Pourquoi ne peut-on pas encore « traiter » la mort ?

(réponse à cette demande posée sur un forum US)

La question est fondée sur un abus publicitaire : les promesses sans limites de la médecine, marketing évidemment déconnecté de la réalité. La mort n’est pas évitable, mais il existe des problèmes beaucoup plus simples qui ne sont pas supprimés par la médecine : le mal de dos, la migraine, les viroses hivernales.

« Traiter » la mort n’est pas un abus de langage. Il est exact que ce n’est pas une maladie. Mais personne ne voit d’inconvénient à parler du « traitement » de l’arthrose, des déficits endocriniens,  des rides, des ralentissements cognitifs, qui sont également des effets normaux du vieillissement.

Parlons de « retirer » la mort pour indiquer que ce n’est pas un défaut de fonctionnement.

Parmi les méthodes utilisées pour ne pas craindre la mort, invoquer la fatalité est l’une des moins efficaces. Gardons-lui son impopularité. Mieux vaut faire attentivement son marché parmi le vaste éventail des enchantements qui font avaler plus facilement cette pilule amère : foi en l’après-vie, attachement à l’instant (très négligé par les personnes âgées qui voient au contraire le temps filer comme de l’eau entre les doigts), postures philosophiques diverses qui permettent de construire un théâtre absolument personnel pour le drame de nos derniers instants.

« Finir en beauté » est bien plus séduisant que « finir parce que c’est la fatalité ». Nous voulons mettre une signification sur chacun des instants importants de notre vie. Supporteriez-vous que votre mort soit une marque « fin » de série ? Non, nous adorons les génériques de fin où passe le bêtisier du film. Préparez-vous plutôt à éprouver ce que vous vous êtes toujours refusé (mais vous avez eu une secrète et intense curiosité à ce sujet).

Je ne crois pas que les occidentaux croient sincèrement à l’après-vie. Si c’était le cas, nous ferions une fête d’enfer lors du « passage » du (plus trop) vivant vers sa nouvelle résidence, le Grand Tout, laissant derrière lui le commuter traffic et autres routines affligeantes de notre existence rampante. Mais non. Les indigènes du Pacifique font de telles fêtes débridées parce qu’ils sont persuadés que le disparu survit à travers eux et la terre des ancêtres. Je suis plutôt d’accord avec ça. Nous survivons à coup sûr dans le terreau… de la mémoire de nos proches, dont nous devenons des briques, des éléments du décorum intérieur. Je me suis réapproprié bien davantage les valeurs et les talents de ma mère quand elle est décédée, parce que son corps avait fait son temps pour les supporter. Il fallait bien les transférer quelque part. Bibliothèques et photographies ne contiennent pas tout. Le phénomène de ma mère est imprimé dans mon esprit, et j’en transmettrai les fragments inusables à mes descendants, parce qu’ils m’auront vu les mettre brillamment en pratique.

Bon, je me suis écarté du sujet. Et une larme menace d’un court-circuit la touche « M » de mon clavier, très sollicitée dans l’écriture de « maman ». Alors, nous disions : peut-on « retirer » la mort ?

Bien sûr. C’est une faculté naturelle, et non une tare, une imperfection de notre patrimoine génétique. La mort est utile. Surtout à l’espèce c’est vrai. Il fallait bien que l’évolution affine le modèle Homo Sapiens en renouvelant rapidement les générations, en mélangeant les cartes génétiques, en les soumettant aux aléas de l’environnement. Imaginez que dame Nature ait décidé  de faire de notre ancêtre commun avec le singe un être immortel. Il se serait répandu sur la planète comme une nuée de fourmis et l’aurait peut-être dévasté sans avoir développé la moindre culture. Un tel scénario n’est d’ailleurs pas exclu aujourd’hui si la science découvre l’immortalité.

La mort est également utile à titre individuel : nous avons un espace de temps donné pour réaliser notre oeuvre personnelle. Certains l’ont parfaitement saisi et font preuve d’une grande hyperactivité. D’autres se contentent de laisser un présent chasser l’autre et sont fort surpris, un peu déçus aussi, quand la queue s’interrompt brutalement.

Bon sang! Et si on n'arrivait qu'à traiter à moitié la mort?
Bon sang! Et si on n’arrivait qu’à traiter à moitié la mort?

Pour ne pas devenir fastidieux, résumons en une phrase unique l’abyssal problème soulevé par la mort « évitable » : alors que nous peinons à reconnaître une importance à tous les êtres présents sur cette planète, cette découverte serait le pire facteur d’inégalité jamais affronté. Elle ne promet pas un avenir radieux…

Faisons taire les bruits de couloir. Si l’immortalité était actuellement disponible, il ne manque pas de vieillards déjà enfermés dans des tombeaux d’or massif qui feraient tout pour empêcher leur scellement définitif.

Néanmoins l’immortalité existe déjà, sous différents aspects :

—Une méduse est capable d’inverser son processus de vieillissement et de redevenir spore. Cela donne une idée des inconvénients : elle est très invasive. Des prédateurs limitent sa prolifération. Malheureusement l’homme ne se connaît qu’un seul prédateur : lui-même.

—Des reptiles peuvent régénérer un membre perdu. Une cellule unique possède la machinerie pour reconstruire tout un organisme.

—Nous possédons des cellules potentiellement immortelles : neurones, cellules du cristallin, cellules des faisceaux cardiaques. Elles ne sont pas invulnérables mais n’ont pas besoin d’être renouvelées. Nous finissons avec le même cerveau alors que nous avons changé des dizaines de milliers de fois de peau.

Le traitement de la mort peut être découvert prochainement de deux manières :

—L’une difficile : bricoler le génome pour ôter cette propension de nos chromosomes à perdre des bouts en se répliquant, ce qui finit par créer des dégâts cellulaires irréversibles. Le code génétique est organisé à plusieurs niveaux (par l’épigénétique) et il est très aventureux de prédire toutes les conséquences d’un banal remplacement de gène (sauf dans le cas où il est anormal et l’on sait déjà ce que le normal va produire).

—Une manière plus facile est de transférer le cerveau dans un corps artificiel, auquel une interface IRM fonctionnelle transmettra les signaux neurologiques. Il est actuellement possible de mesurer cette activité neurone par neurone. Une sorte de prothèse sensorielle ultra-sophistiquée.

Envie de voter pour ça ? Vous préférez garder vos organes mous ? Et vos maladies sexuellement transmissibles ?

Je suis d’accord.

Il faut garder un peu de sel à l’existence.

Et les machines, le sel les fait rouiller…

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