Déc 242015
 

Les neurosciences inondent la médecine aussi bien que le grand public d’études bien senties sur les rouages cachés de nos comportements. Après la litanie d’enquêtes nutritionnelles ayant conduit le lecteur ordinaire à remplir son assiette comme si elle trônait au milieu d’un laboratoire, voici venue la même déferlante d’analyses de nos habitudes dramatiquement aveugles. A se demander comment chacun trouve ses chaussures le matin. Inquiétons-nous, non pas des conseils pertinents qu’il faut savoir dénicher dans cette logorrhée neurocognitive, mais de l’absence de théorie de l’esprit capable de les unifier. Malgré les moyens financiers énormes placés dans une approche purement neuroscientifique du cerveau humain, cette discipline ne nous fournit aucune explication de la formation et du fonctionnement de la personnalité. Qu’il ne faudrait pas réduire à une somme d’habitudes.

Expliquons-nous à l’aide d’un exemple tout frais : prenons deux articles se succédant ce mois-ci dans la revue Cerveau&Psycho, référence pour la vulgarisation des neurosciences :

reseau-mental

Le premier « Testostérone, l’hormone des justiciers », raconte que l’hormone préférentielle du mâle, réputée pour amplifier l’agressivité, est en fait associée également à l’honnêteté, l’altruisme et la générosité. Le second, sur les trucs des prestidigitateurs, démontre que dans certaines conditions (bien connues des professionnels de la magie), une personne occulte facilement un objet dans son champ visuel, et ce indépendamment de la partie où se fixe son attention. C’est-à-dire que si le magicien laisse tomber la pièce qu’il tient dans une main, peu importe que le regard du spectateur soit fixé sur cette main ou sur l’autre, il ne perçoit rien de la manoeuvre, la plupart du temps.

Ces deux enquêtes sont étonnantes. Elles semblent aussi solides l’une que l’autre. Pourtant elles se contredisent. L’une indique la façon dont notre esprit fonctionne, l’autre ne la comprend pas et nous fait tirer de fausses conclusions.

L’étude enrichissante est la seconde : elle montre un biais neurocognitif faussant la justesse des informations traitées par la conscience. Les illusions optiques forment le gros bataillon de cette catégorie. La conscience a un faible rétro-contrôle sur le traitement visuel. Les centres intégrateurs de la vision ont pour rôle de fournir une information cohérente et digeste. Les compromis qu’ils effectuent pour cela peuvent, dans des conditions heureusement inhabituelles, travestir la réalité. La connaissance de ces exceptions par la conscience ne permet pas de changer l’image perçue, mais de corriger leur interprétation.

Dans la première enquête, la testostérone n’est pas une information traitée par les centres sensoriels, elle est modulation du traitement d’une pulsion instinctive, présente en permanence dans la « motorisation » du psychisme. La testostérone n’est un déclencheur ni d’agressivité, ni d’honnêteté, ni d’altruisme. Dans la pyramide auto-organisée qu’est notre esprit, telle que nous l’avons décrite dans Stratium, la testostérone est un acteur majeur du niveau biologique, à sa base, tandis que les concepts moraux sont situés bien plus hauts, et séparés du premier par une multitude de petites indépendances. L’impulsion primitive, très en-dessous de sa transformation en concepts élaborés, est une incitation individualiste. Débouchant, à travers la pyramide organisée du Stratium, sur des ressorts de comportement associés de manière cohérente : agressivité (faire reconnaître l’existence de son individualité), responsabilité (s’attribuer la propriété de ses actes), assurance personnelle, altruisme (extension du sens de responsabilité à autrui à partir du moment où il a une bonne assise personnelle ; on verra par exemple surtout l’agressivité associée à la testostérone chez l’enfant, pas encore l’altruisme).

Le chemin emprunté par les pulsions amplifiées par la testostérone varie considérablement selon les personnes, à cause de tous les niveaux d’indépendance traversés. Ce qui nous conduit à la diversité observée : impossible de prédire le comportement d’un individu d’après son taux de testostérone, contrairement à ce que suggère l’enquête entre ses lignes. Statistiques générales inapplicables à l’unité. Information ne rendant guère service à une conscience, contrairement à la seconde enquête, où le biais neurocognitif est quasi-systématique, et où l’étagement du traitement de l’information, du stimuli visuel à l’accès conscient, est pris en compte.

Quelles conséquences tout ceci peut-il avoir sur la pratique médicale ?

Dans « Stratium » et le plus récent ouvrage « Diversium », nous avons pointé les effets désastreux de l’absence de théorie cohérente de la personnalité sur la médecine. Le praticien formé à l’université se débrouille assez bien avec les maladies purement restreintes à l’étage biologique du corps humain : domaine dans lequel il tend à se réfugier, et à s’enfermer, derrière les barrières salvatrices des guidelines. Dès que la maladie influence ou se fait influencer par les étages supérieurs du système nerveux, s’étendant vers la psychologie, le praticien devient dépendant de son intelligence sociale et émotionnelle personnelle, qualité pour laquelle il reçoit une rémunération inconstante… formée essentiellement d’empathie !

Or cette prise en charge multi-étagée est fondamentale pour une perspective exacte de l’état de santé du patient. Le réductionnisme biologique a conduit à inventer des maladies dont on ne trouve pourtant pas la moindre trace à cet étage, comme la fibromyalgie, avec un coût énorme pour les organismes sociaux. Démission de la médecine.

« Stratium » encourage à mener une consultation innovante : identifier le niveau d’origine d’une pathologie, et ses retentissements sur les niveaux adjacents. Sortir des paradigmes simplistes du « tout biologique » ou « tout psychique ». Tout problème est entièrement physique certes, mais le Corps n’est que la fondation d’une pyramide neurologique auto-organisée de façon complexe. Une simple boiterie retentit sur les automatismes de posture, et grimpe jusqu’à l’image de Soi. Réciproquement une dépression entraîne des troubles physiques, le corps ayant besoin de mouvement pour conserver des automatismes compétents. A quoi cette dépression est-elle réactionnelle ? Comment l’évènement incriminé a-t-il été traité ? Comment sont réglés les « outils » d’évaluation que sont l’anxiété, la logique, les différentes émotions ? Tout un champ d’enquête que nous confions à notre intuition, parfois avec bonheur, parfois avec des résultats médiocres parce que nous superposons nos propres étages conceptuels à ceux de la personne qui nous fait face.

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Sep 212015
 

La dépendance est classiquement définie par la perte de liberté de s’abstenir malgré la conscience des dommages occasionnés par la consommation. Que veut dire « avoir conscience de quelque chose » ? Est-ce simplement se l’être entendu dire, ou l’avoir intégré dans son identité ? A quel niveau de celle-ci (même sans adhérer à la théorie polyconsciente, impossible de faire de celle-ci un passeport rangé dans un tiroir de l’esprit) ? Quelle distance avec l’automatisme démarrant l’usage de la drogue ?

Action et expérience. Idéalisées par le mode de pensée individualiste. Productives quand la personnalité a la cohérence nécessaire pour en tirer bénéfice. Dans le cas contraire ce peut être un effondrement, ou un boulet définitif accroché au pied du Stratium, cas de la drogue, addiction très bas située vers le biologique.

La part collectiviste de l’évolution personnelle est représentée par l’Observateur. C’est le dialogue entre lui et l’identité polyconsciente qui détourne des accidents les plus graves de l’existence, ceux que l’on ne souhaite pas aux enfants auxquels nous tenons, même étant partisans intellectuels de la diversité.

Ces accidents ne sont pas toujours faciles à identifier. Fumer son premier joint peut sembler anodin. L’une de ces expériences « nécessaires » pour un individualiste aveugle. Bien souvent, c’est le début d’une pente glissante. Impossible pour le descendeur de freiner. Dès lors l’accident est bien le fait de s’y être engagé.

Quel est l’objet de la dépendance ? Hypothèse primitive : la drogue elle-même. Focalisation, ensuite, sur l’effet recherché par la drogue (« l’expérience vécue sous psychotrope », Stanton Peele, 1982). Expériences comportementales, enfin, montrant que la force de l’habitude est telle qu’elle outrepasse la disparition du plaisir. Le mode d’accès à la récompense, dans la dépendance, est devenu une large autoroute neurologique, impossible à ne pas emprunter, peu importe la satisfaction réelle que l’on y trouve. En polyconscience, la drogue est une Persona géante, attachée à chaque facette de l’agir. Ce qui nous ramène à l’hypothèse primitive : la Drogue décide de s’auto-administrer.

La vision libertaire de l’addiction commence par un présupposé : que l’acte permette à l’individu de faire une expérience, éprouver, tant du plaisir que de la douleur et des inconvénients de franchir les limites. Interférence entre soi et le monde. Construction de son identité propre, résultat des négociations entre les pressions environnementales et son histoire personnelle. Un résultat propriétaire, dit-on.

Cette vision acquière une justesse croissante quand le squelette identitaire a commencé à durcir. Tandis qu’elle est totalement candide quand on est en présence d’une identité infantile. L’acte n’est pas fait par un esprit libre, c’est-à-dire suffisamment cloisonné de son environnement. Il est réalisé pour répondre à la pression de groupes d’intérêt qui changent radicalement à l’adolescence. Le groupe « parents » est remplacé par le groupe « potes ». Le premier est d’autant plus occulté qu’il n’a pas le loisir d’assurer une présence permanente (les deux parents travaillent), que l’adolescence est poussé à l’individualisme de plus en plus tôt (un pseudo individualisme qui est de rejoindre en fait plus rapidement la superconscience ado). L’adolescent ne choisit pas réellement ses potes, il s’agrège à ceux qui ont les mêmes références, vecteurs de succès ou de rejet. On s’agglomère par la réussite ou l’échec scolaire, par les signes distinctifs corporels, par les goûts musicaux ou vestimentaires. Cette nourriture identitaire étant symbolique de profils particuliers, elle est moins émancipatrice que conformiste du groupe auquel on se sent appartenir. Lorsque la drogue est initiatique dans le groupe, l’adolescent ne « choisit » pas d’en faire l’expérience, il se conforme à une épreuve d’entrée. Pire, quitter le rituel équivaut à se scinder du groupe. Ce n’est donc pas une expérience dont il peut se libérer d’un simple « Je n’aime pas ». Sa liberté est déjà aliénée. Volontairement, dira-t-on. Délicate frontière : à partir de quand l’aveuglement individualiste passe-t-il de starter à ensevelissement ?

Un starter ne doit pas rester tiré trop longtemps. Moteur étouffé.

La finition de la personnalité adolescente n’est pas le seul facteur important. L’autre, plus essentiel encore, est la ténacité des Observateurs environnants, et en particulier ceux des parents. Facile pour les adultes analysants et en situation personnelle stable de prendre un peu de distance vis à vis des expériences malheureuses de leur progéniture. Se convaincre que l’erreur est didactique, rester au soutien, encaisser les années difficiles… on anticipe un avenir plus rose avec une excellente probabilité. Qu’en est-il des parents vivant au jour le jour, confrontés à un présent perpétuellement agressif, des rémissions fragiles ? Ces Observateurs-là disparaissent rapidement de la Psociété adolescente, ou y sont infantilisés. Ce n’est plus le parent-guide, mais le parent-perdu. La victime à ne pas imiter. Pour ces géniteurs sans prise solide sur la réalité, l’enfant qui s’auto-gère est un souci en moins. Peu importe quelles règles il s’est choisit. A la société de contrôler. Mais celle-ci préfère en appeler à la responsabilité individuelle quand ça l’arrange et ne se préoccupe guère de remplacer les éducateurs défaillants.

Constatons au bout du compte que tous les acteurs du drame de l’addiction ont un comportement parfaitement utilitaire ! Chacun est cohérent dans son système de référence, en réponse aux pulsions fondamentales qui escaladent son Stratium. D’où viennent alors les dysfonctionnements ? Pourquoi n’est-il pas plus simple d’empêcher les dérives individuelles ?

Avec une vue d’ensemble il n’est pas certain que, collectivement, le système soit dysfonctionnant. L’esprit humain se référant à des contrastes, ce sont les destins ratés qui lui indiquent le meilleur chemin. Voie ne restant pas royale éternellement. D’autres « ratés » la déplacent. La société traversée est elle-même en constante évolution.

Néanmoins si nous pouvons être, conceptuellement, partisans de la diversité, nous ne souhaitons pas le rôle de référence négative à ceux qui nous sont chers. Dilemme. Comment se comporter, en tant qu’éduquant, pour ne pas nuire au caractère propriétaire du destin de notre progéniture, tout en l’amenant en terrain sûr ?

J’avais dans un livre précédent opposé la politique de l’enceinte à celle de l’élastique. L’« élastique », c’est le parent qui s’oppose immédiatement à tout comportement qu’il estime nocif pour son enfant, avec une force proportionnelle à sa dangerosité. L’« enceinte », c’est dire : « Tu peux expérimenter tout ce que tu veux, mais les limites sont ici ; voici, pour l’instant, les interdits que tu ne peux pas franchir ». Le « pour l’instant » est très important, appuyé. Sinon, bien sûr, c’est une tentation irrésistible. Probablement les interdits seront-il essayés malgré tout, mais alors le parent doit se montrer intraitable dans la punition. Le rejeton acquiert ainsi la notion que l’univers n’est pas constamment gentil. Un dragon peut se cacher derrière cette enceinte, emplie d’empathie.

La version complète de cette politique éducative est de placer une succession d’enceintes, depuis le parc du nourrisson jusqu’à la triade d’interdits encore essentielle à l’adolescence : drogue-alcool-tabac. Ces enceintes s’ouvrent les unes après les autres, chaque étape initiatique franchie. Au final le premier joint peut être allumé en compagnie des parents. L’instant ne sera pas anodin. Pas une simple « expérience ». Mais l’accession à la possibilité (rien d’obligatoire) d’éprouver détente et plaisir dans des contextes sociaux bien cadrés. Pas d’en faire l’ami du quotidien.

Rien d’original dans cette démarche, me direz-vous. C’est déjà ce que tentent intuitivement la majorité des parents. Sans doute, mais alors pourquoi tant d’addictions ? L’intuition ne serait-elle pas remplacée fréquemment par des discours fascistes de la panconscience ? Drogue démoniaque, morbide, vampirisante, ou au contraire injustement diabolisée, objet de bigoterie des ascètes du plaisir. Ces repères acides dissolvent le bon sens parental, empêchent la mise en place des strates éducatives naturelles. D’autres injonctions panconscientes sont péjoratives. Même la politique d’assistance sociale en contient. Qu’indique-t-elle d’autre que la possibilité de reporter sa responsabilité éducative sur la société ? En fait tous les discours généralisateurs détournent de l’évidence : chacun de ces jeunes esprits affronte l’environnement de manière singulière. Il faut ignorer les repères autocratiques, tant ceux de l’Inquisition que du Libéralisme. Les seuls à conserver sont ces enceintes successives, sans qu’elles se rapportent à un âge ou une définition précise. Valorisons l’intuition de la relation parent-enfant, une oscillation permanente entre empathie et rejet, en la nourrissant de faits avérés, d’histoires authentiques : effets biologiques démontrés pour les drogues, destinées addictives, résiliences.

En plaçant des cloisons autour des oscillations de chaque existence, nous pouvons éviter que tant d’élastiques se rompent.

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Nov 092014
 

homme-mortLes couronnes d’oeillets, dans le cimetière, me semblent les yeux de cyclopes immobiles, séides patients de la Mort, guettant la moindre pause des battements dans ma poitrine, ce pas cadencé qui garde de la Grande Faucheuse. Les pierres tombales ne sont-elles pas basculantes, langues ouvrant sur de larges gueules avides d’enfourner le promeneur imprudent ?

Le rite mortuaire laisse une frustration terrible dans l’esprit de ceux pour qui le défunt comptait vraiment. Il n’est qu’un repère de politesse sociale. Une cérémonie ne suffit pas à donner du sens à une disparition. Les repères servent à en construire d’autres et s’étayer mutuellement. Ils ne peuvent pas occuper une portion de néant. Le décès d’une moitié de soi est la fugue de la moitié de l’esprit hors du Réel, parti à la poursuite de celui qui manque. C’est pourquoi l’endeuillé semble absent. L’un de ses hémisphères flotte dans un parloir onirique, attendant que se présente de l’autre côté une voix aimée, qui ne vient jamais.

Pour que la vie parvienne à inclure son début et sa fin, son sens doit être extrêmement puissant. Ce n’est pas lors d’un enterrement qu’il se construit. Sa recherche démarre bien avant. Lorsque nous sommes bouleversés, émiettés, dynamités par la perte d’un proche, sédimentons lentement sur deux questions :

Avons-nous trouvé un sens à notre propre vie ? La disparition du défunt nous confronte-t-elle à cette angoisse de périr sans avoir eu de raison d’exister ?

Étions-nous projetés dans la conscience du défunt, y cherchions-nous une prolongation de notre propre existence (quand c’est un enfant qui meurt), et sommes-nous anéanti par la perte de sens que représente la disparition de ce réceptacle ? N’avons-nous pas, dans ce cas, investi trop en totalité nos espoirs au même endroit ? N’aurions-nous pas négligé d’autres cibles merveilleuses pour notre amour ?

Des questions difficiles. Souvent il suffit de se les poser, sans y répondre. Simplement pour engager sa résilience. Vous rétorquerez sans hésiter que vous et le défunt formiez une entité synergique. Les deux ensemble étaient beaucoup plus grandioses que leur simple somme.

Rien à se reprocher. N’attendez pas, alors, pour vous re-procher, c’est-à-dire resserrer votre ceinture de proches, s’efforcer de faire mousser votre bain social.

Vous continuez à pétiller et pourtant tout a changé : vous avez désormais une ombre supplémentaire…

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Oct 182014
 

Tout individu est une collection d’erreurs. Le problème de l’identité est simplement de parvenir à les assembler.

*

Une religion est une théorie de Dieu.

Le Jugement Dernier est le plus grand accélérateur de particules jamais conçu, destiné à confirmer la théorie chrétienne de Dieu.

*

L’individualisme est un refuge pour les valeurs les plus hautes comme les plus médiocres.

*

L’homme n’a la propriété que de ses concepts, pas de ses mots.

