Jan 022017
 

Emmanuel Maheu vient de publier une revue de la littérature à ce sujet sur JIM.fr, dont vous lirez ci-dessous les conclusions. La qualité de son résumé est excellente, mais les études elles-mêmes sont navrantes d’indigence, nous expliquerons ensuite pourquoi. En résumé, les critères utilisés, âge, stade radiologique, index fonctionnels, ont le tort de de ne pas définir pour autant différentes formes anatomo-cliniques de la gonarthrose, et ainsi d’être aveugles aux sous-catégories dans lesquelles la visco-supplémentation est particulièrement efficace, ou devrait utiliser des protocoles spécifiques, ou est inutile.

Laissons la parole à Maheu :

« En conclusion, que peut-on retenir ?
1/ Comme le disent les auteurs du consensus cité plus haut (15), le traitement par injections d’AHIA doit reposer sur une indication  « positive » et non pas « par défaut » du type, « je n’ai rien de mieux, donc je propose ce traitement ».
2/ On manque de données solides permettant d’identifier les patients susceptibles d’être les meilleurs répondeurs au traitement par injections intra-articulaires d’AH (10), par défaut d’étude systématique des facteurs prédictifs de réponse et par défaut de phénotypage des patients dans les essais cliniques ou les études de suivi.
3/ Des quelques données actuellement disponibles ressortent les facteurs suivants :
• Il vaut mieux traiter des patients radiologiquement peu évolués (même si il est possible de proposer ce traitement à des patients sévères (10, 15), notamment quand la prothèse n’est pas souhaitée ou est contre-indiquée) ;
• Il vaut mieux traiter des patients vraiment symptomatiques, c’est-à-dire douloureux et/ou ayant une gêne fonctionnelle réelle, appréciée par exemple, par un score de l’index de Lequesne ≥ 9/10 ;
• Il semble aussi que le traitement performe mieux chez des patients actifs, et plutôt «jeunes» (moins de 60 ans), ce qui n’exclut évidemment pas de traiter les patients plus âgés. Cette donnée incite simplement à proposer probablement plus tôt que nous ne le faisons actuellement un traitement par injections d’AH aux patients. En bref, ne pas trop attendre pour proposer le traitement, une fois les symptômes de gonarthrose avérés.
• La réalisation de l’injection par voie latéro-patellaire garantit sans doute une meilleure réponse thérapeutique.
• La présence d’un épanchement semble être une mauvaise  (voire une contre-indication), puisqu’il est alors raisonnable de préférer, avant un éventuel traitement par AHIA, l’injection d’un corticostéroïde pour bloquer la phase inflammatoire.
4/ Enfin, il semble exister un consensus dans la communauté rhumatologique sur le fait que la réponse à ce traitement est en oui / non, et que l’on doit exiger au minimum 6 à 9 mois, voire un an d’amélioration symptomatique vraie pour juger que l’on a une bonne réponse chez un patient donné. »

Dans ma pratique quotidienne, les résultats de la visco-supplémentation n’ont rien à voir avec le tableau en demi-teinte brossé par ces études. La différence est même si caricaturale qu’elle jette un trouble profond sur la valeur de notre méthode scientifique classique à ce sujet. Une telle méta-analyse rappelle un peu celles sur les traitements de fond oraux, les anti-arthrosiques symptomatiques d’action lente (AASAL), qui peinent à les départager des placebos. Ce que corrobore l’expérience quotidienne. Mais avec la visco-supplémentation la situation est toute autre. Les résultats sont spectaculairement contrastés : la plupart sont miraculeux (de l’avis des patients), certains sont nuls, d’autres bons mais brefs. Très peu finalement de résultats « modestes », qui au contraire forment la majorité des « succès » des AASAL. D’où provient donc une telle inadéquation entre l’enthousiasme très mesuré de la littérature et les patients qui supplient quotidiennement mes secrétaires de leur trouver un créneau pour une injection ?

Une précision est nécessaire d’emblée : je pratique rarement la visco-supplémentation isolément, surtout lors d’un premier traitement. L’association d’anesthésique local et d’anti-inflammatoire cortico-stéroïdien est quasi systématique. La littérature n’établit pas de recommandation consensuelle à ce sujet, pour différentes raisons :
1) Les produits injectés ne sont pas toujours parfaitement bio-compatibles. Certaines suspensions stéroïdiennes modifient la polymérisation des hyaluronates injectés (diminution potentielle de leur viscosité).
2) Les études tentent d’apprécier l’effet de la visco-supplémentation isolément des autres. Elles ne comportent pas en général ce type d’association.
3) Il est souvent admis que les anti-inflammatoires et les hyaluronates s’adressent à des phases différentes de la douleur arthrosique. Il faudrait donc un délai entre les deux.
4) L’un des intérêts potentiels des hyaluronates est l’épargne corticoïde, dans une pathologie chronique qui nécessite la répétition des injections. L’association épargne-t-elle quelque chose ?

