La physiologie n’est pas faite d’équilibres (ou comment traiter les gens qui ne guérissent jamais)

Étudiant la médecine, j’ai appris que la physiologie était affaire d’équilibres. Comment est-ce possible, quand le corps et ses constituants changent constamment. Où seraient inscrites ces constantes physiques ? Pas dans le génome, où l’on trouve des corrélations avec la physiologie mais nulle programmation de ses valeurs de laboratoire.

La physiologie est plutôt un ensemble de cycles qui s’intriquent et bouclent sur eux-mêmes. Ce que nous appelons équilibres sont des attracteurs pour ces cycles. Ils sont des repères autour desquels nous avons de fortes chances de les trouver.

Les attracteurs sont une notion de la théorie du chaos. Le système chaotique le plus connu est l’atmosphère. « Le battement d’une aile de papillon peut déclencher une tempête de l’autre côté de la planète ». Ce qui ne fait pas du chaos un phénomène aléatoire. L’atmosphère possède ses régularités tenaces et récidivantes : anticyclones et dépressions, moussons, tornades et ouragans tropicaux, etc. Cycles saisonniers.

La physiologie humaine peut être vue également comme un système chaotique. Une éraflure sur un pied de diabétique cause une infection par les germes saprophytes, qui s’étend, nécrose et menace tout l’organisme. Écorchure détruisant une vie.

Heureusement pour les médecins les attracteurs de la physiologie sont nettement plus stables que ceux de l’atmosphère. Ce qui nous donne des repères biologiques miraculeusement proches d’un individu à l’autre, sur lesquels nous pouvons déterminer la « bonne » santé.

Quel est l’intérêt pratique de cette analogie ?

Les maladies sont équivalentes à des décentrages de ces attracteurs physiologiques. La guérison consiste à les ramener sur les positions habituelles. En général c’est assez facile dans les maladies aiguës. Seule une fraction des systèmes physiologiques est concerné par le décentrage. Les autres, toujours bien positionnés, tendent à ramener les perturbés à leur emplacement normal. Il existe en effet une intrication entre toutes ces positions. Elles forment ensemble un système supérieur appelé ‘organisme vivant en bonne santé’. Il boucle autour de ses attracteurs pendant une petite centaine d’années avant de se dissoudre.

Dans les maladies chroniques il en est autrement. La perturbation prolongée de certains systèmes finit par en décentrer d’autres. L’ensemble se place alors dans une constellation d’attracteurs différents, moins favorable que l’habituelle, mais néanmoins stable. La durée de vie en sera raccourcie. Un nouvel ‘équilibre’ s’est installé.

En rhumatologie la majorité des douleurs chroniques sont des décentrages de ce type. En général une inflammation aiguë n’a pas réussi à cicatriser une lésion. Elle se poursuit sous forme d’inflammation modeste, inefficace et chronique à cet endroit. Le site reste sensible. Les gestes et comportements l’impliquant sont modifiés durablement par cette alarme. Beaucoup d’attracteurs de différentes natures, biologiques, locomoteurs, et même psychologiques, changent de position. La douleur habite le psychisme. L’image de soi est modifiée. La personne n’est plus sur le repère ‘organisme en bonne santé’ mais ‘douloureux chronique’. La douleur est entretenue parce que constitutive de cette nouvelle identité. Posture bien moins favorable que l’habituelle mais stable, c’est-à-dire que l’ensemble des facteurs intrinsèques et extrinsèques à la personne l’entretient.

La plupart des traitements échouent parce qu’ils s’attaquent seulement à une facette de cet attracteur pathologique, et les autres facettes le maintiennent. Pour le casser il faut généralement un choc ou une conjonction de facteurs aussi puissants que ceux qui ont détruit l’attracteur ‘en bonne santé’. Parmi les mesures efficaces :

—relance du processus inflammatoire sur l’endroit non cicatrisé (ondes de choc locales, massages profonds, techniques ostéopathiques directes),

—contre-stimulations sur les neurones en état d’hyperexcitation chronique (acupuncture, techniques indirectes sur les territoires neurologiques),

—épreuves d’effort (l’effort fait adopter des attracteurs différents ; l’organisme peut revenir ensuite à sa position habituelle),

—ensemble de mesures synergiques (inhibiteurs de l’excitabilité neurale couplés à une rééducation régulière et une psychothérapie).

—mais surtout il faut que le malade s’engage dans la procédure, s’en rende propriétaire. Détailler le pourquoi. Construire un projet. Reconnecter la personne à ses anciens désirs d’individu ‘en bonne santé’.

Quant aux médicaments leur utilité en rhumatologie dépend fondamentalement du niveau où a été initié le désordre :

—Si le désordre est biologique (rhumatismes dysimmunitaires, infections, goutte…) les médicaments sont au coeur de la guérison.

—Si le désordre est locomoteur les médicaments sont plutôt une agression supplémentaire envers l’attracteur habituel, puisque l’on perturbe des systèmes biologiques qui ne sont pas en cause. Le traitement est neuro-locomoteur (la proprioceptivité neurologique est partie intégrante de la motricité).

—La chondrolyse articulaire est entre les deux car il existe une inflammation intra-articulaire physiologique devenant anormale quand elle dure trop longtemps.

Plus l’attracteur pathologique est installé depuis longtemps plus il s’est consolidé auprès des autres systèmes. S’y attaquer implique donc de le faire le plus précocement possible (2 à 3 semaines sans évolution indiquent déjà qu’on n’est plus dans l’aigu). Poursuivre une conduite thérapeutique attentiste est renforcer l’attracteur ‘malade chronique’. Il faut déclencher rapidement une escalade thérapeutique pour casser ce nouvel attracteur. Sinon on se retrouve face à ces malades désespérants, aussi les polyarthrites devenues autonomes et insensibles à tous les traitements de fond, que les boiteux d’un membre ou de l’esprit, pour lesquels cette boiterie est devenue la ‘normalité’, le nouvel attracteur.

Dernier point : notez que le diagnostic médical est lui-même un attracteur, de nature conceptuelle, qui tente de se superposer à l’attracteur ‘état de santé’ du patient. Plus il intègre de facteurs et de systèmes, plus il s’en rapproche. Attention, cela veut ne pas se contenter de valeurs biologiques. L’habitus du patient et sa représentation personnelle du monde sont importants à prendre en compte.

*

2 réflexions au sujet de « La physiologie n’est pas faite d’équilibres (ou comment traiter les gens qui ne guérissent jamais) »

    1. Le spécialiste tend à être imperméable à ce genre de pensée globale. Elle existe plutôt dans les médecines holistiques, telles que la médecine chinoise traditionnelle. Mais l’inconvénient de la pensée globale est qu’elle est fréquemment bâtie sur une mauvaise connaissance des systèmes particuliers. La biologie reste le domaine des spécialistes. Aujourd’hui il faut donc s’approprier cette conception et chercher personnellement son chemin au milieu des thérapeutiques classiques et alternatives, avec un esprit critique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *