Dolorisme

L’immense majorité des gens accablés par des douleurs chroniques souffrent terriblement parce qu’ils ne se sont pas appropriés leur douleur.
Qu’est-ce que cela veut dire ?

Pour se l’approprier, il est impératif de comprendre d’où elle vient et se satisfaire de l’explication. Notons immédiatement une conséquence étonnante de cette observation : un individu accepte mieux sa douleur quand la cause lui paraît acceptable (c’est-à-dire qu’elle se relie correctement à son besoin identitaire) que parce qu’elle est véridique, en particulier scientifique. Certaines personnes supportent même en vain des douleurs qui pourraient être supprimées, parce qu’elles lui ont trouvé une fonction identitaire.
La plupart du temps la recherche de la cause de la douleur chronique est inadéquate et incomplète. Les éléments d’information sur le web sont dispersés et en apparence contradictoires. Un profane a peu de chance de les assembler correctement pour en faire un cadre qui lui semble parfaitement cohérent. Par suite il lui est impossible de s’approprier cette douleur ; elle reste en majeure partie étrange, étrangère, une méchante puissance qui tente de le réduire à sa merci.

Ces éléments d’information se divisent en deux catégories :
La première comprend les originaux, les individualistes ; ils reposent sur des croyances, des théories personnelles propagées par des « Séides » et non par la confirmation expérimentale. Il peut être intéressant de devenir soi-même un Séide, mais l’on ne possédera jamais qu’une partie de réponse. C’est la transposition sur Soi de la solution personnelle d’un autre et non sa propre Solution. Ce type d’information apporte une grande force identitaire à l’origine de la douleur, mais éventuellement la déconnecte complètement de la réalité.
On peut ranger dans cette catégorie une partie des avis recueillis dans les forums, axés sur l’expérience personnelle.

Les autres appartiennent à la seconde catégorie, l’information commune, collectiviste, reproductible quel que soit l’individu, catégorie actuellement confondue avec la science fondée sur les preuves. Elle se trouve sur les sites médicaux officiels, uniformisants et malheureusement insuffisants, puisqu’une faible partie du ressenti d’une douleur chronique peut être expliquée par leurs dires.

matrixCette carence motiva le projet Rhumatologie en Pratique, destiné à faciliter l’appropriation de la douleur chronique à ceux débordés par elle. Bien sûr vous y parviendrez plus aisément pour une douleur arthrosique que pour une névralgie du trijumeau. Même dans ce dernier cas cependant, et bien qu’elle provienne de niveaux très bas dans le Stratium, difficile d’accès aux facultés conscientes, il est possible de s’en emparer, la reconsidérer, le requalifier. L’entraînement est plus long, plus difficile à apprendre seul, mais la situation le motive entièrement. La douleur ne doit plus être un tyran inaccessible, fouet brandi par un Corps indépendant, mais un dysfonctionnement qu’il appartient à Soi de faire disparaître.

Pour les douleurs d’origine ostéo-articulaire, le principe repose sur une idée centrale : le manque de mouvement, aussi bien physique que psychologique. L’espèce n’a jamais été aussi accablée de douleurs insupportables que depuis sa sédentarité croissante, l’essor des métiers à posture statique, moins épuisants physiquement mais répétitifs. Le chasseur-cueilleur gambadait dans les prairies ; l’agriculteur est le premier à avoir connu le mal de dos chronique.

Le manque de mobilité a plusieurs conséquences : réduction du massage cartilagineux, un élément essentiel de son activité anabolique et de la circulation des nutriments dans son espace interstitiel ; sous-utilisation des automatismes neurologiques qui assurent la coordination -> perte de compétence ; réduction des informations sensorielles alternatives à la douleur, qui rend celle-ci diaboliquement prééminente dans le sensorium.

Malheureusement pour les douloureux chroniques qui ne gèrent pas ces signaux inutiles en les ignorant, il semble que le corps traite leur excès d’importance chronique comme les autres types d’informations, c’est-à-dire qu’il crée des terminaisons supplémentaires pour recueillir toute cette douleur et améliorer sa gradation, sa sensibilité. Si vous avez trop mal en permanence, vous cessez de percevoir le « plus » et le « moins » douloureux. L’organisme s’occupe de créer de nouveaux capteurs « douleur ». Il veut en savoir plus. A ce niveau, la douleur n’est qu’une information comme les autres. C’est beaucoup plus haut dans le Stratium qu’est interprétée sa pénibilité.

Les antalgiques, dans le traitement de la douleur, ne sont qu’un soutien au détournement de l’attention, qui est le principal objectif.
L’attention… qui d’autre que le douloureux chronique la pilote ? Personne. En désespoir de cause, vous pouvez engager un médecin terroriste pour opérer le détournement. Il vous menacera avec une lobotomie, des drogues dures, des électrodes implantées dans le rachis.
Cela ne suffit pas ? Vous avez raison, contraintes et peur de la punition n’agissent jamais bien longtemps. Plus efficace est de réveiller vos passions. Laquelle vous rendrait fébrile au lever le matin, au point d’oublier vos pilules ?

L’on doit sans doute se féliciter de l’abandon du dolorisme, vieille tendance religieuse à exalter la douleur physique, à lui attribuer une valeur morale. Cependant, qu’est-ce que la médecine moderne a offert en remplacement pour inciter à mépriser une douleur qui n’apporte aucun bénéfice ?
Nos aïeux auraient-ils été mieux armés contre la douleur, avec leur morale judéo-chrétienne, que nous avec toute cette prétentieuse pharmacopée ?

5 réflexions au sujet de « Dolorisme »

    1. Non. Stratium est le nom que je donne à l’édifice neurologique auto-organisé que constitue notre esprit, une théorie de la personne développé dans un livre du même nom, actuellement sous presse chez l’Harmattan.
      C’est un amalgame de « stratification », « atrium » (des étages communiquant par des passerelles), « pandemonium »… Cette théorie réconcilie les visions philosophiques et neuroscientifiques de la conscience.

  1. J’aime beaucoup. Il reste tout un travail à effectuer par les patients douloureux chroniques avec l’aide de leurs médecins pour inventer une théorie de leur douleur compatible avec leurs croyances et pas trop incompatible avec la réalité scientifique, c’est peut être ce qu’on pourrait attendre de l’ETP.
    Je vous signale une petite coquille : « …recueillir toute cette douleur et améliorER … « 

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