Sep 242015
 

La médecine libérale est en train de mourir de la confraternité.

Mutations profondes dans l’entreprise capitaliste d’aujourd’hui. Les frontières hiérarchiques s’estompent. Plus d’étages de commandement empilés en pyramide jusqu’au président-pharaon dictant son humeur du jour. Chaque membre de la structure est désormais un petit entrepreneur libéral, soumis à une unique contrainte : la définition de son poste de travail. Il existe une aire de tâches dont il est responsable. S’intéresser à toute activité secondaire en lien avec ses centres d’intérêts est possible. Néanmoins la priorité est toujours d’avoir son propre jardin tenu avec la meilleure efficacité.

Chaque façonnier est exigeant sur la qualité des matériaux fournis. Aussi bien fournitures, instruments, que services recueillis auprès des collègues. Chaîne collective. Pas de produit raffiné avec des pièces défectueuses. L’entrepreneur individuel est attentif à son environnement de travail. En retour, ses associés ont le même droit de regard sur la qualité de sa production.

Une firme moderne n’est plus l’association d’un vampire gras et prétentieux suçant les carotides d’ouvriers dociles, aux gestes mécaniques. Elle est une galaxie d’étoiles collées les unes aux autres, s’envoyant des nuages de gaz brûlants qui excitent leur propre activité. L’énergie collective croît, ramène davantage de gains, que les financiers de l’entreprise, lorsqu’ils sont avisés, partagent équitablement.

Une résurgence du communisme tel qu’il aurait toujours du être pensé : au sein d’un petit groupe et non d’une nation.

Qu’est-ce que la confraternité ?

C’est le respect envers une personne exerçant le même travail que soi. Louable. Auto-valorisant, puisque l’on reçoit la même chose. Malheureusement existe un sous-titre invisible : « peu importe la façon dont ce travail est exercé ». Oui, la confraternité c’est accorder considération à quelqu’un parce qu’il est placé sous la même bannière que soi, et non pour sa valeur intrinsèque.

La confraternité est un fossile abandonné par l’ère de la société rigoureusement hiérarchisée. Lorsqu’il suffisait d’être bien né pour se voir accorder importance et célébrité, l’humanité se divisait en 3 espèces : plèbe, aristocratie, et strate intermédiaire de ceux cherchant à échapper à l’une sans pouvoir accéder à l’autre. L’appartenance à une caste outrepassait les qualités personnelles. Le « poste de travail » englobait la vie entière de l’individu. Il fallait être un bon serf ou un duc éclatant. Cochon de ferme ou paon prétentieux. Cela aurait pu fonctionner si nous avions effectivement appartenu à des espèces différentes. Malencontreusement apparaissent des cerveaux brillants dans les taudis et des simiesques dans les palais. Que ces derniers aient trop dirigé les affaires du monde fut le début de la révolution démocratique — sans doute pas le système ultime, mais c’est un autre sujet —.

confraterniteBien protégés par un Ordre conservateur et des politiciens hésitants parce que toujours susceptibles de devenir patients, les médecins sont restés une aristocratie désorganisée, hébergeant dans ses rangs le meilleur et le pire. Une caste de barons faisant chacun la loi dans son castel. Vivant certes de ses services. Mais s’il y eût une époque où les clients insatisfaits pouvaient proposer leur maladie à un concurrent, actuellement tous les praticiens ont bien trop de travail pour s’inquiéter de l’évaluation par leurs patients. Tant qu’ils suivent les « guidelines », personne ne peut leur causer le moindre embêtement. Quand on pense que ces règles de bonne pratique ont été vendues comme protection des malades ! Gabegie.

Peut-on penser que la médecine libérale fonctionne comme une entreprise moderne, chaque homme de l’art pointilleux sur la qualité du travail de ses correspondants ? Non. Parce que cela fonctionne à sens unique. Prenons un fournisseur de soins spécialisés, de haute qualité ; il est l’un de ces aristocrates élitistes dont nous parlions ; mais il possède les moyens de ses prétentions ; que du positif pour la chaîne de santé. Exige-t-il en retour la même compétence de ses adresseurs ? Des patients bien sélectionnés, préparés, envoyés ni hâtivement ni tardivement ? Rare.

