondation d’une pyramide neurologique auto-organisée de façon complexe. Une simple boiterie retentit sur les automatismes de posture, et grimpe jusqu’à l’image de Soi. Réciproquement une dépression entraîne des troubles physiques, le corps ayant besoin de mouvement pour conserver des automatismes compétents. A quoi cette dépression est-elle réactionnelle ? Comment l’évènement incriminé a-t-il été traité ? Comment sont réglés les « outils » d’évaluation que sont l’anxiété, la logique, les différentes émotions ? Tout un champ d’enquête que nous confions à notre intuition, parfois avec bonheur, parfois avec des résultats médiocres parce que nous superposons nos propres étages conceptuels à ceux de la personne qui nous fait face.

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Sep 242015
 

La médecine libérale est en train de mourir de la confraternité.

Mutations profondes dans l’entreprise capitaliste d’aujourd’hui. Les frontières hiérarchiques s’estompent. Plus d’étages de commandement empilés en pyramide jusqu’au président-pharaon dictant son humeur du jour. Chaque membre de la structure est désormais un petit entrepreneur libéral, soumis à une unique contrainte : la définition de son poste de travail. Il existe une aire de tâches dont il est responsable. S’intéresser à toute activité secondaire en lien avec ses centres d’intérêts est possible. Néanmoins la priorité est toujours d’avoir son propre jardin tenu avec la meilleure efficacité.

Chaque façonnier est exigeant sur la qualité des matériaux fournis. Aussi bien fournitures, instruments, que services recueillis auprès des collègues. Chaîne collective. Pas de produit raffiné avec des pièces défectueuses. L’entrepreneur individuel est attentif à son environnement de travail. En retour, ses associés ont le même droit de regard sur la qualité de sa production.

Une firme moderne n’est plus l’association d’un vampire gras et prétentieux suçant les carotides d’ouvriers dociles, aux gestes mécaniques. Elle est une galaxie d’étoiles collées les unes aux autres, s’envoyant des nuages de gaz brûlants qui excitent leur propre activité. L’énergie collective croît, ramène davantage de gains, que les financiers de l’entreprise, lorsqu’ils sont avisés, partagent équitablement.

Une résurgence du communisme tel qu’il aurait toujours du être pensé : au sein d’un petit groupe et non d’une nation.

Qu’est-ce que la confraternité ?

C’est le respect envers une personne exerçant le même travail que soi. Louable. Auto-valorisant, puisque l’on reçoit la même chose. Malheureusement existe un sous-titre invisible : « peu importe la façon dont ce travail est exercé ». Oui, la confraternité c’est accorder considération à quelqu’un parce qu’il est placé sous la même bannière que soi, et non pour sa valeur intrinsèque.

La confraternité est un fossile abandonné par l’ère de la société rigoureusement hiérarchisée. Lorsqu’il suffisait d’être bien né pour se voir accorder importance et célébrité, l’humanité se divisait en 3 espèces : plèbe, aristocratie, et strate intermédiaire de ceux cherchant à échapper à l’une sans pouvoir accéder à l’autre. L’appartenance à une caste outrepassait les qualités personnelles. Le « poste de travail » englobait la vie entière de l’individu. Il fallait être un bon serf ou un duc éclatant. Cochon de ferme ou paon prétentieux. Cela aurait pu fonctionner si nous avions effectivement appartenu à des espèces différentes. Malencontreusement apparaissent des cerveaux brillants dans les taudis et des simiesques dans les palais. Que ces derniers aient trop dirigé les affaires du monde fut le début de la révolution démocratique — sans doute pas le système ultime, mais c’est un autre sujet —.

confraterniteBien protégés par un Ordre conservateur et des politiciens hésitants parce que toujours susceptibles de devenir patients, les médecins sont restés une aristocratie désorganisée, hébergeant dans ses rangs le meilleur et le pire. Une caste de barons faisant chacun la loi dans son castel. Vivant certes de ses services. Mais s’il y eût une époque où les clients insatisfaits pouvaient proposer leur maladie à un concurrent, actuellement tous les praticiens ont bien trop de travail pour s’inquiéter de l’évaluation par leurs patients. Tant qu’ils suivent les « guidelines », personne ne peut leur causer le moindre embêtement. Quand on pense que ces règles de bonne pratique ont été vendues comme protection des malades ! Gabegie.

Peut-on penser que la médecine libérale fonctionne comme une entreprise moderne, chaque homme de l’art pointilleux sur la qualité du travail de ses correspondants ? Non. Parce que cela fonctionne à sens unique. Prenons un fournisseur de soins spécialisés, de haute qualité ; il est l’un de ces aristocrates élitistes dont nous parlions ; mais il possède les moyens de ses prétentions ; que du positif pour la chaîne de santé. Exige-t-il en retour la même compétence de ses adresseurs ? Des patients bien sélectionnés, préparés, envoyés ni hâtivement ni tardivement ? Rare.

Tabou de l’évaluation en matière d’exercice de la médecine. Profession retranchée derrière les difficultés pratiques pour éviter que l’on vienne visiter ses donjons, explorer les fosses où sont enterrés les échecs thérapeutiques. Difficile, l’évaluation ? Pourtant tout soignant connaît avec une exactitude étonnante la compétence de ses correspondants dans les différents domaines. Il sait particulièrement bien l’indiquer à un proche. Quelle magie intuitive utilise-t-il donc pour annoter aussi précisément son carnet d’adresses ?

L’autre tare qui fait boiter l’entreprise de médecine libérale est l’absence de critère de productivité, de toute contrainte quant à l’utilisation des moyens financiers.

Je lisais récemment la révolte d’une jeune généraliste, Fluorette, contre la pression administrative des caisses. Joliment écrit mais aveugle à l’historique de sa situation. Rengaine du gentil médecin dévoué à ses patients face à l’immonde Sécu aux préoccupations technocratiques. Le tort ne revient-il pas aussi à ces médecins soucieux d’éthique et en même temps peu préoccupés de ce qui se passe autour d’eux, dans les cabinets des confrères, comme si nous étions une armée de saints ? Le tort ne revient-il pas à cet Ordre soucieux de perpétuer le statut de caste plutôt que de son impact sur la société ? Résultat : une petite délinquance médicale rampante, sur les actes, les arrêts, les auto-prescriptions d’examens coûteux, l’oreille complaisante aux laboratoires. De grandes déclarations, au sujet de l’intérêt des patients, cachant des revendications purement financières et égocentriques. Depuis 30 ans les médecins se dépêchent de traire précipitamment un système profondément laxiste en se demandant si ce n’est pas sa dernière année d’existence. La plupart se moquent de son décès. Ils sont à l’orée de la retraite. Jamais les médecins n’ont entrepris ce qui est le plus élémentaire pour une entreprise libérale de santé : un audit, une évaluation des pratiques, une amélioration de la productivité, une présentation des résultats au service financier de façon à cogérer avec lui les fonds investis. C’est pourtant ainsi que profite au mieux du système l’utilisateur final : le patient, qui est aussi l’actionnaire.

