Mai 102018
 

Ralentir le vieillissement par la transfusion de sang jeune, telle est la nouvelle idée surprenante dans la quête de la jouvence éternelle, issue de premières expériences en 2005 par Michael Conboy. Lui et son équipe se demandaient pourquoi les organes vieillissaient tous plus ou moins à la même vitesse, et ont pensé que le sang qui les relie pouvait être une explication. Ils ont raccordé temporairement le réseau vasculaire de souris jeunes à celui de souris âgées (parabiose) et ont constaté que muscles et foie des plus vieilles se régénéraient plus efficacement, tandis que l’inverse se produisait chez les souris jeunes. D’autres expériences ont confirmé et étendu ce constat aux autres organes. L’hypothèse est que les organes vieillissant « infecteraient » les autres en libérant des molécules néfastes qui les ferait vieillir à leur tour.

L’approche systémique tient un tout autre discours. Dans cette optique, le corps humain est auto-organisé et le vieillissement n’est pas une maladie, seulement un mécanisme de remplacement des individus qui s’est révélé performant au fil de l’évolution naturelle. Il n’existe aucune « infection » de l’organisme mais un transfert de ses équilibres d’un état auto-régénérant efficace vers un état de lente dégradation, qui n’est pas une imperfection mais un but, vu par son utilitarisme originel.

Qu’est-ce que le sang ? C’est le principal système de distribution de l’organisme. Le système nerveux est certes important mais la plupart des organes peuvent continuer à fonctionner sans leur innervation, pas sans leur circulation sanguine. Chaque organe possède ses spécificités physiologiques, néanmoins tous ont besoin d’un apport de nutriments, d’une évacuation des déchets, d’une coordination par les facteurs humoraux au sein du système plus général qu’est le corps humain. J’utilise le terme positif « nutriment » et le négatif « déchet » pour nous raccorder à la description classique, cependant en vision systémique il s’agit simplement de taux d’éléments biochimiques variant dans des fourchettes de stabilité de manière à maintenir l’organisation générale. Les organes ont créé ensemble l’organisme et la présence de l’organisme maintient la cohésion des organes. Tous ces équilibres, locaux et généraux, sont intriqués avec des corrélations plus ou moins étroites. Le sang étant le système de distribution humoral majeur, il est inéluctable qu’un sang « vieux » ait un effet au moins temporaire de vieillissement sur des organes plus jeunes qu’on lui fait alimenter, et vive versa. Le sang n’aura cet effet persistant que si il continue à relier des organes vieux avec des jeunes. Le sang devient en quelque sorte le système de distribution d’un nouvel organisme incluant des parties vieilles et jeunes, qui doivent trouver un nouvel équilibre. Cet état a toutes les chances d’être un semi-vieillissement. Etat intermédiaire mais pas nécessairement à mi-chemin, car certains organes ont un rôle humoral plus crucial que d’autres et le type de ceux gardés jeunes est important. Un foie, un rein ou les glandes endocrines, inclus dans la partie « jeune », auront des effets de jouvence plus sensibles qu’un muscle, une peau ou un squelette, tissus plus « récepteurs » que « décideurs » des équilibres humoraux.

Si cette hypothèse est exacte, le sang « vieux » ne peut avoir un effet vieillissant que s’il est maintenu vieux, c’est-à-dire « recyclé » en permanence par des organes vieux. Deuxième conséquence : relier un organisme vieux et un jeune par la même circulation fait vieillir le jeune, mais doit également rajeunir le vieux. Les expériences de Conboy, parties d’un postulat fort différent, pouvaient-elles mettre ce phénomène en évidence ? Il est permis d’en douter, d’où les extrapolations sur des facteurs « toxiques » véhiculés par le sang vieux, alors que seuls des changements de taux sont probablement en cause. Il est d’ailleurs parfaitement exceptionnel que la présence d’un facteur biochimique quelconque soit pathognomonique d’une maladie. C’est presque toujours leur taux passant d’une fourchette à l’autre qui est évocateur. Il faut abandonner le concept idéaliste d’un organisme conçu pour respecter des normes physiologiques arbitraires, avec une dégradation menaçante dès qu’il s’en éloigne. Ces normes sont des choix d’organisation éprouvés dans un certain contexte, dans une finalité utilitariste qui n’a rien à voir avec une morale ou d’autres espérances venues des étages psychologiques, rien à voir parfois même avec la durée de vie, car la survie de l’individu n’est pas la finalité de ses gènes, aux commandes de sa physiologie. Ainsi tout écart des normes n’est pas vraiment une dérive mais une modification des critères du système pouvant aboutir à un nouvel équilibre dynamique, ou une décomposition de l’ordre existant. D’une physiologie plus robuste au décès rapide, toutes les éventualités sont possibles. Au final, la jouvence ne se cherche pas dans la correction des effets du vieillissement mais dans celle de sa codification génétique, incrustée là par l’utilitarisme évolutionnaire.

 Posted by at 7 h 53 min

 Leave a Reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(required)

(required)