*

Notre aversion fondamentale envers l’immigration provient de ce début tout précoce de la vie où, spermatozoïde, nous avons franchi en vainqueur le seuil de l’ovule, essoufflé, le flagelle battant, ne pouvant croire à notre chance extraordinaire, et avons refermé aussitôt la porte, secouée un instant plus tard par les coups de poing rageurs de nos innombrables concurrents.
Nous n’avons jamais ouvert…
… et y avons gagné un éternel fonds de culpabilité.

*

Si vous vous cherchez encore, cherchez des dissonances. Trempez-vous dans leurs défis.

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Les croyances sont des paradigmes fusionnés, trop représentatifs de la totalité de leur propriétaire, qui n’est pas encore un contrôle supérieur de ces repères, capable de les démembrer.

*

Un placebo n’est dangereux que lorsqu’il exclue un traitement efficace.

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La méditation est une extension du sommeil, quand les nuits ne suffisent pas à se faire changer assez vite à son propre goût.

*orc-pensif

L’ambition doit précéder les moyens.

(c’est aussi le résumé du malheur du monde)

*

Plus une idée est candide, plus elle peut cacher une révolution.

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Rire de n’importe quoi
éprouve la force de nos repères.

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Avec le toucher, tout devient cher,

tout devient chair.

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La clairvoyance ? Surcotée.
Ne pas comprendre les choses est le meilleur moyen de vouloir les changer.

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Sep 112014
 

(J’ai écrit ce texte pour vos vieux neurasthéniques et les patients auxquels on annonce de mauvaises nouvelles, s’il peut les aider…)

La philosophie de l’amour de l’instant est propre au vieillissant. Attention, ne prenez pas cette remarque comme un rejet quelconque de cette voie d’enchantement. Néanmoins il faut la mettre en place le plus tardivement possible, quand les plaisirs tirés de l’anticipation sont en voie d’épuisement. L’esprit étant pragmatique, c’est d’ailleurs ce que la plupart d’entre nous faisons, spontanément.

Un exemple démonstratif est la survenue brutale d’une maladie grave, au pronostic sombre voire létal à court terme. Aucune anticipation n’est désormais possible (sauf pour les croyants). Les dernières sources d’intérêt tournent, tournent en rond, et tombent dans l’entonnoir de l’instant. Lui seul peut encore faire jaillir une satisfaction.

C’est la raison pour laquelle tous nos proches apparaissent sous un nouveau jour : nous voudrions les embrasser, les caresser, leur tenir indéfiniment la main sans se lasser. Leur présence est un soleil dévoilé par l’évaporation des brumes de la routine quotidienne. Tout le plaisir qu’elle procure se concentre dans les instants qu’il nous reste à vivre, au lieu de se diluer sur l’étendue immense de notre anticipation. La vieille tapisserie du destin disparaît sous les ombres et la poussière tandis que la flamme impertinente du moment-môme illumine encore notre conscience si elle n’est pas trop abrutie par les drogues.

Un jeune esprit, cependant, fonctionne tout autrement. Lui est au contraire coincé dans le présent. C’est la raison pour laquelle le temps lui semble interminable (surtout entre deux vacances scolaires !). Il ne possède pas encore les routines mentales du traitement de la vie qui permettent aux adultes de supporter l’uniformité quotidienne, dont certaines portions (professionnelles, hygiène, déplacements, gestion administrative…) sont incontournables.

Un jeune anticipe, certes, mais de façon irréaliste. Il ne peut pas véritablement étirer sa conscience jusqu’à lui faire inclure cet avenir qu’il espère. Trop incertain. Pas assez de liens solides, dans le quotidien, avec lui. Il doit chercher ses récompenses dans le présent, davantage que l’adulte installé au sein d’une vie établie, non pas seulement dans ses routines, mais aussi dans ses projets réalisables.

C’est en partie l’origine d’une constatation paradoxale : les adolescents s’entendent bien avec les vieux qui prennent plaisir à l’instant. Mieux qu’avec les adultes toujours axés sur des perspectives.

Vivre dans une anticipation permanente rend parfaitement heureux, à partir du moment où ces attentes sont agréables. Nous cherchons tous à consolider ce bonheur en grande partie virtuel, qui satisfait grandement un besoin parmi les plus fondamentaux : améliorer notre emprise sur le monde. Las ! Méchant univers, qui fréquemment renâcle et brise soudainement l’azur de nos anticipations ! Il faut alors se reconcentrer sur l’instant, malheureusement pour le travailler, comme au jour les plus pénibles de notre enfance, et non pour y prendre plaisir.

La véritable source de la dépression est la difficulté conjointe à anticiper et à trouver du bonheur dans l’instant. Ne reste plus qu’une routine de vie insipide, dénuée de toute oscillation. Ni l’adulte ni le jeune/vieux qui sont en nous n’éprouvent plus rien. Famine d’émotion. Néant dépressif.

Reconstruire l’anticipation du dépressif est particulièrement long et difficile, vain s’il est âgé. Ne reste qu’à lui redonner le plaisir de l’instant. Cette philosophie est une voie d’échappement naturelle à la déprime de l’âge, quand le futur se rétrécit.

Créez donc des instants d’autant plus exceptionnels qu’ils sont peu susceptibles de se renouveler. Partagez-les avec ceux qui sauront les renforcer, les jeunes et les autres vieux, et ne vous formalisez pas trop si la génération intermédiaire, dont l’esprit est étendu de leur majorité à la fin de leurs remboursements d’emprunts, sont moins attentifs au sel de vos merveilleuses inventions.

 Posted by at 11 h 38 min
Août 232014
 

Le racisme est partout. Des échecs, où ce sont toujours les blancs qui démarrent avant les noirs, aux dominos, où les noirs sont des points sagement alignés à leur place au milieu d’un univers blanc.

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« Avant-terrement » : la période où l’on (plato)nique la mort, sans être encore enterré comme tous ses amants.

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Seul le lit possède un cadre où l’homme et la femme vont parfaitement ensemble.
Ailleurs c’est un tragique malentendu.

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Le seul moyen de ne pas vouer une haine inextinguible à la loterie génétique est un amour ineffable pour la diversité.

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N’apprenons-nous pas des clowns autant que des savants, les premiers nous montrant bien plus efficacement les conduites stupides ?
Souvenons-nous en pour un zeste de pitié quand nous voyons s’agiter les politiciens hargneux et les philosophes « agissants ».

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La dernière partenaire de danse qui supporte de se faire marcher dessus et tirer violemment sur les bras est la tondeuse à gazon.

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La psychothérapie est tricher davantage avec son esprit, parce qu’on ne l’a pas assez fait auparavant, puis recommencer à tricher de moins en moins avec lui.

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Toujours est-il besoin d’avoir ses extrémistes
pour se faire indiquer la bonne piste.

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La fibromyalgie n’est pas une pathologie mais un manque.
Elle n’est pas excès de douleur, mais défaut de plaisir.

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Le seul ingrédient indispensable d’une provocation est son brin de vérité.

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Le machisme est un mélange d’hétérosexualité pour la reproduction et d’homosexualité pour la relation sociale.

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Quand les gens ont une mauvaise raison de s’énerver, le plus efficace est de leur en fournir une bonne.

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Le sage est seulement quelqu’un qui s’exhorte davantage à la sagesse que les autres.

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On est suspendu désespérément aux lèvres quand sous ses pieds n’existe qu’un décolleté vertigineux.

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Vous croyez-vous propriétaire d’un livre ? C’est lui qui devient propriétaire de votre esprit.

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La vérité est plus néfaste que l’erreur,
surtout depuis qu’elle a recruté la paresse.

(Il est devenu plus facile de lire la « vérité » plutôt que refaire le difficile chemin des erreurs)

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Les donneurs de leçons sont précieux… non pas pour les élèves, mais pour ceux qui cherchent à en donner à leur tour.

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Une croyance doit être entretenue régulièrement. Une connaissance survit seule.

(bien sûr certaines connaissances peuvent être fausses, et des croyances vraies)

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Le plus merveilleux chez l’homme est certainement qu’il puisse se faire toutes les idées fausses possibles sur lui-même, alors que le Réel n’en a aucune.

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Juil 132014
 

La dépression est la prise de conscience inappropriée de nos incohérences. Elle correspond à une perte d’efficacité de l’Inventeur (2), que l’on pourrait rebaptiser ici l’Affabulateur, garant de notre continuité psychique. Sans lui, impossible d’établir la fusion entre nos intentions et les informations fournies par l’environnement. Une distance insurmontable se manifeste. La dépression provient de l’ingurgitation malheureuse d’Observateurs (3) étrangers en polyconscience. L’image trop précise, peu malléable, qu’ils ont de nous, devient un poison pour l’Affabulateur. Elle s’est inscrite trop profondément pour pouvoir être simplement rejetée comme information fausse. Elle fait à présent partie de la Psociété. Les vives pulsions en provenance du Stratium (4) inférieur s’évaporent sous le soleil trop ardent de l’objectivité, comme un fleuve se perdant dans des marais en voie d’assèchement.

La dépression est difficile à traiter parce qu’en réalité le dépressif convient à beaucoup de gens. Dans ce monde surpeuplé de prétentions, le dépressif n’est pas envahissant. Il est même complètement absent. Il ne gêne que les proches, ceux qui ont investi sur lui, et en quelque sorte se désespèrent de voir que sa valeur n’est plus cotée à la bourse sociale.
En fait, si vous y réfléchissez, les gens pénibles sont au contraire ceux disposant d’un Affabulateur omnipotent, capable d’opposer systématiquement une « bonne » raison à n’importe quelle remarque pertinente. L’image inversée du dépressif est le maniaque, vivant dans un monde splendide dont il est l’empereur incontesté. Autant le caractère pathologique du dépressif est évident, autant il est difficile de repérer la frontière précise entre le maniaque psychotique et le simple optimiste, tant nous sommes naturellement positivistes.

Le problème posé par cette nature est que nos positivismes individuels sont en concurrence. Ce sont les congénères qui vivent dans un monde trop illusoire (pour nous) qui nous gênent, tandis que ceux ayant absorbé les évaluations de notre Observateur sont au contraire « affiliés » à notre propre monde.
Le dépressif s’y insère donc très bien. Il se voit sans fard dans la misère de sa condition humaine, des incohérences entre espoirs et réalisations que nous voyons plus crûment chez les autres que chez nous. Nous lui accordons sans difficulté le droit de se garder de toute gaieté déplacée. Notre charité lui est acquise. Qu’il fasse carrière de cet état n’est pas un réel problème pour la société. Il y a tant d’ambitieux plus difficiles à gérer.

Quel devrait être le traitement d’un dépressif, en conséquence de ceci ?
Il ne repose absolument pas sur une quelconque agression biologique, mais sur le redémarrage de son Affabulateur, soutenu par le vôtre. Dans les faits, cela consiste à lui demander de raconter sa pauvre histoire et lui rétorquer, les yeux dans les yeux, sans vaciller : « Mais vous êtes une personne géniale !!! ».
Mensonge ? Problèmes éthiques et manque d’enthousiasme s’évanouissent entièrement le jour où votre Observateur est devenu assez efficace pour vous faire remarquer que vous pratiquez exactement la même chose sur vous-même. Tous les jours notre Affabulateur personnel nous répète au réveil : « Tu es un type génial. Regarde comme les gens t’aiment. Incroyable que tu aies pu t’insérer dans ce monde hostile de cette façon. Je n’en reviens pas que tu aies une réaction immédiatement disponible pour chaque défi ». Sans cette litanie en toile de fond, personne ne se lèverait le matin.

Alors, n’est-ce pas un effort anodin que prêter un peu ce foutu Menteur à notre congénère dans le besoin ? Eh bien non, justement. Imaginez qu’il devienne aussi doué que nous pour se mentir. Ouh ! L’horrible prétentieux qui se dessine. N’est-il pas préférable, finalement, de le rendre simplement un peu plus euphorique à l’aide de quelques pilules ? Voilà un bon patient. Redevable. Un vernis d’illusion est effectivement offert. Celui, en couche épaisse, d’un malade. Mais lui fournir l’appréciation merveilleuse autant que fausse qui lui permettra de réaliser ses intentions, ah ça non !
Les antidépresseurs, au mieux, gardent la tête hors de l’eau. Ils n’ont jamais fait apprendre à nager.

(1) J’ai voulu bien sûr parodier, dans le titre, l’article paru dans Le Point « L’Académie de médecine au secours des antidépresseurs », qui a servi de point de départ à ce texte.
(2) L’Inventeur est cette faculté du cerveau gauche à trouver une explication à tout ce qui survient dans notre environnement, même lorsque nous disposons d’informations inadéquates ou insuffisantes.
(3) L’Observateur est une faculté plus tardive qui permet de considérer le fonctionnement de son propre esprit, disons « objectivement » pour simplifier. Nous l’entraînons au départ en analysant la situation des autres.
(4) Le Stratium est l’édifice neurologique auto-organisé, partant des groupes traitant les entrées sensorielles et rétro-contrôlé en étages successifs jusqu’aux fonctions supérieures.

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Juil 052014
 

criLa pulsion souterraine est considérée en psychanalyse comme fondamentalement identitaire. La souffrance de l’être provient de la médiocre satisfaction apportée par notre comportement, calé sur nos souhaits superficiels, tandis que les profonds crient leur désespoir, et se manifestent par de brefs actes d’une terrible incohérence.

En théorie polyconsciente, l’identité est répartie entre la société intérieure, la biographie, et le corps, tout cela emballé par le « Je ». Chercher à étendre son identité par un travail sur la biographie est parfaitement licite, et en ce sens il faut adouber les efforts psychanalytiques. Cependant ce n’est pas une thérapeutique, plutôt un apport de sens à l’existence. Pourquoi ?
Les désirs profonds, instinctifs, sont la partie la plus basse de l’édifice neurologique auto-organisé. Ce serait manquer de prétention que situer là son identité. C’est d’ailleurs le danger majeur de l’exploration de son propre inconscient : la régression. L’on pourrait finir par se réduire à ces pulsions instinctives, le garçon se voir comme réalisé seulement le jour où il couchera avec sa mère, ou quand il aura liquidé son rival de père. Ce n’est pas un danger propre à la psychanalyse. Le fervent adepte des neurosciences se regarde comme un amalgame réducteur de comportements pré-programmés et devient prévisible à l’extrême, le moindre aspect de sa vie devenant réglé par ce qu’il connaît du fonctionnement de son esprit.

L’identité ne trouve rien de spécifique dans ces intentions fondamentales communes à tous, même aux animaux, et inscrites par la génétique. Elle réside dans la manière dont nous les avons confrontées, jour après jour, aux résistances de l’environnement. Elle réside dans les mimétismes comportements que nous avons pêchés autour de nous et remaniés pour assembler une société intérieure unique. Notre identité est ce capharnaüm, réussites et échecs inclus, conduites harmonieuses et dysharmonieuses. Il est nécessaire de réfléchir dans son individualité aux modifications que nous voulons y apporter, aux nouvelles personae que nous voulons intégrer, et ne pas se faire taguer un modèle qui plaît surtout à d’autres ou à la société.

Le coeur de notre identité est l’univers d’illusions construit à propos du Soi, l’anticipation d’un destin jamais modeste puisque même dans le respect de règles de vie simples nous cherchons à approcher la perfection. L’identité est la fleur de la poussée individualiste. Elle veut laisser une trace indélébile sur le monde. Si nos moyens nous le permettaient, chacun d’entre nous chercherait à dévorer l’Histoire et à en expulser une nouvelle, irrémédiablement digérée par ses actes singuliers.

Vous retrouvez dans la saillie de Lacan ce fil conducteur à propos de la psychanalyse, c’est-à-dire que les désirs mis à jour par la cure existent bel et bien, mais que les rechercher est une démarche identitaire et non une thérapeutique de l’identité. Nous n’avons pas forcément besoin de les connaître pour disposer d’une personnalité efficace.
Notre propre saillie sera celle-ci : lorsqu’il est impossible de s’emparer de l’Histoire, la consolation est de s’emparer de « son » histoire.
Et puis… qui sait ?

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Juin 082014
 

Anecdote : En voyage, j’entends l’annonce classique : « Mesdames et messieurs, si un médecin est à bord, nous lui demandons de se présenter au personnel navigant ». Je fais signe à l’hôtesse la plus proche, et me voici emmené au fond de l’avion. Debout près de la porte arrière se tient une vieille dame, voûtée, légèrement tremblante, habillée de pied en cap, accrochée à son sac, et refusant de regagner son siège. Elle insiste fort sérieusement pour descendre. La vue des nuages, à travers le hublot, défilant sous le ventre de l’avion, ne semble aucunement diminuer sa résolution.
Je la prends doucement par l’épaule :
—Bonjour madame, je suis là pour vous aider. Comment vous appelez-vous ?
—Irène, répond-elle.
Un long coup d’oeil sceptique a vérifié au préalable que je ne suis pas un crapaud soudainement affublé du don de la parole.
—Enchanté, Irène. Et où allez-vous donc aujourd’hui ?
—Je rends visite à mon petit-fils, qui a une forte fièvre. Mais j’ai raté mon arrêt ! J’oublie parfois un peu les choses. J’ai demandé à ces dames de nous arrêter. Il faut absolument que je descende !
Me disant cela, elle réussit la performance de fixer mes yeux un instant, avec un regard à la fois impératif et empli d’un grand vide, puis tourne à nouveau sa tête vers le hublot en serrant les lèvres.
—Irène, est-ce que vous avez fait du vélo quand vous étiez petite ?
Cette fois c’est sûr : je suis bien une chenille hallucinée fumant son narguilé au sommet d’un champignon géant du monde d’Alice. La vieille jette prudemment :
—Oui, j’avais un vélo…
—Vous souvenez-vous, Irène, que lorsque vous avancez à bonne allure sur le vélo, il faut attendre qu’il s’arrête avant de descendre, sinon on peut se faire très mal ?
— […] —Hé bien nous sommes à bord d’un avion aujourd’hui, tous les deux, et nous devons attendre qu’il s’arrête complètement avant de descendre, sinon tout le monde va se faire très mal, et vous ne pourrez pas voir votre petit-fils.
Son épaule se relâche légèrement et je la conduis à son siège.
Elle n’ôta pas son chapeau et resta les mains verrouillées à son sac jusqu’à la fin du vol. Je n’aurais pas voulu être à la place du douanier qui allait tenter de le lui faire ouvrir…

Irène a un Alzheimer donné comme « débutant », mais sa dégradation est en fait avancée. Le Stratium, chez elle, est en plein délabrement. Sa conscience plane au-dessus de nuages de plus en plus opaques, en effet. Émergent seulement des repères antiques et cardinaux, entre autres le petit-fils tombé un jour malade et que c’était sa responsabilité de secourir. Son fil biographique est rompu. Elle n’est plus capable de lui adjoindre les évènements du présent. Seules les routines les plus ancrées lui permettent encore d’enchaîner ses actes. Si un trou survient dans cette suite, elle se retrouve en plein brouillard. L’Inventeur, l’un des derniers encore à bord de l’esprit qui fait naufrage, affabule en urgence une tâche de liaison quelconque. Seules les plus cardinales sont accessibles. Elles n’ont aucun rapport avec l’enchaînement du présent ? Peu importe. L’une d’elles sert à boucher le trou, à défaut d’une meilleure cohérence. L’Observateur confus adapte le contexte avec des illusions piteuses : « Je ne suis pas dans un avion, mais dans le bus qui m’emmène chez mon petit-fils. Je ne reconnais pas le paysage, donc j’ai du rater mon arrêt. Il est impératif que je descende ».

