Végète à plein

Les végétariens ont une conception de la sensibilité qui m’a beaucoup perturbé. Leur hantise de manger un animal mort est tellement contagieuse que je me suis mis à considérer les autres aliments vivants avec une inquiétude exacerbée : ma salade, que j’apprêtais auparavant par une jolie toilette en vue de la dégustation, me semble subitement couverte de sueur, sachant sa dernière heure arrivée.

Les barbares têtus

Le ventre est une longue plaine pentue et ornée de poils rares, avec à son extrémité deux forêts.
La forêt du haut se dresse devant une gigantesque grotte, où habite le cerveau.
Ce dernier a une excellente opinion de lui-même. Il défriche régulièrement la forêt pour garder son éminence propre et glabre. Il méprise les barbares attardés qui vivent dans la forêt du bas, un endroit sale et qui pue l’urine. Il croit posséder tous les atouts de ses prétentions. N’est-ce pas lui qui fait bouger les jambes quand il lui en prend l’envie, qui trouve la nourriture pour tout le monde, qui connaît les nouvelles par la télé ?

Un seul type d’évènement est totalement étrange et inexpliqué. Dès qu’il croise une autre plaine un peu moins plate, les jambes se mettent à bouger sans qu’aucun ordre n’ait été donné. Et le voyage finit presque toujours en orgie entre les barbares d’ici et la tribu d’en face, pas toujours la même, mais tous semblent fanatiques de la pêche aux moules.
Le cerveau tente alors de se concentrer sur un bon livre. Mais le vacarme est insupportable. Une larme lui vient sans raison au coin d’un hublot. Un éclair orgasmique fait voler ses pensées en éclats. Le monde est pris d’une folie incompréhensible et le laisse pantelant, parfois incapable d’aller raser son jardinet le matin.

Lors d’une rare semaine d’accalmie, il décide d’espionner les barbares. Il fabrique une webcam déguisée en moustique et l’expédie au-dessus de la forêt d’en face.
Les barbares sont loin d’avoir sa digne beauté cirrheuse ; ce sont de petits têtards fagellus fébrilement occupés à chasser le morpion. Les chefs sont deux énormes boules poilues qui dominent tous les autres. L’une, très sensible, semble éructer des têtards à chaque fois qu’on la touche. L’autre se livre à une tâche plus mystérieuse ; ce doit être le sorcier local ; il tire sur des câbles qui partent sous la plaine du ventre, tout en regardant en l’air, semblant guetter quelque chose.
Or voici qu’une plaine à deux bosses s’approche. Le sorcier velu saisit des poignées de câbles. Au même moment, tandis que le cerveau s’informe par la webcam, il sent ses propres rouages se mettre en route sans que la chiourme de ses intentions les aient houspillés le moins du monde. Les jambes s’ébranlent, les hublots s’orientent. Les barbares bondissent de joie et s’agglutinent autour de leur idole phallique, qui se redresse lentement comme une tour de lancement vers le ciel et l’autre planète qui s’approche.

L’univers bascule pour le cerveau. Gigantesque, et pourtant une marionnette ! Les ordres viennent d’en face ! Et voilà encore cette grotte pulpeuse qui se précipite vers la sienne. On a beau envoyer un diplomate porteur d’un drapeau blanc et de quelques alexandrins, ce n’est pas encore aujourd’hui qu’on finira son chapitre…

Le Cyclothymus

Il est vain de maintenir, à coup de psychotropes, les dépressifs dans un état d’humeur égale. Il faudrait au contraire recréer un cycle thymique, fournisseur du contraste nécessaire au bonheur.
Avez-vous entendu parler du Pr Helmoutt Schmoutt ? Il vient justement d’inventer le Cyclothymus, un appareil qui permet de régler son humeur en pédalant plus ou moins vite, de la déprime vers la manie délirante si nécessaire.

D’où vient la frivolité des femmes ?