Tabou de l’évaluation en matière d’exercice de la médecine. Profession retranchée derrière les difficultés pratiques pour éviter que l’on vienne visiter ses donjons, explorer les fosses où sont enterrés les échecs thérapeutiques. Difficile, l’évaluation ? Pourtant tout soignant connaît avec une exactitude étonnante la compétence de ses correspondants dans les différents domaines. Il sait particulièrement bien l’indiquer à un proche. Quelle magie intuitive utilise-t-il donc pour annoter aussi précisément son carnet d’adresses ?

L’autre tare qui fait boiter l’entreprise de médecine libérale est l’absence de critère de productivité, de toute contrainte quant à l’utilisation des moyens financiers.

Je lisais récemment la révolte d’une jeune généraliste, Fluorette, contre la pression administrative des caisses. Joliment écrit mais aveugle à l’historique de sa situation. Rengaine du gentil médecin dévoué à ses patients face à l’immonde Sécu aux préoccupations technocratiques. Le tort ne revient-il pas aussi à ces médecins soucieux d’éthique et en même temps peu préoccupés de ce qui se passe autour d’eux, dans les cabinets des confrères, comme si nous étions une armée de saints ? Le tort ne revient-il pas à cet Ordre soucieux de perpétuer le statut de caste plutôt que de son impact sur la société ? Résultat : une petite délinquance médicale rampante, sur les actes, les arrêts, les auto-prescriptions d’examens coûteux, l’oreille complaisante aux laboratoires. De grandes déclarations, au sujet de l’intérêt des patients, cachant des revendications purement financières et égocentriques. Depuis 30 ans les médecins se dépêchent de traire précipitamment un système profondément laxiste en se demandant si ce n’est pas sa dernière année d’existence. La plupart se moquent de son décès. Ils sont à l’orée de la retraite. Jamais les médecins n’ont entrepris ce qui est le plus élémentaire pour une entreprise libérale de santé : un audit, une évaluation des pratiques, une amélioration de la productivité, une présentation des résultats au service financier de façon à cogérer avec lui les fonds investis. C’est pourtant ainsi que profite au mieux du système l’utilisateur final : le patient, qui est aussi l’actionnaire.

Les médecins sont englués dans la confraternité, en fait une fraternité à la con, synonyme d’aveuglement volontaire aux pratiques litigieuses de ses collègues, de manière à ce que les siennes soient pas non plus examinées de près.

Ainsi ont-ils perdu tout pouvoir sur l’organisation de leur métier, n’ont-ils aucune influence sur la gestion globale du système de santé, sont-ils obligés de geindre par l’intermédiaire de syndicats catégoriels pour obtenir des revalorisations d’honoraires, et ont-ils provoqué l’instauration d’une inquisition technocratique pour surveiller la moindre de leurs ordonnances.

Les médecins, enterrés dans un système de santé fortement hiérarchisé et cloisonné. Statut de cadre supérieur enviable. Aucun pouvoir, cependant, sur la direction. S’isoler est s’interdire un droit de regard sur les autres rouages. Alors que le médecin, en charge du coeur de l’entreprise Santé, la relation soigné-soignant, est de très loin le mieux placé pour harmoniser cet objet individuel avec l’intérêt collectif.

Continuerons-nous à pester contre le gardien de square ou allons-nous co-gérer avec lui l’utilisation de la pelouse ? Pouvons-nous rattraper 20 ans de retard, la faute à nos confrères aînés, trop piédestalisés pour s’élever davantage et se regarder exercer ? Les jeunes feront-ils faire mieux, redonneront-ils le goût de la médecine de famille à leur génération ?

En effet cette médecine-là n’a pas perdu une once de sa formidable nécessité. Si l’attrait chute, c’est parce qu’elle s’est laissée enclavée, comme un fonctionnaire de guichet à qui l’on déconseille d’être trop familier.

 Posted by at 9 h 33 min

  One Response to “La médecine libérale meurt de la confraternité”

  1. Top bien cel petit article mom Jp. Avec ta permission je crois que je vais m’en servir pour la mise en place des collectifs de défense des territoires de santé ! A très vite mon ami 😉 !

 Leave a Reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(required)

(required)