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Mai 312014
 

Le groupe le plus difficile des maladies chroniques est la douleur prolongée. La douleur cloître la personne dans sa maladie, l’immobilisant au niveau d’éprouver sa douleur, et l’empêchant de réfléchir autrement.

L’échange avec d’autres personnes bloquées dans la même situation est une aide, cependant c’est la méthode la plus lente pour s’améliorer, nous allons voir pourquoi. S’évader de la maladie nécessite de construire un niveau d’auto-organisation supplémentaire, où l’on se regarde vivre l’épreuve et l’on cherche comment l’insérer dans son fil biographique. Une tâche malaisée. Il faut regarder l’ensemble de son existence, lui avoir trouvé un sens. Mais c’est une certitude : en grimpant les niveaux d’auto-organisation il est possible de maîtriser n’importe quelle douleur.

 

J’ai traité le sujet sur cet autre blog. Il a besoin d’un remaniement pour le cas particulier de la maladie chronique, où l’esprit, mis en face d’un problème insurmontable par son propre corps, tend à le nier au tout début, puis à l’amplifier dans une réaction de défense : si la maladie est insoluble c’est parce qu’elle est « grave », plutôt que l’esprit soit obligé de s’évaluer négativement, parce qu’incapable de la résoudre.

C’est une bonne réaction de défense, soit dit en passant. Néanmoins il en existe de meilleures, par exemple l’anticipation de la guérison.

 

Malheureusement cette solution est difficile à conseiller. C’est vécu comme une démission de la part du corps médical. Le malade doit « s’emparer » lui-même de cette attitude (en général il est déjà construit dans ce sens) grâce aux éléments objectifs qu’on lui fournit. Pour les autres il est plus simple de choisir la solution « gravité de la maladie » qui génère une solidarité bien venue autour de soi.

La présentation positiviste des éléments objectifs de la maladie (tel que le font la plupart de mes articles sur la rhumatologie) aide les gens engagés dans l’auto-guérison. Par contre elle gêne les gens engagés dans la défense du Soi.

Au final tout le monde finit par aller mieux, mais il existe une durée d’extinction très variable, selon la solution choisie, de l’attention portée aux séquelles de la maladie. C’est plus facile lorsque l’on a une oeuvre fortement identitaire à continuer ou reprendre. Parfois on la trouve dans l’expérience de la maladie, c’est-à-dire que l’on va prendre soin d’autres malades, comme le font beaucoup d’ex-patients sur les forums.

 

Si vous pensez que le pouvoir de l’esprit n’est pas si important face à la maladie, alors réfléchissez à ceci :

Pourquoi, lorsque l’on annonce à des gens qu’ils ont une affection rapidement mortelle, par exemple un cancer de mauvais pronostic, voit-on certains s’effondrer de façon catastrophique et irrémédiable, tandis que d’autres organisent leur fin de vie avec une sérénité extraordinaire ?

Ils ont pourtant la même maladie.

 

Voilà ce qui apparaît d’un autre niveau d’auto-organisation.
J’espère qu’il ne vous apparaît pas trop désincarné 😉
Je vous assure que ce n’est pas le cas.
Pour que nos patients puissent s’en emparer, il faut libérer leur esprit de la douleur, c’est-à-dire leur prescrire des antalgiques puissants si nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Les voici dans les conditions de réaliser le travail psychologique. Il faut les y atteler, plutôt que les conserver dans leur transfert sur votre toute-puissance médicale.

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Avr 192014
 

Le médecin est parfois sollicité pour avis sur les méthodes d’amélioration personnelle. Voici mon texte sur le Zen (je fais en général 3 versions de difficulté croissante ; celle-ci est la plus détaillée)

Le Zen contient de très fortes ambivalences. Pour les comprendre, il faut séparer soigneusement intentions et techniques. Ces dernières sont d’une efficacité remarquable pour affermir le contrôle de soi. On les retrouve logiquement dans les stages d’amélioration personnelle. Pour réaliser quels objectifs ? C’est là où le Zen est facilement travesti, pas toujours pour de mauvaises raisons.

Le Zen est considéré comme la version la plus « pure » du bouddhisme. C’est véritablement une représentation spirituelle étroitement accolée au Réel. En ce sens elle est déshumanisante. La caractéristique de l’esprit humain est en effet de se détacher du Réel, pour l’appréhender et le contrôler. A l’origine, le Zen, et le bouddhisme, sont des philosophies de résignation, créées pour ramener ses adeptes dans le sein du Réel, c’est-à-dire abolir leurs intentions excessives. Une solution judicieuse… quand elles sont impossibles à réaliser. Où sont nées ces philosophies ? Dans le sang et la souffrance des masses asiatiques peinant pour vivre aux siècles passés. La faculté d’agir était alors réservée à une élite. Les choses ont-elles véritablement changé ? La société d’aujourd’hui facilite-t-elle le bonheur de ses citoyens ? La démocratie leur a-t-elle véritablement redonné, individuellement, les moyens d’agir ? Ou les chaînes se sont-elles simplement installées directement dans les têtes au lieu d’être forgées par des soldats ? La vogue du bouddhisme en Occident apporte une sorte de réponse.

Il faut garder à l’esprit que les religions sont monistes, conçues pour faire contrepoids aux extrémismes de la pensée humaine. Elles tentent de ramener nos individualités égarées vers un « Grand Tout » commun à l’espèce (pour l’islam et la chrétienté) et même à l’ensemble du vivant (pour les animistes et les religions orientales). La doctrine zen originelle est « l’ordre du monde ne doit pas perturbé ; il faut en prendre soin ; ne menaçons pas l’avenir ».

Il existe en face un autre monisme dangereux : celui de l’homme tout-puissant, pénétré de ses seules intentions, indifférent à la réalité du monde. Celui qu’ont combattu les religions. Il peut parfaitement se servir des techniques zen à des fins différentes. Dans le monde du travail par exemple, un manager peut en faire un instrument de subornation, contrôlant ses émotions pour qu’elles n’interfèrent pas solidairement avec les difficultés de ses salariés.

ethiqueCar le Zen ne dit rien de ce que doit être l’Homme. Incomplétude voulue, puisque sa doctrine ne concerne que le Réel. Elle s’entoure d’un parfum de moralité, mais la solidarité qu’elle prône avec le monde est tellement diffuse qu’elle en perd toute consistance. Nous ne pouvons pas traiter de la même façon un insecte ou un humain. Même envers nos congénères, nous sommes obligés de stratifier notre solidarité, au risque sinon d’un effondrement de pouvoir.

En réduisant le Zen à ses techniques, certains le définissent comme voie de l’action plutôt que de la résignation. Tout dépend de l’objectif. Ce peut être une action contre les débordements de nos pulsions, contre la présence même de l’insatisfaction, qui nous encourage (énergiquement) à la passivité. Ce peut être une action contre le défaut de contrôle sur soi, obstacle à obtenir satisfaction ; nous sommes encouragés tout aussi énergiquement à intervenir. Ainsi, si le Zen est une voie de l’action, elle est indifférente aux buts.

A partir du moment où la science est devenue l’émanation la plus précise du Réel, et où l’on s’approprie ses connaissances, il n’est plus nécessaire de renforcer davantage encore le matérialisme par une révérence à son encontre. Mieux vaut réfléchir à sa condition humaine, découvrir de nouveaux moyens d’enchanter le Réel, retrouver un pouvoir personnel pour le contraindre grâce à ces nouvelles connaissances acquises sur lui.

Qu’est-ce que ce « Je » qui va agir ? Qu’avez-vous mis dans votre polyconscience ? Notre propre doctrine n’est pas de chercher un « équilibre » en maîtrisant ses émotions par de simples techniques, mais de leur trouver une multitude d’opposants, afin d’entretenir un conflit productif. Ce n’est pas tant le Réel qu’il faut accueillir davantage en soi, que les pensées des autres êtres raisonneurs.