Les médecins sont englués dans la confraternité, en fait une fraternité à la con, synonyme d’aveuglement volontaire aux pratiques litigieuses de ses collègues, de manière à ce que les siennes soient pas non plus examinées de près.

Ainsi ont-ils perdu tout pouvoir sur l’organisation de leur métier, n’ont-ils aucune influence sur la gestion globale du système de santé, sont-ils obligés de geindre par l’intermédiaire de syndicats catégoriels pour obtenir des revalorisations d’honoraires, et ont-ils provoqué l’instauration d’une inquisition technocratique pour surveiller la moindre de leurs ordonnances.

Les médecins, enterrés dans un système de santé fortement hiérarchisé et cloisonné. Statut de cadre supérieur enviable. Aucun pouvoir, cependant, sur la direction. S’isoler est s’interdire un droit de regard sur les autres rouages. Alors que le médecin, en charge du coeur de l’entreprise Santé, la relation soigné-soignant, est de très loin le mieux placé pour harmoniser cet objet individuel avec l’intérêt collectif.

Continuerons-nous à pester contre le gardien de square ou allons-nous co-gérer avec lui l’utilisation de la pelouse ? Pouvons-nous rattraper 20 ans de retard, la faute à nos confrères aînés, trop piédestalisés pour s’élever davantage et se regarder exercer ? Les jeunes feront-ils faire mieux, redonneront-ils le goût de la médecine de famille à leur génération ?

En effet cette médecine-là n’a pas perdu une once de sa formidable nécessité. Si l’attrait chute, c’est parce qu’elle s’est laissée enclavée, comme un fonctionnaire de guichet à qui l’on déconseille d’être trop familier.

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Sep 212015
 

La dépendance est classiquement définie par la perte de liberté de s’abstenir malgré la conscience des dommages occasionnés par la consommation. Que veut dire « avoir conscience de quelque chose » ? Est-ce simplement se l’être entendu dire, ou l’avoir intégré dans son identité ? A quel niveau de celle-ci (même sans adhérer à la théorie polyconsciente, impossible de faire de celle-ci un passeport rangé dans un tiroir de l’esprit) ? Quelle distance avec l’automatisme démarrant l’usage de la drogue ?

Action et expérience. Idéalisées par le mode de pensée individualiste. Productives quand la personnalité a la cohérence nécessaire pour en tirer bénéfice. Dans le cas contraire ce peut être un effondrement, ou un boulet définitif accroché au pied du Stratium, cas de la drogue, addiction très bas située vers le biologique.

La part collectiviste de l’évolution personnelle est représentée par l’Observateur. C’est le dialogue entre lui et l’identité polyconsciente qui détourne des accidents les plus graves de l’existence, ceux que l’on ne souhaite pas aux enfants auxquels nous tenons, même étant partisans intellectuels de la diversité.

Ces accidents ne sont pas toujours faciles à identifier. Fumer son premier joint peut sembler anodin. L’une de ces expériences « nécessaires » pour un individualiste aveugle. Bien souvent, c’est le début d’une pente glissante. Impossible pour le descendeur de freiner. Dès lors l’accident est bien le fait de s’y être engagé.

Quel est l’objet de la dépendance ? Hypothèse primitive : la drogue elle-même. Focalisation, ensuite, sur l’effet recherché par la drogue (« l’expérience vécue sous psychotrope », Stanton Peele, 1982). Expériences comportementales, enfin, montrant que la force de l’habitude est telle qu’elle outrepasse la disparition du plaisir. Le mode d’accès à la récompense, dans la dépendance, est devenu une large autoroute neurologique, impossible à ne pas emprunter, peu importe la satisfaction réelle que l’on y trouve. En polyconscience, la drogue est une Persona géante, attachée à chaque facette de l’agir. Ce qui nous ramène à l’hypothèse primitive : la Drogue décide de s’auto-administrer.

La vision libertaire de l’addiction commence par un présupposé : que l’acte permette à l’individu de faire une expérience, éprouver, tant du plaisir que de la douleur et des inconvénients de franchir les limites. Interférence entre soi et le monde. Construction de son identité propre, résultat des négociations entre les pressions environnementales et son histoire personnelle. Un résultat propriétaire, dit-on.

Cette vision acquière une justesse croissante quand le squelette identitaire a commencé à durcir. Tandis qu’elle est totalement candide quand on est en présence d’une identité infantile. L’acte n’est pas fait par un esprit libre, c’est-à-dire suffisamment cloisonné de son environnement. Il est réalisé pour répondre à la pression de groupes d’intérêt qui changent radicalement à l’adolescence. Le groupe « parents » est remplacé par le groupe « potes ». Le premier est d’autant plus occulté qu’il n’a pas le loisir d’assurer une présence permanente (les deux parents travaillent), que l’adolescence est poussé à l’individualisme de plus en plus tôt (un pseudo individualisme qui est de rejoindre en fait plus rapidement la superconscience ado). L’adolescent ne choisit pas réellement ses potes, il s’agrège à ceux qui ont les mêmes références, vecteurs de succès ou de rejet. On s’agglomère par la réussite ou l’échec scolaire, par les signes distinctifs corporels, par les goûts musicaux ou vestimentaires. Cette nourriture identitaire étant symbolique de profils particuliers, elle est moins émancipatrice que conformiste du groupe auquel on se sent appartenir. Lorsque la drogue est initiatique dans le groupe, l’adolescent ne « choisit » pas d’en faire l’expérience, il se conforme à une épreuve d’entrée. Pire, quitter le rituel équivaut à se scinder du groupe. Ce n’est donc pas une expérience dont il peut se libérer d’un simple « Je n’aime pas ». Sa liberté est déjà aliénée. Volontairement, dira-t-on. Délicate frontière : à partir de quand l’aveuglement individualiste passe-t-il de starter à ensevelissement ?

Un starter ne doit pas rester tiré trop longtemps. Moteur étouffé.

