Déc 242015
 

Les neurosciences inondent la médecine aussi bien que le grand public d’études bien senties sur les rouages cachés de nos comportements. Après la litanie d’enquêtes nutritionnelles ayant conduit le lecteur ordinaire à remplir son assiette comme si elle trônait au milieu d’un laboratoire, voici venue la même déferlante d’analyses de nos habitudes dramatiquement aveugles. A se demander comment chacun trouve ses chaussures le matin. Inquiétons-nous, non pas des conseils pertinents qu’il faut savoir dénicher dans cette logorrhée neurocognitive, mais de l’absence de théorie de l’esprit capable de les unifier. Malgré les moyens financiers énormes placés dans une approche purement neuroscientifique du cerveau humain, cette discipline ne nous fournit aucune explication de la formation et du fonctionnement de la personnalité. Qu’il ne faudrait pas réduire à une somme d’habitudes.

Expliquons-nous à l’aide d’un exemple tout frais : prenons deux articles se succédant ce mois-ci dans la revue Cerveau&Psycho, référence pour la vulgarisation des neurosciences :

reseau-mental

Le premier « Testostérone, l’hormone des justiciers », raconte que l’hormone préférentielle du mâle, réputée pour amplifier l’agressivité, est en fait associée également à l’honnêteté, l’altruisme et la générosité. Le second, sur les trucs des prestidigitateurs, démontre que dans certaines conditions (bien connues des professionnels de la magie), une personne occulte facilement un objet dans son champ visuel, et ce indépendamment de la partie où se fixe son attention. C’est-à-dire que si le magicien laisse tomber la pièce qu’il tient dans une main, peu importe que le regard du spectateur soit fixé sur cette main ou sur l’autre, il ne perçoit rien de la manoeuvre, la plupart du temps.

Ces deux enquêtes sont étonnantes. Elles semblent aussi solides l’une que l’autre. Pourtant elles se contredisent. L’une indique la façon dont notre esprit fonctionne, l’autre ne la comprend pas et nous fait tirer de fausses conclusions.

L’étude enrichissante est la seconde : elle montre un biais neurocognitif faussant la justesse des informations traitées par la conscience. Les illusions optiques forment le gros bataillon de cette catégorie. La conscience a un faible rétro-contrôle sur le traitement visuel. Les centres intégrateurs de la vision ont pour rôle de fournir une information cohérente et digeste. Les compromis qu’ils effectuent pour cela peuvent, dans des conditions heureusement inhabituelles, travestir la réalité. La connaissance de ces exceptions par la conscience ne permet pas de changer l’image perçue, mais de corriger leur interprétation.

Dans la première enquête, la testostérone n’est pas une information traitée par les centres sensoriels, elle est modulation du traitement d’une pulsion instinctive, présente en permanence dans la « motorisation » du psychisme. La testostérone n’est un déclencheur ni d’agressivité, ni d’honnêteté, ni d’altruisme. Dans la pyramide auto-organisée qu’est notre esprit, telle que nous l’avons décrite dans Stratium, la testostérone est un acteur majeur du niveau biologique, à sa base, tandis que les concepts moraux sont situés bien plus hauts, et séparés du premier par une multitude de petites indépendances. L’impulsion primitive, très en-dessous de sa transformation en concepts élaborés, est une incitation individualiste. Débouchant, à travers la pyramide organisée du Stratium, sur des ressorts de comportement associés de manière cohérente : agressivité (faire reconnaître l’existence de son individualité), responsabilité (s’attribuer la propriété de ses actes), assurance personnelle, altruisme (extension du sens de responsabilité à autrui à partir du moment où il a une bonne assise personnelle ; on verra par exemple surtout l’agressivité associée à la testostérone chez l’enfant, pas encore l’altruisme).

Le chemin emprunté par les pulsions amplifiées par la testostérone varie considérablement selon les personnes, à cause de tous les niveaux d’indépendance traversés. Ce qui nous conduit à la diversité observée : impossible de prédire le comportement d’un individu d’après son taux de testostérone, contrairement à ce que suggère l’enquête entre ses lignes. Statistiques générales inapplicables à l’unité. Information ne rendant guère service à une conscience, contrairement à la seconde enquête, où le biais neurocognitif est quasi-systématique, et où l’étagement du traitement de l’information, du stimuli visuel à l’accès conscient, est pris en compte.

Quelles conséquences tout ceci peut-il avoir sur la pratique médicale ?

Dans « Stratium » et le plus récent ouvrage « Diversium », nous avons pointé les effets désastreux de l’absence de théorie cohérente de la personnalité sur la médecine. Le praticien formé à l’université se débrouille assez bien avec les maladies purement restreintes à l’étage biologique du corps humain : domaine dans lequel il tend à se réfugier, et à s’enfermer, derrière les barrières salvatrices des guidelines. Dès que la maladie influence ou se fait influencer par les étages supérieurs du système nerveux, s’étendant vers la psychologie, le praticien devient dépendant de son intelligence sociale et émotionnelle personnelle, qualité pour laquelle il reçoit une rémunération inconstante… formée essentiellement d’empathie !

Or cette prise en charge multi-étagée est fondamentale pour une perspective exacte de l’état de santé du patient. Le réductionnisme biologique a conduit à inventer des maladies dont on ne trouve pourtant pas la moindre trace à cet étage, comme la fibromyalgie, avec un coût énorme pour les organismes sociaux. Démission de la médecine.

« Stratium » encourage à mener une consultation innovante : identifier le niveau d’origine d’une pathologie, et ses retentissements sur les niveaux adjacents. Sortir des paradigmes simplistes du « tout biologique » ou « tout psychique ». Tout problème est entièrement physique certes, mais le Corps n’est que la fondation d’une pyramide neurologique auto-organisée de façon complexe. Une simple boiterie retentit sur les automatismes de posture, et grimpe jusqu’à l’image de Soi. Réciproquement une dépression entraîne des troubles physiques, le corps ayant besoin de mouvement pour conserver des automatismes compétents. A quoi cette dépression est-elle réactionnelle ? Comment l’évènement incriminé a-t-il été traité ? Comment sont réglés les « outils » d’évaluation que sont l’anxiété, la logique, les différentes émotions ? Tout un champ d’enquête que nous confions à notre intuition, parfois avec bonheur, parfois avec des résultats médiocres parce que nous superposons nos propres étages conceptuels à ceux de la personne qui nous fait face.

 Posted by at 14 h 58 min

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