N’abandonnons pas notre dualisme.

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Avr 122014
 

Au premier abord, l’on pourrait penser que le sommeil sert à reposer le corps entier, en particulier la musculature si elle est sollicitée par une activité physique fréquente. En fait non. Par exemple un animal comme la girafe, pesant une tonne en moyenne, dort moins de deux heures par nuit. Le corps récupère quand il est simplement inactif. Il semble donc que le sommeil soit une nécessité propre au cerveau, très universelle puisque même les insectes « dorment ». Comme leur système nerveux est rudimentaire, ce n’est pas très apparent ; on parle de dormance plutôt que de sommeil.
Bon nombre d’observations indiquent à vrai dire que certains centres neurologiques peuvent se mettre en veille tandis que d’autres continuent à fonctionner. Les mammifères marins, obligés de remonter régulièrement à la surface pour respirer, font dormir leurs deux hémisphères cérébraux à tour de rôle.
Même chez l’être humain, en période de manque de sommeil, il est probable que certains centres « s’éteignent » et que nous prenions des décisions imparfaites, inadéquates. Nous accusons la « fatigue ». En vérité notre esprit est amputé. Et il n’a aucun moyen de s’en rendre compte : il n’existe pas de capitaine dans la cabine de pilotage frontale pour dire si le personnel est au complet. C’est particulièrement apparent quand un centre intégrateur est détruit par un accident vasculaire : le sujet nie la perte de ses facultés, souvent même lorsqu’on lui démontre l’évidence.

Les variations de l’activité cérébrale permettent de classer le sommeil en cinq phases :

  1. Somnolence (4 à 5%), clonies musculaires
  2. Sommeil léger (45 à 55%), sensibilité aux stimuli extérieurs
  3. Début du sommeil lent profond (4 à 6 %), ralentissement des signes vitaux
  4. Sommeil très profond (12 à 15%), le somnambulisme se loge ici
  5. Sommeil paradoxal (20 à 25%), vive activité du cerveau et des yeux, signes vitaux remontés, les muscles restent relâchés.

Ces phases s’enchaînent en cycles de 1H30 à 2H, durée remarquablement stable chez un individu tout au long de sa vie. Une nuit représente 4 à 6 cycles. Les proportions des phases ne sont pas identiques d’un cycle à l’autre au cours d’une même nuit : davantage de sommeil lent pendant les premiers, de sommeil léger et paradoxal pendant les derniers.
Les micro-éveils, entre les cycles, dont nous ne gardons aucun souvenir s’ils durent moins de 3 minutes, sont importants pour changer éventuellement de posture. Probablement que les gens souffrant d’un torticolis au matin ne se sont pas assez réveillés et mobilisés entre les cycles. Il peut être judicieux, quand on est coutumier de tels incidents, de mesurer la durée précise de son cycle et de favoriser les micro-éveils par une alarme soigneusement programmée et peu agressive.

Le sommeil lent profond diminue avec l’âge, donnant aux personnes âgées cette impression d’insomnie permanente alors que la durée totale de leur sommeil est le plus souvent normale. Le leur expliquer évite les consommations inutiles de drogues hypnotiques.

Le sommeil paradoxal est classiquement associé aux rêves. Ceux-ci démarrent en réalité pendant le sommeil profond. Leur souvenir est vif si l’on est réveillé pendant une phase paradoxale, tandis qu’ils sont confus lors d’un éveil en sommeil profond.
Le sommeil paradoxal est également considéré comme le plus nécessaire, le seul indispensable au bon fonctionnement apparent d’un individu, et dont la suppression prolongée le ferait mourir. Il ne représente que 2 heures par nuit.

Certains « transhumanistes » férus d’améliorations corporelles ont ainsi proposé de « hacker » le cerveau en l’obligeant à se contenter du sommeil paradoxal. Une observation fonde cette idée : le cerveau en manque de sommeil saute les séquences dites accessoires et se dépêche d’entrer en phase paradoxale, pour profiter de ses qualités essentielles. Il est ainsi possible de sectionner les périodes de sommeil pour en réduire la durée totale. L’application la plus courante est la sieste ; grâce à un bref endormissement (20 à 30 minutes), elle réduit le sommeil nocturne de 8 à 6 heures sans inconvénient.
Pousser le principe à l’extrême amène au sommeil polyphasique. La méthode d’Everyman associe 2 à 4 siestes de 20 minutes régulièrement espacées en journée, entièrement constituées de phase paradoxale (après un temps d’accoutumance), et un court sommeil nocturne de 5 à 3 heures comportant encore un peu de phases dites accessoires. La méthode d’Uberman ne comporte plus que 6 phases paradoxales de 20 minutes, espacées de 4 heures, pour un total de 2 heures de sommeil par tranche de 24 heures.

Le sommeil polyphasique est utilisé par les navigateurs au long cours. Logiquement, il favorise les rêves lucides. Notons également qu’il est naturel chez le petit enfant, mais avec une durée totale largement supérieure.

Le fonctionnement et le rôle du sommeil sont encore méconnus scientifiquement. Dire que certaines séquences sont inutiles est fort aventureux. Des sécrétions endocriniennes s’activent pendant la phase profonde. Ainsi des études sur les effets du sommeil polyphasique ont montré un affaiblissement immunitaire, une baisse de production d’hormone de croissance et de sperme. Ceux qui tentent l’expérience ne se sentent pas en mauvaise forme (quand ils y parviennent), mais il leur est impossible d’objectiver une baisse de performance. Il n’existe pas d’enquête poussée sur le sujet. Compte-rendu traduit en français d’une expérience individuelle.
Argument très fort pour le caractère essentiel du sommeil prolongé : son universalité dans le règne animal, malgré les inconvénients évidents de l’inconscience pour une proie potentielle.

siesteDeux principales théories s’affrontent sur le rôle du sommeil. Toutes deux s’accordent pour le voir comme une digestion mentale ; il fixe les apprentissages importants de la journée. Elles divergent sur les modalités.
La théorie la plus classique voit l’intense activité neuronale au cours de la phase paradoxale comme un renforcement des synapses déjà fortement sollicitées en heures d’éveil ; les souvenirs sont gravés. Pour l’alternative séduisante proposée par Tononi et Cirelli, le sommeil est au contraire un affaiblissement global de l’activité neuronale, très coûteuse pour l’organisme (le cerveau consomme 20% des ressources énergétiques). Seules les connexions les plus sollicitées persistent, tandis que les autres reviennent à une sensibilité standard, c’est-à-dire que le schéma qu’elles forment est oublié.
Nous voyons qu’en réalité ces deux visions ne sont pas si contradictoires. Dans les deux cas existe un renforcement ou affaiblissement de synapses par rapport à d’autres.

Pourtant il serait réducteur de ne voir dans le sommeil qu’un tri des souvenirs. A l’évidence, par les rêves, nous fabriquons de grands pans de nouvelles vies, certes influencées par les évènements du quotidien, mais pas toujours. Il est très surprenant, lors de la brève remémoration des rêves, de constater à quel point ces scénarios virtuels sont réalistes, sophistiqués, inventifs (bien davantage que pendant l’éveil), plausibles ou totalement fantaisistes ; cependant même projeté dans le décor le plus fantastique le rêveur y croit. Il développe l’histoire.

Nous avons clairement affaire à un générateur d’alternatives. Le cerveau éveillé, en effet, passe son temps à traiter la file des évènements selon les règles éprouvées et gravées en mémoire. Il se livre rarement à des tentatives saugrenues, à des conduites baroques, particulièrement celles qui lui seraient défavorables. Le cerveau qui rêve, lui, ne se prive d’aucune expérience. Il peut se placer sous la menace d’un monstre effrayant, et juger des options pour s’en sortir. Le rêveur fabrique un large éventail d’alternatives qu’il serait éventuellement dangereux de tester en période d’éveil.
Le sommeil paradoxal, notons-le, est prépondérant chez le nourrisson, encore très pauvre en automatismes sûrs.

Est-ce surprenant, dans ces conditions, que notre cerveau fournisse le matin nos idées les plus géniales ?
Vous lui donnez un problème à résoudre le soir. Concentrez-vous un peu dessus lors de votre plongée en somnolence. Vous avez toutes les chances d’avoir la solution le matin. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il vous manque des connaissances intermédiaires. Tentez de décomposer le problème en fractions plus simples.
De grandes créations historiques ont été, d’après leurs auteurs, présentées à leur conscience au réveil, par exemple la structure cyclique du benzène (Auguste Kekulé), un procédé de gravure sur cuivre (William Blake) ou la Sonate du Diable (Giuseppe Tartini). Combien d’inventions en état d’éveil, à vrai dire, sont le résultat d’un agencement nocturne d’idées pétillantes ?

Pas étonnant non plus que l’on fasse du sommeil le coeur de notre activité métaphysique, une connexion avec l’invisible. On peut en rapprocher les états alternatifs de conscience procurés par les hallucinogènes. Ces moments sont des bouillonnements d’activité mentale débridée, largement affranchis de la raison. Une pépinière de croyances et d’idées originales. Faut-il pour autant continuer à les exempter, éveillé, de la validation par la raison ?