La finition de la personnalité adolescente n’est pas le seul facteur important. L’autre, plus essentiel encore, est la ténacité des Observateurs environnants, et en particulier ceux des parents. Facile pour les adultes analysants et en situation personnelle stable de prendre un peu de distance vis à vis des expériences malheureuses de leur progéniture. Se convaincre que l’erreur est didactique, rester au soutien, encaisser les années difficiles… on anticipe un avenir plus rose avec une excellente probabilité. Qu’en est-il des parents vivant au jour le jour, confrontés à un présent perpétuellement agressif, des rémissions fragiles ? Ces Observateurs-là disparaissent rapidement de la Psociété adolescente, ou y sont infantilisés. Ce n’est plus le parent-guide, mais le parent-perdu. La victime à ne pas imiter. Pour ces géniteurs sans prise solide sur la réalité, l’enfant qui s’auto-gère est un souci en moins. Peu importe quelles règles il s’est choisit. A la société de contrôler. Mais celle-ci préfère en appeler à la responsabilité individuelle quand ça l’arrange et ne se préoccupe guère de remplacer les éducateurs défaillants.

Constatons au bout du compte que tous les acteurs du drame de l’addiction ont un comportement parfaitement utilitaire ! Chacun est cohérent dans son système de référence, en réponse aux pulsions fondamentales qui escaladent son Stratium. D’où viennent alors les dysfonctionnements ? Pourquoi n’est-il pas plus simple d’empêcher les dérives individuelles ?

Avec une vue d’ensemble il n’est pas certain que, collectivement, le système soit dysfonctionnant. L’esprit humain se référant à des contrastes, ce sont les destins ratés qui lui indiquent le meilleur chemin. Voie ne restant pas royale éternellement. D’autres « ratés » la déplacent. La société traversée est elle-même en constante évolution.

Néanmoins si nous pouvons être, conceptuellement, partisans de la diversité, nous ne souhaitons pas le rôle de référence négative à ceux qui nous sont chers. Dilemme. Comment se comporter, en tant qu’éduquant, pour ne pas nuire au caractère propriétaire du destin de notre progéniture, tout en l’amenant en terrain sûr ?

J’avais dans un livre précédent opposé la politique de l’enceinte à celle de l’élastique. L’« élastique », c’est le parent qui s’oppose immédiatement à tout comportement qu’il estime nocif pour son enfant, avec une force proportionnelle à sa dangerosité. L’« enceinte », c’est dire : « Tu peux expérimenter tout ce que tu veux, mais les limites sont ici ; voici, pour l’instant, les interdits que tu ne peux pas franchir ». Le « pour l’instant » est très important, appuyé. Sinon, bien sûr, c’est une tentation irrésistible. Probablement les interdits seront-il essayés malgré tout, mais alors le parent doit se montrer intraitable dans la punition. Le rejeton acquiert ainsi la notion que l’univers n’est pas constamment gentil. Un dragon peut se cacher derrière cette enceinte, emplie d’empathie.

La version complète de cette politique éducative est de placer une succession d’enceintes, depuis le parc du nourrisson jusqu’à la triade d’interdits encore essentielle à l’adolescence : drogue-alcool-tabac. Ces enceintes s’ouvrent les unes après les autres, chaque étape initiatique franchie. Au final le premier joint peut être allumé en compagnie des parents. L’instant ne sera pas anodin. Pas une simple « expérience ». Mais l’accession à la possibilité (rien d’obligatoire) d’éprouver détente et plaisir dans des contextes sociaux bien cadrés. Pas d’en faire l’ami du quotidien.

Rien d’original dans cette démarche, me direz-vous. C’est déjà ce que tentent intuitivement la majorité des parents. Sans doute, mais alors pourquoi tant d’addictions ? L’intuition ne serait-elle pas remplacée fréquemment par des discours fascistes de la panconscience ? Drogue démoniaque, morbide, vampirisante, ou au contraire injustement diabolisée, objet de bigoterie des ascètes du plaisir. Ces repères acides dissolvent le bon sens parental, empêchent la mise en place des strates éducatives naturelles. D’autres injonctions panconscientes sont péjoratives. Même la politique d’assistance sociale en contient. Qu’indique-t-elle d’autre que la possibilité de reporter sa responsabilité éducative sur la société ? En fait tous les discours généralisateurs détournent de l’évidence : chacun de ces jeunes esprits affronte l’environnement de manière singulière. Il faut ignorer les repères autocratiques, tant ceux de l’Inquisition que du Libéralisme. Les seuls à conserver sont ces enceintes successives, sans qu’elles se rapportent à un âge ou une définition précise. Valorisons l’intuition de la relation parent-enfant, une oscillation permanente entre empathie et rejet, en la nourrissant de faits avérés, d’histoires authentiques : effets biologiques démontrés pour les drogues, destinées addictives, résiliences.

En plaçant des cloisons autour des oscillations de chaque existence, nous pouvons éviter que tant d’élastiques se rompent.

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Août 142014
 

L’individualisme, dans une société n’est pas toujours celui que l’on croit. Bien souvent il n’est pas exercé, mais réclamé, comme un mythe protecteur, comme une assistance en fait, garantie par une loi ou une constitution qui la dépouille de toute sa réalité.

Vegas-medicalEn exemple, voici une anecdote survenue lors d’un voyage aux USA avec des amis.
Médecin, j’ai systématiquement une pharmacie de secours assez diversifiée pour éviter l’aventure du recours à un système de soins étranger. Cette fois-ci malheureusement mes réserves furent insuffisantes. Une angine chez l’un, puis une otite aiguë chez la fille d’un ami. Pénurie d’antibiotiques. Dans une pharmacie de Las Vegas, sans surprise, on me refuse tout dépannage malgré une carte professionnelle d’un pays à niveau médical équivalent. Il faut le visa d’un confrère local. A l’adresse indiquée, nous pénétrons dans une salle d’attente déserte. Sans davantage d’indications nous nous asseyons, supposant que le praticien vient chercher lui-même ses patients quand il a fini avec le précédent.
Au bout d’un quart d’heure, trois autres personnes arrivent en succession rapprochée. Elles se dirigent immédiatement vers un terminal caché dans un coin et pianotent quelques minutes dessus chacune à leur tour. Subodorant une informatisation poussée de l’accueil je m’approche après elles : effectivement c’est pire qu’à la Poste : non seulement la machine enregistre votre présence mais elle récupère de nombreuses informations sur le motif de la consultation et vos antécédents. Si vous n’avez pas déjà un dossier c’est terriblement long et fastidieux, vu le nombre impressionnant de questions à renseigner.

