Scientisme médical : comment s’en protéger ?

Le scientisme médical a des effets secondaires non négligeables sur les esprits contemporains. Des paradigmes biologiques ont colonisé les étages psychologiques. Chez de nombreuses personnes, l’anxiété d’avoir les meilleurs résultats biologiques possibles et de prolonger son existence physique a remplacé le désir d’élever sa conscience et de réaliser pleinement son individualité. Donnons au véhicule corporel le maximum d’années de vie, peu importe ce que devient le passager, notre « Je ». Les préoccupations se concentrent sur le bon fonctionnement des boyaux, vérifient qu’une quantité rassurante de gélules y est déposée. L’imagination entame une désescalade au lieu de construire de nouveaux belvédères pour la conscience.

Cette critique tient compte des progrès phénoménaux réalisée par la médecine au niveau biologique et prothétique. Ces aspects font le succès des paradigmes scientifiques. Ils ont permis des gains considérables en termes de confort… physique. Trop de célébrité, peut-être ? Le scientisme vampirise la prise en charge médicale jusqu’aux étages psychologiques. Le cancéreux se voit proposer une armée chimio-radio-immuno-thérapeutique, mais aucune recherche de sens à la maladie et à l’existence qu’elle menace d’interrompre. Même les psychothérapies sont envahies de codifications, alors que plus l’on s’élève dans l’esprit auto-organisé, plus la diversité devient importante, et plus il faut laisser la thérapeutique se construire sur le mode relationnel et se personnifier.

Le scientisme n’est pas seul à faire des dégâts. Son antithèse est le spiritisme, la croyance magique. Les hypothèses échafaudées par l’imagination, l’Inventeur, colonisent les représentations du réel. Elles cherchent à s’appliquer au fonctionnement biologique, se satisfont d’une confirmation par une expérience unique. Par exemple ce sont les maladies physiques attribuées à un boucan (se faire emboucaner, dans les sociétés mélanésiennes, est se faire envoûter). Ce sont aussi les idéologies anti-scientistes imposant certains types de comportements hygiéniques, alimentaires, des rejets médicamenteux et vaccinaux, allant bien au-delà des doutes légitimes à partir desquels naissent ces croyances.

Ce qui amène à la question : qu’avons-nous besoin de connaître pour juger de notre état de santé ?

La première source d’information, la plus incontournable, est nos signaux corporels. Le corps génère une multitude de stimuli que le cerveau a appris à interpréter sans aide extérieure. Dans la grande majorité des cas, nous savons instinctivement que nous sommes malades et pouvons graduer la gravité de la lésion. Le malade contemporain court-circuite pourtant fréquemment ces données intrinsèques. Il réinterprète tous les symptômes à l’aune de ce qu’en dit son Observateur conscient, lui-même relai de sources d’informations de fiabilité variable.

Le discours scientifique lui-même est-il toujours sûr ? Il véhicule parfois des consignes comportementales inadaptées (le repos dans les douleurs vertébrales), des règles jamais stupides mais toujours généralisantes, inadaptées à la spécificité du mode de vie de chacun. Elles ne peuvent être aussi personnalisées que les sensations perçues par les schémas neuraux, directement connectés au corps. Le décalage rend la conscience hésitante voire réticente, et peut-être le pire est-ce quand elle est convaincue… par une décision trop extérieure à elle.

Certes les signaux corporels ne nous informent pas correctement sur les facteurs de risques (taux de sucre ou de cholestérol) ou sur des maladies lentes et dissimulées (tumeurs débutantes). Mais là encore la conscience est souvent en défaut d’attention de ses sensations fines, préférant se fier à des médias extérieurs. Notons que les animaux, dotés de leurs seules perceptions, sont remarquablement au courant de leurs maladies et savent les repérer chez les autres. Un chien est capable de sentir un taux de sucre élevé chez un diabétique ou la présence de certaines tumeurs.

Le corps envoie parfois des signaux trompeurs. Le prototype est la névralgie projetée. Le nerf est le canal d’information chargé de signaler le site lésionnel et d’adapter les comportements. Quand il est lui-même irrité, il signale un problème imaginaire dans la région qu’il prend en charge. Par exemple la sciatique fait boiter pour protéger un territoire douloureux à la jambe, mais la jambe est intacte. Le déhanchement inadapté aggrave l’agression du nerf sur la colonne vertébrale. Il nous faudrait un « nerf du nerf » pour recevoir l’information correcte de l’endroit où le nerf est irrité, mais nos systèmes biologiques ne sont pas si redondants. Le médecin ou le kinésithérapeute doit apprendre au malade à s’observer avec ses informations perturbées et trouver la meilleure adaptation, en expliquant la raison.

Faut-il être aussi bien informé pour toutes les situations de maladie ?
Restons sur l’exemple de la colonne vertébrale. Des enquêtes ont montré qu’être au courant de la présence d’une hernie discale est le facteur de risque le plus significatif dans la prolongation du mal de dos qu’elle provoque. Lorsque le médecin donne un diagnostic de banal « tour de reins », pour les mêmes symptômes, l’amélioration est plus fréquente et rapide.

Mais la tendance actuelle n’est pas à sous-informer le malade. Au contraire vous êtes encouragé à participer à la décision thérapeutique. Les éléments du choix vous sont exposés par les professionnels. Vous cherchez d’autres sources de renseignements. Personne n’est avare de conseils : famille, amis ayant souffert des mêmes pathologies. Ils connaissent mieux votre personnalité que le médecin mais font des comparaisons hâtives avec des histoires qui ne sont pas la vôtre. Il existe une multitude de causes différentes au mal de dos.

Les conseils trouvés sur internet et les réseaux sociaux sont d’une qualité difficile à évaluer, très variable, des pires élucubrations à l’idée géniale faisant découvrir une maladie rare à laquelle personne n’a pensé. Si vous vous contentez d’une recherche rapide, c’est une loterie où la plupart des tickets sont perdants ou peu intéressants. Il faut passer du temps et se documenter en détail sur les affirmations rapides et péremptoires que vous rencontrez. Bref, il faut entreprendre un peu d’études de médecine.

Ce n’est jamais inutile. Les gains de connaissance les plus intéressants sont à l’évidence chez le spécialiste, encore faut-il que votre base conceptuelle permette d’assimiler une explication technique. Le médecin peut détailler son avis, il n’a pas le temps de faire un cours de médecine.

Une autre solution est de recueillir l’avis du spécialiste par écrit, par exemple dans un courrier au médecin traitant, et se le faire expliquer ailleurs.

Mais attention, gardez en mémoire cet adage, qui s’adresse aussi bien aux profanes qu’aux professionnels : « Plus l’on croit savoir, plus on est aveugle à ce que l’on ne sait pas ».
N’imposez jamais votre science, justifiez-la…

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