La conclusion la plus importante est celle-ci : alors que nous ne connaissons pas avec précision le rôle du sommeil, son coeur est peut-être ce générateur d’alternative, qui est le gardien de notre individuation. C’est-à-dire qu’en période d’éveil nous mettons essentiellement en pratique des routines patiemment apprises au fil du temps. C’est en dormant que nous devenons différents, singuliers. N’est-ce pas une notion essentielle, même si elle reste une hypothèse, à une époque où l’on trafique le sommeil de bien des façons, où l’on fait disparaître les phases paradoxales avec l’alcool et les benzodiazépines pris en soirée, où les adolescents passent des nuits blanches ? Comment ces gens pourraient-ils se rendre compte qu’ils inhibent ainsi l’évolution de leur Moi ?
Cela leur est impossible.

Mar 272014
 

Une nouvelle espèce d’êtres humains est en train de grandir. Comme la précédente, elle est dotée d’un esprit individuel regroupant trois composantes : le Corps, la Biographie, et la collection des représentations que nous appelons « société intérieure » ou Psociété. A la différence de la précédente, cependant, le Corps a perdu énormément en importance psychique. Il est devenu une sorte d’appendice gênant et rarement aussi gracieux qu’on l’espère. Créer ses automatismes et les entretenir est fastidieux. On le contraint du mieux possible à satisfaire l’image conçue par la Psociété. Les contentements que procure son activité sont affadis face aux plaisirs purement cérébraux, en forte progression. L’on s’occupe sans enthousiasme des besoins du Corps s’il n’existe pas une grosse récompense à la clé.

Plusieurs symptômes de cette évolution sont apparents : l’augmentation étonnante des dispenses sportives (alors que l’éducation physique scolaire a perdu l’élitisme qui décourageait nombre d’élèves), celle non moins surprenante des maladies professionnelles musculo-squelettiques (alors que les conditions de travail n’ont jamais été autant surveillées et adaptées), le succès de l’ostéopathie dès l’adolescence, enfin la quantité de routines installées par les ordis et tablettes dans les psychismes, qui n’ont plus d’espace et de temps à consacrer aux réclamations du Corps.

Le Corps passe lentement du statut de part du Moi à celui de véhicule du Moi. Cette nouvelle affectation a un avantage considérable : on peut désormais le confier aux garagistes, pour l’entretien, pour remplacer les pièces défectueuses, peut-être bientôt changer pour un nouveau modèle. Identique à l’ancien ? Pourquoi donc ? Pourquoi ne pas en choisir un plus conforme à la représentation que l’on en a ? Qu’importe que cette image soit férocement influencée par les médias ; le Corps n’a plus guère d’autorité au sein du Moi pour contester.

Puisque nous limitons la définition du Corps à des afférences sensorielles et à des circuits de traitement réflexes, il semble bien aventureux de lui attribuer une opinion. Et pourtant…
Par exemple n’est-ce pas le Corps qui nous donne cette mauvaise opinion du temps qui passe ? Après tout, c’est essentiellement lui qui en subit les effets.
Plaisanterie. C’est bien notre image du Corps, conçue au sein de la Psociété, qui n’est plus corrélée avec exactitude à l’état du Corps. La représentation n’a pas bougé, est toujours celle d’une personne plus jeune et plus capable. La mise à jour accable notre positivisme naturel.

Le Corps, au cours du vieillissement, continue à envoyer, pour l’essentiel, des signaux de normalité. Il prend en compte la décadence physique, puisqu’elle fait partie de son programme. L’attention que le cortex porte aux changements d’état amplifie considérablement l’intensité des informations telles que la douleur. A détérioration physique identique, une personne se sent indolore tandis qu’une autre déclare souffrir atrocement. En d’autres termes, la représentation corticale déforme l’opinion bien plus juste que fournit le Corps. Comment pourrait-il en être autrement ? Où se situeraient, dans les circuits basiques qui connectent le Corps, les névroses nécessaires à la tronquer ?

Si « l’opinion » du Corps ne s’inquiète pas lors du vieillissement, il n’en est pas de même lors d’un traumatisme, d’une infection, d’une quelconque maladie véritable et menaçante. Les signaux d’alarme sont puissants dans un choc. Impossible de les négliger. Ils démarrent de façon plus insidieuse dans des affections lentes et profondes, telles qu’un cancer ou un trouble métabolique. Cette faiblesse dans l’avertissement pousse même à questionner : est-ce un hasard ? Peut-être ces dégradations sont-elles « naturellement » ignorées dans la mesure où elles permettent de renouveler et de trier le stock de gènes de l’espèce. L’impassibilité du Corps serait alors un fait exprès.

A titre individuel, nous avons intérêt à améliorer ces alarmes, ce dont se charge la médecine préventive avec plus ou moins de bonheur. Les retards peuvent être aggravés également par une représentation trop monolithique du Corps. Si l’individu se perçoit comme invulnérable à l’excès, il niera les premiers signes d’un vrai désordre. Entre cette attitude et l’anxiété pathologique, le compromis n’est pas facile à trouver. La plupart des gens mettent l’affaire entre les mains expertes du médecin, mais l’anxiété concerne aussi sa compétence, et derrière lui, celle de la médecine, qui héberge encore bien des impostures malgré l’abondance de cautions scientifiques.

Que va faire cette nouvelle espèce humaine de son corps ? Elle va greffer, supprimer, corriger, cyborgiser. Elle va en changer de version comme elle change de logiciel d’exploitation, dans ces accessoires numériques de mieux en mieux installés au centre de l’esprit.

La faible appréhension que provoquent ces évolutions vient de cette croyance toujours implicite que nous posséderions un noyau individuel résistant, une âme inaltérable dont le sceau identifierait toujours le même Moi. Il suffit de regarder sa propre biographie, pourtant. S’il fallait définir cette âme immuable et spécifique tout au long des âges de notre vie, nous serions quelque peu évasifs. Heureusement que vient à notre secours cette faculté consistant à repérer les mêmes traits d’un visage, sur de vieilles photographies.

Malgré tout, il existe bien une continuité entre tous ces Moi qui se sont succédés dans notre crâne. Si notre personnalité/Psociété a beaucoup changé en devenant adulte, c’est donc la Biographie qui fait la connexion, mais aussi le Corps. Il est un élément essentiel de la stabilité du Moi. Ses altérations accidentelles provoquent des effets catastrophiques et prolongés sur le Moi. Penser que l’on peut négliger ou modifier le Corps sans conséquences profondes sur la personnalité est une illusion. Même lorsque l’on espère, par des interventions, devenir meilleur, notre caractère devient plus labile. Nous avons bousculé ses fondations les plus profondes. Difficile de se raccorder à ce que l’on a été.

Revenons sur un terrain plus pratique : comment satisfaire le Corps, nous emplir de son « opinion » heureuse ? C’est fort simple ; il ne demande qu’à fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de faire jouer les muscles, mais de développer et entretenir l’incroyable coordination neurologique que représente l’activité physique. La finesse, la variété, la cohérence des mouvements, sont plus importants que la sculpture de reliefs sur le Corps. Privilégiez le jeu, les activités aux gestes libres et pas seulement imposés par des machines ou des accessoires trop contraignants. Par exemple les raquettes sont ludiques mais plutôt agressives pour ceux qui n’ont pas grandi avec, sauf si elles sont légères (tennis de table). La danse conjugue de façon immémoriale l’explosion des talents proprioceptifs et le rapprochement social. Natation et randonnée profitent aux plus solitaires, accompagnés sur mer comme sur terre d’un riche univers intérieur.

Judicieuse également est la tentative de faire de l’activité physique quelque chose de rentable, d’utile, facile à inscrire dans les routines quotidiennes. Ce qui sauve encore l’hygiène de vie des habitants de métropoles, n’est pas la présence de salles de sport, mais les distances importantes qu’il faut parcourir d’un pas pressé, du parking au travail, dans les transports en commun. Le jour où chacun décrochera son Segway de la patère pour sortir de chez soi, rhumatos et ostéos auront d’effrayantes journées de travail…

 Posted by at 9 h 09 min
Fév 152014
 

Un addendum au post précédent, aparté impromptu sur la moralité :

Pas besoin de fouiller loin dans le journal quotidien pour trouver une affaire d’enrichissement douteux, de fripouille intouchable par manque de preuves, d’arnaqueur dissimulé dans les méandres du web, de trader ruinant les petits épargnants sans grand dommage personnel, de grand patron vampirisant son entreprise par des primes mirifiques. L’amoralité paie. Le petit délinquant, mauvais élève, n’en comprend pas les règles et l’exerce trop jeune ; dès qu’il atteint sa majorité, le couperet de la répression judiciaire tombe. Tandis que le démagogue corrompu, l’affairiste cynique, le tricheur habile, le parrain généreux, étudient attentivement les rouages de la société, les manipulent intelligemment, et semblent pouvoir déjouer indéfiniment l’emprisonnement que leurs manigances ne devraient pas manquer de leur valoir.
Du coup, cette phrase de Nietzsche, « la vertu est une volonté de déclin », se pare d’une profondeur que nous ne lui aurions pas votée au premier coup d’oeil.

Question intéressante : pourquoi les amoraux profitent-ils d’une telle mansuétude, qui leur permet bien souvent de profiter largement de leurs mauvaises actions ? S’agit-il seulement de manipulation, ou d’inertie et de crainte chez leurs contradicteurs ?