Une minute plus tard, la porte du bureau s’ouvre et la confrère apparaît. Je l’accroche pour me présenter et lui explique brièvement le dépannage extrêmement simple dont j’ai besoin. Elle refuse de faire la prescription sans examiner la fille de mon ami. Peut-elle le faire immédiatement, car dans l’ignorance des procédures locales nous n’avons pas rempli de fiche sur le terminal à notre arrivée ? La femme garde un air pincé et m’indique que les autres personnes arrivées ont des droits, elles aussi, et qu’elle ne pourra me faire entrer que si elles se désistent. Aucune n’a l’air bien malade. La plus mal en point, sans discuter, est notre gamine avec sa méchante otite. Tour à tour, les trois refusent avec une mine impassible. L’enfant sera vue environ une heure après, une consultation de trois minutes pour une facture de 120 USD, pour l’obtention de la précieuse ordonnance. Je n’étais plus là. Je n’étais pas sûr de contrôler si longtemps une surprenante envie d’astiquer l’arrière-train de la « consoeur » avec ma semelle…

Quelle conclusion en tirer ?
L’individualisme authentique est de savoir si son individualité est menacée ou non. La praticienne autant que les trois patients, croyant vivre dans une société individualiste, sont en fait entièrement inféodés à un code panconscient qui n’a strictement rien à voir avec l’exercice du droit individuel. Le fait de faire preuve de gentillesse ou simplement de la correction la plus élémentaire (tous étaient parfaitement conscients que nous étions les premiers arrivés) s’efface devant l’obligation de faire reconnaître sa présence, entérinée par la Loi Panconsciente. En ce sens ils aliènent en réalité leur individualisme, exerçant celui qu’on leur dicte, peu importe la réflexion singulière qu’ils pourraient avoir dessus. C’est un phénomène typique des cultures utilitaristes, où les individualités affichées sont calquées sur des modèles proposés par la conscience sociale, et donc très peu émancipés d’elle. L’esclavagisme collectif est bien là, caché dans les têtes au lieu d’être représenté par des chaînes. On ne défend pas son individualité, mais sa petite case strictement délimitée dans la collectivité.

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Avr 192014
 

Le médecin est parfois sollicité pour avis sur les méthodes d’amélioration personnelle. Voici mon texte sur le Zen (je fais en général 3 versions de difficulté croissante ; celle-ci est la plus détaillée)

Le Zen contient de très fortes ambivalences. Pour les comprendre, il faut séparer soigneusement intentions et techniques. Ces dernières sont d’une efficacité remarquable pour affermir le contrôle de soi. On les retrouve logiquement dans les stages d’amélioration personnelle. Pour réaliser quels objectifs ? C’est là où le Zen est facilement travesti, pas toujours pour de mauvaises raisons.

Le Zen est considéré comme la version la plus « pure » du bouddhisme. C’est véritablement une représentation spirituelle étroitement accolée au Réel. En ce sens elle est déshumanisante. La caractéristique de l’esprit humain est en effet de se détacher du Réel, pour l’appréhender et le contrôler. A l’origine, le Zen, et le bouddhisme, sont des philosophies de résignation, créées pour ramener ses adeptes dans le sein du Réel, c’est-à-dire abolir leurs intentions excessives. Une solution judicieuse… quand elles sont impossibles à réaliser. Où sont nées ces philosophies ? Dans le sang et la souffrance des masses asiatiques peinant pour vivre aux siècles passés. La faculté d’agir était alors réservée à une élite. Les choses ont-elles véritablement changé ? La société d’aujourd’hui facilite-t-elle le bonheur de ses citoyens ? La démocratie leur a-t-elle véritablement redonné, individuellement, les moyens d’agir ? Ou les chaînes se sont-elles simplement installées directement dans les têtes au lieu d’être forgées par des soldats ? La vogue du bouddhisme en Occident apporte une sorte de réponse.

Il faut garder à l’esprit que les religions sont monistes, conçues pour faire contrepoids aux extrémismes de la pensée humaine. Elles tentent de ramener nos individualités égarées vers un « Grand Tout » commun à l’espèce (pour l’islam et la chrétienté) et même à l’ensemble du vivant (pour les animistes et les religions orientales). La doctrine zen originelle est « l’ordre du monde ne doit pas perturbé ; il faut en prendre soin ; ne menaçons pas l’avenir ».

Il existe en face un autre monisme dangereux : celui de l’homme tout-puissant, pénétré de ses seules intentions, indifférent à la réalité du monde. Celui qu’ont combattu les religions. Il peut parfaitement se servir des techniques zen à des fins différentes. Dans le monde du travail par exemple, un manager peut en faire un instrument de subornation, contrôlant ses émotions pour qu’elles n’interfèrent pas solidairement avec les difficultés de ses salariés.

ethiqueCar le Zen ne dit rien de ce que doit être l’Homme. Incomplétude voulue, puisque sa doctrine ne concerne que le Réel. Elle s’entoure d’un parfum de moralité, mais la solidarité qu’elle prône avec le monde est tellement diffuse qu’elle en perd toute consistance. Nous ne pouvons pas traiter de la même façon un insecte ou un humain. Même envers nos congénères, nous sommes obligés de stratifier notre solidarité, au risque sinon d’un effondrement de pouvoir.

En réduisant le Zen à ses techniques, certains le définissent comme voie de l’action plutôt que de la résignation. Tout dépend de l’objectif. Ce peut être une action contre les débordements de nos pulsions, contre la présence même de l’insatisfaction, qui nous encourage (énergiquement) à la passivité. Ce peut être une action contre le défaut de contrôle sur soi, obstacle à obtenir satisfaction ; nous sommes encouragés tout aussi énergiquement à intervenir. Ainsi, si le Zen est une voie de l’action, elle est indifférente aux buts.

A partir du moment où la science est devenue l’émanation la plus précise du Réel, et où l’on s’approprie ses connaissances, il n’est plus nécessaire de renforcer davantage encore le matérialisme par une révérence à son encontre. Mieux vaut réfléchir à sa condition humaine, découvrir de nouveaux moyens d’enchanter le Réel, retrouver un pouvoir personnel pour le contraindre grâce à ces nouvelles connaissances acquises sur lui.

Qu’est-ce que ce « Je » qui va agir ? Qu’avez-vous mis dans votre polyconscience ? Notre propre doctrine n’est pas de chercher un « équilibre » en maîtrisant ses émotions par de simples techniques, mais de leur trouver une multitude d’opposants, afin d’entretenir un conflit productif. Ce n’est pas tant le Réel qu’il faut accueillir davantage en soi, que les pensées des autres êtres raisonneurs.

N’abandonnons pas notre dualisme.

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Avr 012014
 

En 2014 il faut jeter vos hebdomadaires d’actualité et vous abonner à Philosophie Magazine. Les évènements du monde y sont traités avec un mélange de vues qui en font un véritable belvédère polyconscient. Tous les grands penseurs y sont convoqués, derrière les philosophes qui analysent et poursuivent leur oeuvre. C’est l’abondance de ces fines alternatives de jugement qui nous permet de cerner au plus près la vérité intrinsèque d’un évènement.

