L’en-terre ment

homme-mortLes couronnes d’oeillets, dans le cimetière, me semblent les yeux de cyclopes immobiles, séides patients de la Mort, guettant la moindre pause des battements dans ma poitrine, ce pas cadencé qui garde de la Grande Faucheuse. Les pierres tombales ne sont-elles pas basculantes, langues ouvrant sur de larges gueules avides d’enfourner le promeneur imprudent ?

Le rite mortuaire laisse une frustration terrible dans l’esprit de ceux pour qui le défunt comptait vraiment. Il n’est qu’un repère de politesse sociale. Une cérémonie ne suffit pas à donner du sens à une disparition. Les repères servent à en construire d’autres et s’étayer mutuellement. Ils ne peuvent pas occuper une portion de néant. Le décès d’une moitié de soi est la fugue de la moitié de l’esprit hors du Réel, parti à la poursuite de celui qui manque. C’est pourquoi l’endeuillé semble absent. L’un de ses hémisphères flotte dans un parloir onirique, attendant que se présente de l’autre côté une voix aimée, qui ne vient jamais.

Pour que la vie parvienne à inclure son début et sa fin, son sens doit être extrêmement puissant. Ce n’est pas lors d’un enterrement qu’il se construit. Sa recherche démarre bien avant. Lorsque nous sommes bouleversés, émiettés, dynamités par la perte d’un proche, sédimentons lentement sur deux questions :

Avons-nous trouvé un sens à notre propre vie ? La disparition du défunt nous confronte-t-elle à cette angoisse de périr sans avoir eu de raison d’exister ?

Étions-nous projetés dans la conscience du défunt, y cherchions-nous une prolongation de notre propre existence (quand c’est un enfant qui meurt), et sommes-nous anéanti par la perte de sens que représente la disparition de ce réceptacle ? N’avons-nous pas, dans ce cas, investi trop en totalité nos espoirs au même endroit ? N’aurions-nous pas négligé d’autres cibles merveilleuses pour notre amour ?

Des questions difficiles. Souvent il suffit de se les poser, sans y répondre. Simplement pour engager sa résilience. Vous rétorquerez sans hésiter que vous et le défunt formiez une entité synergique. Les deux ensemble étaient beaucoup plus grandioses que leur simple somme.

Rien à se reprocher. N’attendez pas, alors, pour vous re-procher, c’est-à-dire resserrer votre ceinture de proches, s’efforcer de faire mousser votre bain social.

Vous continuez à pétiller et pourtant tout a changé : vous avez désormais une ombre supplémentaire…

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