Une étude fort sérieuse a demandé à une centaine de femmes de 35 à 69 ans de cliquer un enregistreur à chaque fois qu’elles avaient une inquiétude concernant leur apparence. La moyenne fut de 36 clics par jour !
Malheureusement le complément d’étude qui aurait permis d’établir une conclusion scientifique ne fut pas réalisé. Il aurait consisté à faire cliqueter une centaine d’hommes du même âge à chaque fois qu’ils pensaient à l’apparence des femmes.
Certains affirment que les enregistreurs n’auraient pas survécu.

Chaussette noire

Un jour que je regardais mes deux pieds, j’eus la très nette perception d’un message. Mes extrémités jumelles se plaignirent d’être toujours attifées à l’identique. Depuis leur naissance, elles sont vêtues des mêmes chaussettes parfaitement symétriques, incapables de minauder d’une façon quelque peu originale, par rapport à leur voisine, avec les petons de rencontre. Tout juste un trou apparu par suite de négligence sévère peut-il dénuder un peu la rondeur talonnière, sans que le message soit particulièrement attracteur. Au contraire, une chaussette pareillement usagée est souvent associée à un parfum de travail soutenu et de sueur malodorante, capable de repousser le galant le plus endurci par les cals.
« Mais si je vous habille différemment », protesté-je, « je serai la cible de tous les quolibets. Un grand blond a créé un précédent très fâcheux avec sa chaussure noire. »
Furieux, mes pieds se cotisèrent alors pour envoyer un billet d’avion à ma femme de ménage. Elle partit en vacances un mois. Au bout de trois semaines, j’ouvre mon tiroir pour n’y découvrir, au fond, que deux dernières chaussettes, une blanche et une noire. Je sens mes pieds frémir d’excitation. Après les avoir vêtus à contrecoeur, je commence par refuser de sortir. Peine perdue. Avez-vous déjà essayé de ne pas suivre vos pieds ?
J’ai déambulé, déambulé, frôlant tous les mollets de passage. Mes pieds se tortillaient de plaisir. Ils se sont même pris l’un dans l’autre tellement leur sensation d’indépendance était vive. Ma tête par contre s’est ennuyée ferme. La seule rencontre amoureuse qu’elle pouvait espérer est celle d’un pivert : elle piquait du nez.

Dictionnaire médical alternatif

Anatomo-pathologiste : scénariste de tranches de vie.

Amniocentèse : auscultation d’un foetus à l’aide d’un séthrètoscope.

Auto-médication : la meilleure méthode pour lutter contre est la bien-portance.
Pas la peine de se prendre pour un médecin si l’on ne se prend pas pour un malade…

Bactéricide : auteur de crimes contre l’inhumanité.

Beauté : marchandise résistant mal au soleil, qu’il faut se dépêcher de ranger à l’intérieur.

Cancer : — Euh… êtes-vous sûr qu’on ne peut pas changer de signe ?
— Oui. C’est pour la vie…

Causalité : de quoi causerait-on sans elle ?

Chimiothérapie : mode d’alimentation qui a déclenché l’énorme succès du bio.

Clientèle : nous avons celle qui nous ressemble.
Si nous souhaitons de la variété, alors il nous faut être plusieurs.

Coeur : organe spécialisé dans l’activité de battre pour les femmes, et qui fait un infarctus en apprenant que c’est immoral.

Cognitive : recette consistant à saisir un cerveau au moment d’un comportement automatique précis
et à le plonger dans une gelée de coings nutritive qui l’alimente éternellement.

Connaissance : ne peut pas être substituée par la conne aisance.

Coton-tige : violeur d’oreille libidineux, persuadé que la ouate protège contre les maladies transmissibles.

Crevette : chez le goutteux, aussi dangereuse qu’une guêpe jaune. Peu importe qu’elle ne possède pas de dard :
c’est le rhumatologue qui se charge de piquer, dès la crise démarrée.