Cependant Philosophie Magazine a ses limites. Quand cette revue traque le sens du monde à travers la grille des penseurs classiques, et même contemporains, elle ne décrit pas le présent tel qu’il est réellement. Elle cherche plutôt une identité du présent compatible avec les philosophies du passé. Elle reste, ainsi, toujours un peu à la traîne.

L’autre grande revue indispensable est Cerveau & Psycho.
La grande carence des classiques, en effet, est la maigre connaissance de leur outil à penser, autrement qu’en circuit fermé. Quand la phénoménologie avoue que l’esprit déforme férocement jusqu’aux concepts attribués à la réalité, elle ne dit pas grand-chose de ce Réel, voire certains préféraient en nier l’existence. La science s’est révélée sans rivale pour construire le tissu de concepts qui, s’il n’est toujours pas le Réel, du moins le moule étroitement. Elle permet de remonter l’histoire évolutive de notre cerveau, de comprendre les intentions fondatrices de notre mode de pensée.

Cerveau & Psycho apporte des précisions sur nos rouages psychiques, tout en gardant une grosse langue de bois sur le libre-arbitre. On se demande en effet dans quel recoin dissimulé du cerveau il pourrait bien survivre, tellement le moindre de nos actes est profondément influencé par un grand nombre d’« ancres » environnementales et génétiques. Lire d’un bout à l’autre cette revue est franchement désespérant : elle réduit quasiment la personnalité à un vaste éventail de réflexes ultra-sophistiqués. Une limitation sévère et injustifiée. Elle remonte l’histoire de ces réflexes, mais est incapable d’en faire la somme. Elle n’est qu’un index des progrès de la science. Aucune intégration de ces découvertes dans la biographie de l’esprit résultant. C’est pourtant ce phénomène que nous éprouvons, et non ses connexions neuronales.

Il existe, au final, un fossé, entre un Philosophie Magazine aveugle au fonctionnement intime de l’esprit, et un Cerveau & Psycho considérant le mental comme une simple addition d’expériences scientifiques.

Le nexialisme est une discipline créée par A.E. Van Vogt, un auteur de SF célèbre, dans son space-opera « La faune de l’espace ». Un livre, en passant, qui n’a pas pris une ride. Le nexialiste de l’expédition scientifique au coeur de l’histoire est un savant ne possédant aucune spécialité sinon celle de les coordonner toutes. Un généraliste de la science. Les seuls qui peuvent prétendre à ce titre dans la société contemporaine sont peut-être… les journalistes.

Je rêve d’une revue nexialiste qui établisse des passerelles entre les sciences physiques et humaines.

Vous remarquerez que je n’ai même pas cité les revues médicales dans ce duel. En effet, vous pouvez les ignorer. La médecine singeant depuis quelques décennies les sciences expérimentales les plus dures, vous serez parfaitement informé en lisant rapidement la dernière ligne de chaque abstract. Le reste ne vous intéressera que si vous êtes un passionné de statistiques. Cela fait bien longtemps maintenant que la presse médicale ne s’occupe plus de sciences humaines. Même la psychiatrie s’est inféodée, à part quelques poches de résistance, à la science des rouages biologiques et non à celle de l’esprit résultant.

Est-ce une surprise ? La formation médicale est totalement élaguée des sciences humanistes. Un étudiant en lettres connaît davantage de philosophie. Les jeunes médecins se sont retrouvés sans défense face à l’essor de l’industrie pharmaceutique et de ses techniques d’influence éprouvées. L’ancien praticien respecté pour des connaissances qui dépassait largement le cadre du tube à essai, connaisseur de la pensée de son siècle et de l’Histoire, est devenu un petit commerçant vénal, stupéfait de la disparition de son statut social, agitant son diplôme de « médecin fondé sur les preuves », preuves que tout le monde peut trouver sans difficulté sur le web (et parfois plus fraîches).

Ainsi la corporation médicale a perdu tout pouvoir sur son destin, n’a aucun projet global de santé, est toujours désorganisée par un vieux clivage public-privé, est une entreprise de services répondant aux commandes exclusives des technocrates, réclame son euro d’augmentation comme tout bon syndicalisme ouvrier.

Heureusement persistent des révoltes individuelles. Les deux revues citées sont de forts soutiens, empêchant de basculer dans le scientisme comme dans le mysticisme. A quand l’espace qui établira le lien ?

La thérapeutique d’une société ne peut être trouvée isolément dans la physiologie, la psychologie, la sociologie, l’histoire des siècles passés. Il nous manque les penseurs au carrefour de toutes ces disciplines, assez doués pour établir un projet de société. Ce n’est pas à vrai dire qu’ils soient absents, mais personne ne les voit. Car ce n’est pas le vote démocratique qui les signale. Ce n’est pas non plus la presse, quand elle publie les découvertes ultra-spécialisées. Chacun d’entre nous en fait, en cette ère de promotion de l’individualisme, joue à faire le nexialiste. Nous ne confions plus cette tâche à quiconque, pas au médecin de famille en tout cas, et de plus en plus difficilement à un polichinelle politique. Il y a tellement à savoir, que nous préférons ignorer l’étendue de notre ignorance, et choisissons nos repères au fil de nos errances numériques.

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Mar 272014
 

Une nouvelle espèce d’êtres humains est en train de grandir. Comme la précédente, elle est dotée d’un esprit individuel regroupant trois composantes : le Corps, la Biographie, et la collection des représentations que nous appelons « société intérieure » ou Psociété. A la différence de la précédente, cependant, le Corps a perdu énormément en importance psychique. Il est devenu une sorte d’appendice gênant et rarement aussi gracieux qu’on l’espère. Créer ses automatismes et les entretenir est fastidieux. On le contraint du mieux possible à satisfaire l’image conçue par la Psociété. Les contentements que procure son activité sont affadis face aux plaisirs purement cérébraux, en forte progression. L’on s’occupe sans enthousiasme des besoins du Corps s’il n’existe pas une grosse récompense à la clé.

Plusieurs symptômes de cette évolution sont apparents : l’augmentation étonnante des dispenses sportives (alors que l’éducation physique scolaire a perdu l’élitisme qui décourageait nombre d’élèves), celle non moins surprenante des maladies professionnelles musculo-squelettiques (alors que les conditions de travail n’ont jamais été autant surveillées et adaptées), le succès de l’ostéopathie dès l’adolescence, enfin la quantité de routines installées par les ordis et tablettes dans les psychismes, qui n’ont plus d’espace et de temps à consacrer aux réclamations du Corps.

Le Corps passe lentement du statut de part du Moi à celui de véhicule du Moi. Cette nouvelle affectation a un avantage considérable : on peut désormais le confier aux garagistes, pour l’entretien, pour remplacer les pièces défectueuses, peut-être bientôt changer pour un nouveau modèle. Identique à l’ancien ? Pourquoi donc ? Pourquoi ne pas en choisir un plus conforme à la représentation que l’on en a ? Qu’importe que cette image soit férocement influencée par les médias ; le Corps n’a plus guère d’autorité au sein du Moi pour contester.