Au fond la morale, comme tout repère, a un côté étriqué, emprisonnant. Elle ne montre qu’une seule façon d’agir. Tandis que s’en écarter plus ou moins offre une multitude d’alternatives. De ce fait, le moralisateur semble pompeux, radoteur, vitupère sans agir quand sa solution unique ne semble pas très pragmatique. Au contraire, celui contournant la morale en appelant d’autres repères trouve toujours la manière la plus efficace d’agir et exerce le pouvoir. Nos congénères constatent que le pouvoir d’action améliore davantage leurs conditions de vie que le suivi d’un principe ; ils le respectent davantage, même quand il est vil. Comment tiendrait, autrement, un pays comme les USA, où les plus riches et les moins scrupuleux voisinent avec les pauvres, ceux-ci contents de vivre dans l’ombre des premiers… dans l’ombre vaste du pouvoir plutôt qu’au faîte très étroit de la morale.

Réécrivons la maxime de Nietzsche : la vertu n’est pas une volonté de déclin, elle est un rétrécissement de la polyconscience. L’idéalisme en général est une oblitération de secteurs entiers de la polyconscience. La fusion du « Je » autour du but principal, de l’idée fixe, noie les parasites qui pourraient lui nuire.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vous trouvez la même multitude d’histoires à l’appui de l’une et l’autre réponse. Dès lors, ne devrions-nous pas être capables de focaliser ou dissoudre nos vertus selon le moment, l’ambition, le désespoir, l’ennui, qui nous élèvent ou nous accablent ? C’est le fondement du comportement polyconscient.

Nous pouvons continuer à nourrir des illusions qui nous dissuadent d’agir… ou suivre une plus nietzschéenne volonté de puissance. Le web est agité par une houle régulière entre les deux, où l’on sent l’influence de l’âge. Non pas en fait que le vieillissement empêche d’exercer sa puissance. Nietzsche s’y est efforcé jusqu’à ses derniers instants de lucidité. Le fait que les femmes à son goût se soient toujours refusées à ce malheureux n’y est-il pas pour quelque chose ? Dès lors, l’âge devient un avantage, car les déconvenues érotiques s’accumulent !

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Jan 022014
 

En ce début d’année, que je souhaite stimulante à tous, faisons un recadrage de ce blog, qui concernera désormais la pure rhumatologie. Certains s’étonnaient en effet d’y découvrir des envolées philosophiques ou psychanalytiques peu en rapport avec la spécialité. Il se trouve que, en médecine, l’art médical proprement dit est réducteur. Nous avons bien des patients qui viennent avec une simple tendinite ou une angine, mais ceux que nous revoyons fréquemment ont des troubles de vie étendus au-delà du physique. Comment comprendre où veut aller leur esprit et ce qui le fait tourner en rond, alors que nous n’avons que des intuitions sur la façon dont il s’est construit ?

Ayant découvert mon ignorance et peu satisfait des théories psychanalytiques, j’ai utilisé une double approche sociale et neurologique pour établir des plans originaux du mental. Comme les chantiers ferroviaires rivaux de la première ligne transcontinentale américaine, cette « bataille pour le chemin unificateur de l’esprit » s’est terminée par la création de la théorie polyconsciente, reliant biologie et psychologie.

Les bifurcations sont très nombreuses, vous vous en doutez, et me passionnent davantage qu’une actualité rhumatologique enterrée de façon navrante dans de redondantes études sur les biothérapies, financées par l’industrie. Des articles continueront à être publiés ici, toujours indépendants de ces pressions commerciales.

Mais tout ce qui concerne le développement de cette théorie du psychisme et ses multiples applications pratiques dans les cabinets médicaux comme la vie quotidienne, sera désormais sur un autre blog, « Je » et la polyconscience.
Il n’est pas référencé dans le Club des Médecins Blogueurs. Il s’adresse de préférence aux lecteurs de « Je », l’ouvrage qui vulgarise notre théorie ; néanmoins les articles sont listés par difficulté et la plupart sont très accessibles. Sujets déjà parus : les particularités des jumeaux, la logique cachée de l’astrologie, gérer une timidité, comment faire la différence entre ce qui est conscient et inconscient dans notre pensée, des histoires personnelles incompréhensibles s’éclairant avec l’approche polyconsciente (Tranches de « Je »), etc…

Souhaitant vivement voir les plus éclectiques d’entre vous sur cette nouvelle piste d’envol,
Meilleurs voeux,
Jean-Pierre Legros

 Posted by at 6 h 19 min
Déc 112013
 

songe-bob Les jeunes restent de moins en moins seuls avec eux-mêmes. L’environnement les sollicite en permanence. L’isolement social n’existe plus vraiment ; enfermé dans sa chambre ou perdu dans un bois avec un portable, on est connecté à un cercle de proches et moins proches, s’étendant comme des vagues dans un océan sans limites. La frontière du Moi devient imprécise. L’esprit adolescent est une éponge s’imbibant de tout ce qui l’entoure, se construisant sur des mimétismes.

Le moment où nous créons véritablement notre singularité, c’est lorsque l’on est seul avec soi-même, ou avec une personne si semblable à soi qu’elle nous place dans un état fusionnel, sorte de Grand Moi. Ces instants en boucle, coupés de l’afflux de données, stimulent la digestion et la reformulation de celles accumulées. C’est une « polymérisation » du psychisme, une cuisson à petit feu, qui en stabilise la structure au lieu de la chahuter à grands coups d’évènements impératifs.

Certes le processus se déroule également pendant le sommeil, mais il est moins directif ; il fournit nombre d’alternatives mais n’analyse pas le plan de vie comme le fait l’Observateur conscient. Certes des gens nous conseillent sur les synthèses à faire, mais elles ne sont pas personnelles ; nous ne voulons pas être le clone de nos maîtres, nous voulons être leur image enluminée.

Le manque d’aptitude d’un esprit jeune à enclencher cette maturation est facile à dépister : laissez-le une demi-journée isolé de ses routines habituelles, seul avec ses pensées. L’ennui le rend rapidement mal à l’aise, agressif. Il cherche anxieusement à établir un contact urgent avec ses amis. Ou il supplie de lui donner quelque chose à faire. Il a vu son esprit menacer de « caler », le réservoir à sec, parce qu’il est entièrement dédié au traitement des données externes.

Même un ermite enfermé dans sa bibliothèque peut souffrir d’un défaut en ce domaine. Les livres sont une société ; si l’on ingurgite, ingurgite les mots des autres sans jamais les reformuler, n’est-on pas également une éponge dont la couleur change avec celle des concepts assimilés ?

Ménageons-nous des espaces véritablement intimes pour penser. C’est ainsi que nous nous moquerons de ce que les autres peuvent penser de notre intimité…

 Posted by at 13 h 15 min
Déc 092013
 

Devant la profusion et la facilité d’emploi des jeux de gymnastique cérébrale sur tablette tactile, je me suis demandé s’ils n’étaient pas les rééducateurs désignés des fonctions mentales devenues paresseuses avec l’âge. Je projetais ainsi de remplacer, sur mes ordonnances, les cache-misères du vieillissement (antalgiques, anti-arthrosiques de fond, massages de complaisance) par une série de niveaux à battre sur l’un des nombreux logiciels gratuits disponibles.
J’ai fouillé la question et commencé à expérimenter moi-même le procédé. Quel effet cela pouvait-il avoir sur les discrets abandons de mémoire que je n’aurais pas eu à trente ans ? La conclusion fut claire… Continue reading »

 Posted by at 6 h 09 min
Déc 012013
 

Pas-de-vieux-droguesTrès bon article de Cerveau & Psycho sur les addictions, dont voici les points essentiels :
— La consommation de drogues altère la plasticité cérébrale, rendant difficile tout changement d’habitude.
— Plus en détail, la communication neuronale est altérée par des anomalies de la machinerie moléculaire synaptique.
— On pourrait sans doute réparer cette machinerie avec des traitements pharmacologiques restaurant la plasticité.
— Les toxicomanes pourraient alors abandonner les rituels de consommation de drogue qui les figent dans leur dépendance.
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 Posted by at 7 h 50 min
Août 242013
 

En morale on oppose les raisons déontologiques (des tabous impossibles à franchir) aux conséquentialistes (promotion du bénéfice pour le plus grand nombre, tout peut être envisagé si l’on maximise le bien ou minimise le mal). Dans les expériences de pensée, les réponses deviennent hésitantes quand ces raisons s’affrontent, et c’est généralement la culture de la personne interrogée qui tranche. Dans les sociétés utilitaristes (anglo-saxonnes, asiatiques) le choix conséquentialiste l’emporte, tandis que c’est la déontologie qui prime dans les individualistes cultures latines.

Par exemple dans le dilemme du wagon fou, où l’on peut sauver 5 ouvriers travaillant sur le chemin du bolide en le déviant sur une autre voie où travaille 1 ouvrier seulement, les utilitaristes choisiront d’actionner l’aiguillage, les déontologistes non.
Mais s’il s’agissait de sauver dix ouvriers, ou cent, ou mille ? Est-ce que les déontologistes ne finiraient pas tous par se rallier à la raison conséquentialiste ? Continue reading »

 Posted by at 8 h 03 min