Je répondrai à ces objections dans un instant. Ma première critique concerne en fait les études elles-mêmes, qui mélangent toutes les arthroses rencontrées sous le terme de « gonarthrose commune », se contentant de les analyser avec des paramètres physiques généraux (âge, sexe, poids, stade radiologique, index fonctionnel) et non avec une idée précise de la lésion anatomique et du contexte lésionnel. De fait, ces paramètres ne permettent guère de créer des formes anatomo-cliniques de la gonarthrose, qui sont pourtant le fondement d’une personnalisation de la thérapeutique pour chaque cas rencontré. Imaginez que vous traitiez toutes les polyarthrites rencontrées par le même immuno-modulateur, qu’il s’agisse d’une polyarthrite psoriasique, d’un lupus, d’une maladie coeliaque, etc… Sommaire ? C’est bien ce qui se passe dans la gonarthrose « commune » avec les critères actuellement employés.

Les lésions du genou mécanique permettent pourtant d’individualiser des tableaux anatomo-cliniques très spécifiques. Rapidement (l’ordre est arbitraire et reflète l’âge d’apparition) :
1) La chondropathie oedémateuse pure, rarement symptomatique sauf sur la rotule.
2) La fissuration méniscale isolée incomplète.
3) La fracture méniscale complète.
4) L’ostéochondrite.
5) La chondropathie chronique de surcharge.
6) La poussée de chondrolyse.
7) La méniscopathie dégénérative chronique.
8) La chondropathie ulcérée avec douleurs de fissuration sous-chondrale.

Ces tableaux diffèrent parfois drastiquement sur des critères majeurs quant à la conduite thérapeutique : circonstances de survenue, agression ponctuelle ou chronique des surfaces articulaires, capacité de régénération du cartilage, morphotype et axes des membres inférieurs, habitus, proprioceptivité. La visco-supplémentation peut être, selon les cas, centrale dans la prise en charge ou une mesure d’appoint synergique avec d’autres. La tester isolément dans la « gonarthrose commune » est donc un non-sens scientifique.

La physiopathologie du genou mécanique est la séquence suivante : lésion de la structure fibrillaire du cartilage (qui est une gélatine armée de fibres) par des contraintes excessives, modification de la consistance du cartilage, dilacération, production de débris, inflammation synoviale réactionnelle avec captation des débris et hyperproduction de synovie, qui perdure tant que la libération de débris persiste, amincissement du cartilage, moindre résistance aux contraintes par la suite. Entre ces phases de dégradation s’intercalent des périodes où la réparation cartilagineuse a été suffisamment efficace pour lui redonner une bonne tenue mécanique. Le ménisque est particulier par son rôle dans la congruence des surfaces articulaires : sa lésion entraîne une instabilité ; les micro-mouvements de dérapage articulaire sont très agressifs pour les cartilages. Il en est de même pour les lésions ligamentaires. La rotule est particulière par la minceur de son cartilage, la riche innervation de l’axe antérieur du genou (douleurs exacerbées), et la contrainte de cet axe sur le fonctionnement de la rotule.

Les traitements s’adressent à des phases différentes de cette séquence physio-pathologique : diminution des contraintes au stade de chondropathie oedémateuse, lavage au stade de chondrolyse aiguë, anti-inflammatoires locaux dans la synovite chronique, visco-supplémentation dans la prévention d’un nouvel excès de contraintes et sur les dérapages des surfaces articulaires. S’ajoutent les traitements ciblés : résection d’une lésion méniscale, correction d’une désaxation rotulienne, gainage des lésions ligamentaires.

Prenons le tableau 6) « poussée de chondrolyse » : classiquement il est conseillé faire indépendamment et successivement : lavage / injection d’anti-inflammatoires / viscosupplémentation / reprise des activités. Ce protocole n’est pas le plus pragmatique : pas assez de médecins spécialisés, délais entre les rendez-vous (une visco devrait intervenir 1 semaine après le lavage), répétition des injections dans le genou, effet moins spectaculaire des traitements entrepris séquentiellement (un effet rapide est le meilleur moyen de ne pas installer des troubles proprioceptifs). Tout peut être effectué en une seule séance : ponction (éliminant le liquide produit en abondance par le genou, avec ses débris chondraux et ses facteurs pro-inflammatoires, ce qui est un équivalent relatif du lavage), injection de corticoïdes (puissance et durée d’effet à adapter en fonction de l’importance clinique de l’inflammation et du caractère récidivant ou inaugural de la crise), viscosupplémentation (avec au moins 5 à 6 ml de produit assurant un remplissage articulaire minimal) pour limiter immédiatement les agressions sur les surfaces en mauvais état, mobilisations articulaires (vérifier la congruence méniscale et chondrale, décompresser le compartiment médial souvent très serré dans les varus), repos relatif (éviter la charge statique mais garder le mouvement, qui stimule les mécano-récepteurs des chondrocytes).