Puisque nous limitons la définition du Corps à des afférences sensorielles et à des circuits de traitement réflexes, il semble bien aventureux de lui attribuer une opinion. Et pourtant…
Par exemple n’est-ce pas le Corps qui nous donne cette mauvaise opinion du temps qui passe ? Après tout, c’est essentiellement lui qui en subit les effets.
Plaisanterie. C’est bien notre image du Corps, conçue au sein de la Psociété, qui n’est plus corrélée avec exactitude à l’état du Corps. La représentation n’a pas bougé, est toujours celle d’une personne plus jeune et plus capable. La mise à jour accable notre positivisme naturel.

Le Corps, au cours du vieillissement, continue à envoyer, pour l’essentiel, des signaux de normalité. Il prend en compte la décadence physique, puisqu’elle fait partie de son programme. L’attention que le cortex porte aux changements d’état amplifie considérablement l’intensité des informations telles que la douleur. A détérioration physique identique, une personne se sent indolore tandis qu’une autre déclare souffrir atrocement. En d’autres termes, la représentation corticale déforme l’opinion bien plus juste que fournit le Corps. Comment pourrait-il en être autrement ? Où se situeraient, dans les circuits basiques qui connectent le Corps, les névroses nécessaires à la tronquer ?

Si « l’opinion » du Corps ne s’inquiète pas lors du vieillissement, il n’en est pas de même lors d’un traumatisme, d’une infection, d’une quelconque maladie véritable et menaçante. Les signaux d’alarme sont puissants dans un choc. Impossible de les négliger. Ils démarrent de façon plus insidieuse dans des affections lentes et profondes, telles qu’un cancer ou un trouble métabolique. Cette faiblesse dans l’avertissement pousse même à questionner : est-ce un hasard ? Peut-être ces dégradations sont-elles « naturellement » ignorées dans la mesure où elles permettent de renouveler et de trier le stock de gènes de l’espèce. L’impassibilité du Corps serait alors un fait exprès.

A titre individuel, nous avons intérêt à améliorer ces alarmes, ce dont se charge la médecine préventive avec plus ou moins de bonheur. Les retards peuvent être aggravés également par une représentation trop monolithique du Corps. Si l’individu se perçoit comme invulnérable à l’excès, il niera les premiers signes d’un vrai désordre. Entre cette attitude et l’anxiété pathologique, le compromis n’est pas facile à trouver. La plupart des gens mettent l’affaire entre les mains expertes du médecin, mais l’anxiété concerne aussi sa compétence, et derrière lui, celle de la médecine, qui héberge encore bien des impostures malgré l’abondance de cautions scientifiques.

Que va faire cette nouvelle espèce humaine de son corps ? Elle va greffer, supprimer, corriger, cyborgiser. Elle va en changer de version comme elle change de logiciel d’exploitation, dans ces accessoires numériques de mieux en mieux installés au centre de l’esprit.

La faible appréhension que provoquent ces évolutions vient de cette croyance toujours implicite que nous posséderions un noyau individuel résistant, une âme inaltérable dont le sceau identifierait toujours le même Moi. Il suffit de regarder sa propre biographie, pourtant. S’il fallait définir cette âme immuable et spécifique tout au long des âges de notre vie, nous serions quelque peu évasifs. Heureusement que vient à notre secours cette faculté consistant à repérer les mêmes traits d’un visage, sur de vieilles photographies.

Malgré tout, il existe bien une continuité entre tous ces Moi qui se sont succédés dans notre crâne. Si notre personnalité/Psociété a beaucoup changé en devenant adulte, c’est donc la Biographie qui fait la connexion, mais aussi le Corps. Il est un élément essentiel de la stabilité du Moi. Ses altérations accidentelles provoquent des effets catastrophiques et prolongés sur le Moi. Penser que l’on peut négliger ou modifier le Corps sans conséquences profondes sur la personnalité est une illusion. Même lorsque l’on espère, par des interventions, devenir meilleur, notre caractère devient plus labile. Nous avons bousculé ses fondations les plus profondes. Difficile de se raccorder à ce que l’on a été.

Revenons sur un terrain plus pratique : comment satisfaire le Corps, nous emplir de son « opinion » heureuse ? C’est fort simple ; il ne demande qu’à fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de faire jouer les muscles, mais de développer et entretenir l’incroyable coordination neurologique que représente l’activité physique. La finesse, la variété, la cohérence des mouvements, sont plus importants que la sculpture de reliefs sur le Corps. Privilégiez le jeu, les activités aux gestes libres et pas seulement imposés par des machines ou des accessoires trop contraignants. Par exemple les raquettes sont ludiques mais plutôt agressives pour ceux qui n’ont pas grandi avec, sauf si elles sont légères (tennis de table). La danse conjugue de façon immémoriale l’explosion des talents proprioceptifs et le rapprochement social. Natation et randonnée profitent aux plus solitaires, accompagnés sur mer comme sur terre d’un riche univers intérieur.

Judicieuse également est la tentative de faire de l’activité physique quelque chose de rentable, d’utile, facile à inscrire dans les routines quotidiennes. Ce qui sauve encore l’hygiène de vie des habitants de métropoles, n’est pas la présence de salles de sport, mais les distances importantes qu’il faut parcourir d’un pas pressé, du parking au travail, dans les transports en commun. Le jour où chacun décrochera son Segway de la patère pour sortir de chez soi, rhumatos et ostéos auront d’effrayantes journées de travail…

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Déc 162013
 

psychoticDécouvrons-les avec l’histoire de Stéphane M, psychotique assassin d’un enfant de 10 ans d’une manière atroce. Sa condamnation à 30 ans de réclusion classique a soulevé une polémique ; Jean-Pierre Olié, psychiatre judiciaire connu, a dénoncé la « faillite de l’expertise psychiatrique française » ; il accuse ses collègues, qui ont retenu une « responsabilité partielle », de « s’être pris pour des philosophes » en jugeant une notion aussi délicate que le libre-arbitre, alors qu’ils auraient du se contenter d’exposer le trouble mental.

Jean-Pierre Olié ne réalise pas qu’avec ce discours il tombe dans un travers identique à celui dont il accuse ses collègues : il dit ce que doit être (et ne pas être) le fonctionnement de la justice, alors qu’il n’en est pas un expert, lui non plus.
Nos prétentions vont outrepasser les siennes : nous allons voir comment la théorie polyconsciente éclaire les fils que nous souhaiterions voir animer la Justice, ainsi que ceux la reliant à la philosophie et à la psychologie.