Dent : accessoire inutile implanté dans la bouche des enfants par les petites souris ; la plupart ont un centre en matériau résorbable, laissant une cavité au bout de quelques années, défectuosité lourdement financée auprès des souris vénales par l’Ordre des chirurgiens-dentistes.

Dernier souffle : remboursement de l’emprunt à l’atmosphère fait à la naissance.

Déviance et génétique : puisqu’il n’existe pas un gène de l’intelligence,
pourquoi en existerait-il un pour les maladies mentales ?

Épidémie : maladie transmise par l’air, moins souvent dans les gouttelettes de salive que dans les mots qui les accompagnent.

Evidence Based Medecine : acronyme anglais signifiant « Médecine Biaisée à l’Évidence » ; certains mauvais plaisants disent « Baisée ».

Fonctionnelle : terme appliqué à une maladie ambivalente, plutôt dérèglement du PDG en fonction dans le bureau cortical que des organes fonctionnaires.

Gastro-entérologue : oracle bizarre qui tente de vous persuader qu’avaler et déféquer son oeil est nécessaire pour lire votre avenir.

Ginécologie : populaire ; 1ère spécialité qui permet de s’adonner à la boisson tout en restant écologique.

Hygiène : protection contre les maladies physiques, et cause de maladies mentales.

Jeune : tous les vieux, aujourd’hui, rêvent de rester jeunes,
mais il ne faut surtout pas être un jeune d’aujourd’hui.

Maladie : ce que le mal a dit.

Médicament : certaines en font leur amant médical.

Médecin : proxénète des précédentes.

Mont de Vénus : éminence la plus dangereuse connue. Tous les visiteurs sont attirés par le précipice.

Mort : rien d’autre n’apporte autant de diversité dans la satisfaction.

Moyen : appellation fausse, en médecine, d’une obligation.

Naissance : rien d’autre n’apporte autant de diversité dans la satisfaction.

Obésité : tentative d’absorption du monde environnant qui ne se laisse pas arrêter par deux accoudoirs.
(Maigreur : don de son espace environnant aux appétits de conquête des obèses)

Papule : endroit où il faut commencer pour déboutonner une maladie.

Pied creux : souvent confondu avec un dromadaire à cinq sabots assis sur son cul.

Piercing : anneau d’amarrage à son groupe social.

Polyconscience : si 450 millions de personnes dans le monde souffrent de troubles mentaux, il nous faut une autre théorie de la conscience.

Prostate : organe prétentieux dont l’importance ne cesse de gonfler avec l’âge alors qu’il sert de moins en moins.

Rein : organe particulièrement mou, terrifié à l’idée que l’on vienne lui demander de soulever un piano et se plaindre ensuite de sa performance minable, le honteux « Tour de rein ».

Sleeve : implantation chirurgicale d’un slivoïde, espèce d’alien chargé de grignoter lentement l’intérieur du corps de son hôte.

Statistique : outil de conversion merveilleux qui permet d’expliquer à tous une maladie inexplicable à l’un.

Thermomètre : étrange forme de vie à base de mercure qui s’emmerde à mesurer la température.

Varice : seule circonvolution que l’on est content de voir scléroser avec l’âge.

Verge : corde qui se prétend assez longue pour aller chercher les gens au fond du précipice.

Long séjour… à l’ombre

Nous qui critiquons facilement la barbarie sommes peut-être devenus plus barbares que ces peuplades primitives qui mangent rituellement leurs morts. Plutôt que garder ainsi symboliquement nos aïeux en notre sein, nous nous en débarrassons symboliquement au cimetière, loin de notre jardin intime, voire les plaçons, bien des années avant, dans une antichambre funéraire, le « long séjour », toute aussi isolée des regards. Voici comment une rupture, qui n’avait au départ que des raisons sanitaires, est devenue une culture de la séparation, quand ces raisons ont disparu.