C’est le protocole le plus spécifique, complet, et demandant des compétences variées au thérapeute, auquel participe efficacement la viscosupplémentation. Le tableau 6) est le plus difficile à traiter, surtout quand la chondrolyse s’auto-aggrave (les débris chondraux et les facteurs pro-inflammatoires du liquide synovial accentuent les dégâts du cartilage, réalisant parfois une gonarthrose destructrice rapide). Malheureusement il est souvent mal traité, parce seule une ponction est réalisée, ou au contraire un anti-inflammatoire est injecté sans ponction, ou le repos est mal conseillé (trop ou pas assez pénalise), ou le geste est considéré inefficace parce que réalisé une seule fois (la production de débris dure encore quelque temps et il faut répéter 1 ou 2 fois un anti-inflammatoire seul mais plus puissant type Hexatrione), ou l’absence de mobilisations du genou empêche le patient hésitant de percevoir le retour de la fonction : il ne s’auto-améliore pas. Dans les cas difficile, le chirurgien intervient pour un lavage arthroscopique avec régularisation des lésions les plus instables. Trop souvent la visco-supplémentation est oubliée dans les suites : c’est pourtant un genou fragilisé qui va tôt ou tard recommencer à poser des problèmes. Les hyaluronates sont le seul traitement dont le mode d’action peut être crédité d’un effet préventif.

Les autres tableaux anatomo-cliniques nécessitent des protocoles différents, où la viscosupplémentation n’est pas toujours utile ou efficace. Intéressante dans les lésions méniscales débutantes, elle est palliative ou inutile dans une fracture méniscale instable. Indication à arthroscopie d’emblée. Les arthroses évoluées du sujet âgé, où l’os sous-chondral ostéoporotique est fissuré, sont une médiocre indication des corticoïdes et hyaluronates. Prothèse ou éviction d’appui par canne. Les chondropathies chroniques avec surcharge (surpoids ou station debout permanente au travail) ne seront que temporairement améliorées par la visco. Nécessaire intervention de la diététicienne ou du médecin du travail. La rotule est améliorée par la viscosupplémentation, mais les produits ne restant pas dans ce compartiment, il faut revenir au protocole classique d’injections espacées de 10 à 15 jours pour les 3 premières puis 1 par mois pendant 6 mois. Détente et recentrage de l’axe antérieur obligatoire dans l’intervalle.

Revenons sur les critiques des protocoles associatifs :
1) Bio-compatibilité des produits : la dépolymérisation éventuelle des hyaluronates est accessoire. Les molécules ne restent pas bien longtemps libres et intactes, de toute façon. Elles sont absorbées et réutilisées par les synoviocytes. L’effet de dilution du foyer inflammatoire est important (et conservé). Les résultat de l’association sont en pratique excellents.
2) Les études analysant la visco-supplémentation seule sont aveugles aux effets synergiques, essentiels dans le genou mécanique.
3) Nous avons vu les avantages non négligeables du protocole mono-injection dans la réalité du quotidien.
4) Les corticoïdes sont effectivement faciles à épargner grâce aux hyaluronates, sans être bannis. L’injection d’1/3 d’ampoule d’Altim a très peu d’effets secondaires, même répétée, et permet de conserver la fonction chez des personnes en phase temporairement évolutive de leur chondropathie, ou inopérables.

Pour ceux intéressés par davantage de détails, tous les protocoles sont précisés dans la section adhérents du site. Ce qui est important à retenir est ceci : l’application d’un protocole uniforme à l’ensemble des tableaux cliniques du genou mécanique noie les résultats attribuables à la viscosupplémentation, au point qu’elle peut sembler un traitement d’appoint. L’expérience quotidienne montre que c’est totalement faux. Les conclusions de l’article en référence, même si elles sont parfaitement fidèles à la littérature scientifique actuelle, sont des généralités ne permettant qu’une personnalisation très grossière de la prise en charge pour chaque patient. Dommage pour une articulation aussi importante et amenant fréquemment à consulter que le genou.
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 Posted by at 12 h 59 min

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