Le meurtre perpétré par Stéphane M n’est ni un acte raisonné par son auteur, ni une pulsion sortie du néant. Il existe une structure psychique capable de la fabriquer ; une telle agressivité provient certainement des multiples frustrations emmagasinées jusque là par cet esprit en grande peine à se construire. Quelques instants de désinhibition et la catastrophe survient. « Le reste de la structure psychique n’a rien empêché ». Cette formulation définit la responsabilité. Mais nous pourrions dire aussi : « le reste de la structure psychique n’a rien pu empêcher ». Dans la première formule, nous supposons que cet « environnement » psychique autour de la pulsion est doté d’un pouvoir décisionnaire absolu, siège de la responsabilité. Aucune étude ni aucune théorie en vigueur dans les neurosciences n’a jamais trouvé le moindre argument pour un tel organe dictatorial. Nous ne naissons pas avec un gendarme moral intégré, nous introduisons des éléments de moralité dans notre construction psychique, quand celle-ci se déroule dans des conditions favorables. Continue reading »

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Déc 092013
 

anatomieLa première, et la plus terrifiante, maladie de notre société est la recherche de santé.
Diable ! Comment expliquer autrement que malgré une offre de soins pléthorique et des traitements qui n’ont jamais autant amélioré et prolongé l’existence, jamais non plus n’ont été si répandues les plaintes, recours, soins factices, psychothérapies et hantise de la maladie ?

1) Les médecins

Les médecins, bien sûr, ne sont pas étrangers à cette obsession de la santé idéale. Devrait-on les féliciter pour leurs talents commerciaux ? Ils ont fait de chaque être remuant un client fidèle. Pourtant il n’a jamais existé une telle volonté d’hégémonie dans le corps médical, à présent dépassé par sa propre omniprésence dans le destin des gens. Les médecins ont perdu le contrôle de l’art qu’ils professent en se spécialisant. Qu’est-ce que cela signifie ? Continue reading »

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Mar 252013
 

Peut-être avez-vous écouté cette conférence de Laurent Alexandre, le fondateur de Doctissimo, qui a fait grand bruit : « Le recul de la mort : l’immortalité à brève échéance? »

Turritopsis-nutriculaRien de nouveau pour les gens bien informés. Nous pourrions même dire les choses plus simplement : l’être humain est programmé génétiquement pour mourir, par le ralentissement des processus de renouvellement, et par le biais du cancer en particulier (L.A. se trompe là-dessus : ce n’est pas 1 personne sur 4 qui fera un cancer, mais toutes… si une autre défaillance ne les emporte pas avant). Comme il est probable que nous serons prochainement capables de bricoler nos gènes, nous pourrons inhiber ceux qui nous empêchent de nous réparer. L’immortalité est là, et cela fait une quinzaine d’années qu’elle est sortie du domaine de l’impossible. Elle existe déjà dans la nature : une méduse caraïbe est capable de contrôler ses gènes pour revenir à l’état de spore si les conditions locales ne sont pas favorables. Imaginez : notre vie est ratée, alors nous décidons de redevenir bébé et de nous faire adopter dans une autre famille !

immortel Autrement intéressante, et non abordée, est la question de savoir ce qu’on va faire de l’immortalité :
C’est une menace : allons-nous barrer la route au processus qui a construit notre humanité : l’auto-organisation ? Nous l’empêcherons de tester, de contourner, de progresser. Nous cherchons bien entendu à améliorer le sort des individus, mais avec déjà en tête une idée précise de ce qu’il devrait être. Nous ne voulons pas de l’avenir mystérieux promis par l’auto-organisation. Car nous avons une trouille terrible de l’inconnu. En témoigne le principe de précaution. Le pouvoir de l’humanité est devenu gériatrique. Son destin va-t-il l’être aussi ? Qui peut croire, dans ces conditions, que l’allongement de la vie fasse le bonheur de nos (futurs) semblables ? Nous nous enfonçons dans un avenir matriciel.

Enfin, en pratique, Alexandre, avec sa grandiloquence naïve, pourrit la vie des soignants et des malades : comment accepter, quand on entend ce genre de choses, de souffrir d’un cancer et de ne rien pouvoir y faire, en 2013 ?…

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Oct 212012
 

Cette bourde est fort répandue chez les transplanteurs d’organes. Confrontés aux réticences à la xénogreffe — transplant d’origine animale —, jugées d’essence religieuse (incluant la déification de l’espèce humaine) pour l’essentiel, les transplanteurs voient dans les organes artificiels l’avenir de l’humanité. Tout peut être remplacé si le cerveau reste.
C’est méconnaître l’une des sources principales de la sensation du Soi. Nous ne sommes pas qu’une somme de souvenirs et de comportements rodés. Nous sommes connectés intimement à chaque organe, et la réunion de ces afférences dans le cerveau archaïque est le socle de la sensation d’être… quelque chose qui n’a pas seulement une définition psychologique.

Les personnes confrontées au remplacement d’un organe important le comprennent confusément mieux que les techniciens, puisque étonnamment beaucoup refusent l’intervention qui pourrait prolonger leur vie, et ce quelles que soient leurs convictions religieuses.
Le renouvellement des cellules fait qu’en dix ans tout notre corps s’est remplacé, à part les neurones, le cristallin et quelques faisceaux cardiaques. Pourtant nous nous sentons parfaitement le même Moi. Parce que tous ces tissus sont restés connectés à l’encéphale.
Que va devenir celui-ci à bord d’un véhicule mécanisé ? Une autre espèce, à coup sûr. Qui ne saura pas grandir.

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Sep 302012
 

Les illusions permettent de tromper son propre corps.
Un scandale ? Ou un avantage, selon le contexte. Les besoins du corps peuvent être une entrave à d’autres objectifs jugés de valeur plus élevée. Il est possible de profiter de la « stupidité » des instincts pour les égarer quant à l’issue des ordres qu’ils injectent. Dans cette boucle psychique de besoins fondamentaux façonnant notre comportement avant que le résultat assure rétroactivement la satisfaction du besoin, il est possible, et même systématique, d’insérer du mensonge.

Comme toute illusion, celles-ci facilitent la sensation d’atteindre son but. Comment, par exemple, parvenir à la satisfaction sexuelle en conservant une harmonie sociale ? Les humains, sur le sujet, ont plusieurs milliers d’années de retard sur les bonobos. A décharge, notre société et nos autres besoins sont plus complexes. Une invention géniale a permis de sortir de la rivalité permanente : le fantasme. Qu’est-il, sinon l’illusion donnée au corps que nous nous sommes consacrés assidûment à la reproduction, avec tous les membres de l’autre sexe pourvus d’avantages évidents pour cette affaire ?

Jusque là, le bénéfice concerne le couple corps-esprit. Parfois il se découple, et comme l’esprit domine, la tromperie peut le satisfaire malgré qu’elle soit néfaste pour le corps. Par exemple l’alcoolique se persuade qu’il est en bonne forme physique. Ce n’est que lorsqu’il commence à tituber, sous l’effet d’une polynévrite éthylique, ou se réveille en réanimation, après avoir pété une varice oesophagienne, que l’illusion n’est plus tenable. Le corps se réveille de cette farce ; l’instinct de conservation reprend le dessus.

Il arrive que le corps participe à la tromperie. C’est particulièrement net dans les habitudes alimentaires, où le goût, ce sens qui guide nos choix d’aliments, est outrepassé par les illusions de l’esprit, qui vont jusqu’à reprogrammer le goût sur leurs propres valeurs. Les jambes aussi bien que la tête se précipitent sur les douceurs.
Séparons les notions de cuisine et de gastronomie : la première est une amélioration de l’utilisation des aliments ; par exemple la cuisson de la viande améliore son innocuité et sa conservation. La gastronomie — enlevons de sa définition le côté élitiste — est une transformation de la nourriture en vue d’une séduction. Elle fut le début de nos désordres alimentaires. Il devint possible de créer des plats inexistants à l’état naturel, impossibles à contingenter par le sens du goût puisqu’ils étaient conçus pour le flatter.
Il a fallu attendre des siècles, que la science commence à mettre en corrélation les maladies du corps et les habitudes alimentaires, pour que d’autres illusions viennent remplacer celles produites par la gastronomie. Nous ne sommes pas sûrs encore d’y avoir gagné, car les illusions de la science nutritive, manipulées par des intentions commerciales ou écologistes militantes, sont peut-être aussi profondes, et beaucoup moins agréables, que celles de la gastronomie.
Peut-être, plutôt que des diététiciens armés de livres, aurions-nous besoin simplement de cuisiniers rééducateurs du goût ?

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Août 132012
 

Il existait une époque où l’homme riche parvenait à satiété. Il s’endormait alors, et le pauvre, que l’anxiété ne laissait jamais s’assoupir, venait le voler. L’angoisse du pauvre s’apaisait et le riche se réveillait à peine moins riche.
A présent que les aléas de la vie font grimper et redescendre l’échelle sociale avec violence, le riche est aussi stressé de rester riche que le pauvre de devenir moins miséreux. Chacun s’épie sans jamais fermer l’oeil. Le chapardage s’est transformé en assaut d’une forteresse aisée surarmée, par une foule de pauvres bien organisée. Les lobbies dressent étendards et canons. Les quêteurs isolés, aplatis comme des crêpes par le passage des troupes politiques, sont en voie d’extinction. Même la mendicité est une SARL, pas forcément celle à la responsabilité la plus limitée.
Comment retrouver l’artisanat de la richesse et de la pauvreté ? Comment recréer ces trocs tellement sensibles et locaux, ces passerelles si nécessaires au tissu dense d’une société saine ?

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Juil 182012
 

Nous qui critiquons facilement la barbarie sommes peut-être devenus plus barbares que ces peuplades primitives qui mangent rituellement leurs morts. Plutôt que garder ainsi symboliquement nos aïeux en notre sein, nous nous en débarrassons symboliquement au cimetière, loin de notre jardin intime, voire les plaçons, bien des années avant, dans une antichambre funéraire, le « long séjour », toute aussi isolée des regards. Voici comment une rupture, qui n’avait au départ que des raisons sanitaires, est devenue une culture de la séparation, quand ces raisons ont disparu.

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Juil 122012
 

La conception d’une cure de désintoxication se situe entre deux tendances :
1) Le bâton : la punition d’une cure habituellement affreuse, laissant de méchants souvenirs, dissuadant de replonger.
2) La substitution : la cure est au contraire rendue la plus agréable possible, de façon à rivaliser avec le plaisir tiré de la drogue, un plaisir à rendre plus vif que la simple satisfaction de quitter sa dépendance, davantage intéressante pour l’entourage que pour soi.
Le risque est alors de créer une dépendance à la cure, de favoriser un retour à la drogue pour bénéficier à nouveau des conditions de la cure.

C’est un effet secondaire très universel de l’assistance : ses bénéfices secondaires, s’ils ne se maintiennent pas avec la « guérison », favorisent une rechute du problème qui avait motivé l’assistance. Cette dépendance « secondaire » est beaucoup moins facile à identifier que la dépendance primaire. Elle concerne la plupart des maladies chroniques. Guérir implique que l’état de non-malade soit plus gratifiant que celui de malade.
Or celui-ci profitant d’un statut de mieux en mieux protégé, la promotion du retour à la non-maladie devient difficile. Il est fréquent, par exemple, que grâce à la multiplicité des soutiens tant financiers qu’empathiques ou juridiques, chaque acteur ignorant l’existence des autres, une personne se retrouve avec 50% d’augmentation de son revenu en étant en arrêt de travail — appelé « syndrome du revenu paradoxal » —. La promotion du retour à la non-maladie demanderait alors, quoi ? Un doublement du salaire ? Mais pourquoi retourner s’échiner si l’on reçoit déjà un tel revenu en restant chez soi ?

C’est la confusion entre assistance et solidarité qui fait perdurer l’usage du bâton.
Car les véritables victimes de ce détournement de moyens, dans un budget fermé, sont ceux qui n’ont plus accès aux soins.

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Juin 222012
 

L’essentiel :
-Les méthodes d’évaluation, par essence subjectives, seraient imperméables à toute tentative de chiffrage
-Le travail humain est une suite d’échecs, débouchant sur des conduites défensives de sophistication croissante
-La défense du médecin à la mode est l’Evidence Based Medecine
-La promesse de l’idéal oblige, régulièrement, à mentir
-Le milieu professionnel n’est pas isolé du familial et du milieu à soi
-Quoi ? Une subjectivité ajustée à une autre subjectivité produit de l’objectivité ?
-Un test humain valable doit être réalisé en toute indépendance, sans connaissance des tests chiffrés.
-Troubles professionnels, séquelles des défauts de politique éducative, mais faut-il inféoder celle-ci à l’économie ?
-Évaluation référée aux autres ou à soi ?
-Organiser la coopération. La recherche en ville, orpheline. L’entreprise libérale.
-L’intelligence émotionnelle : toujours dominante, mais son visage change
-La guerre des blocs, en polyconscience, entre panconscience sociale et personae individuelles
-Auto-organisation du travail et rôle du conflit
-Exercice pratique d’entraînement au radotage.
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 Posted by at 20 h 52 min