Philosophie de l’amour de l’instant

(J’ai écrit ce texte pour vos vieux neurasthéniques et les patients auxquels on annonce de mauvaises nouvelles, s’il peut les aider…)

La philosophie de l’amour de l’instant est propre au vieillissant. Attention, ne prenez pas cette remarque comme un rejet quelconque de cette voie d’enchantement. Néanmoins il faut la mettre en place le plus tardivement possible, quand les plaisirs tirés de l’anticipation sont en voie d’épuisement. L’esprit étant pragmatique, c’est d’ailleurs ce que la plupart d’entre nous faisons, spontanément.

Un exemple démonstratif est la survenue brutale d’une maladie grave, au pronostic sombre voire létal à court terme. Aucune anticipation n’est désormais possible (sauf pour les croyants). Les dernières sources d’intérêt tournent, tournent en rond, et tombent dans l’entonnoir de l’instant. Lui seul peut encore faire jaillir une satisfaction.

C’est la raison pour laquelle tous nos proches apparaissent sous un nouveau jour : nous voudrions les embrasser, les caresser, leur tenir indéfiniment la main sans se lasser. Leur présence est un soleil dévoilé par l’évaporation des brumes de la routine quotidienne. Tout le plaisir qu’elle procure se concentre dans les instants qu’il nous reste à vivre, au lieu de se diluer sur l’étendue immense de notre anticipation. La vieille tapisserie du destin disparaît sous les ombres et la poussière tandis que la flamme impertinente du moment-môme illumine encore notre conscience si elle n’est pas trop abrutie par les drogues.

Un jeune esprit, cependant, fonctionne tout autrement. Lui est au contraire coincé dans le présent. C’est la raison pour laquelle le temps lui semble interminable (surtout entre deux vacances scolaires !). Il ne possède pas encore les routines mentales du traitement de la vie qui permettent aux adultes de supporter l’uniformité quotidienne, dont certaines portions (professionnelles, hygiène, déplacements, gestion administrative…) sont incontournables.

Un jeune anticipe, certes, mais de façon irréaliste. Il ne peut pas véritablement étirer sa conscience jusqu’à lui faire inclure cet avenir qu’il espère. Trop incertain. Pas assez de liens solides, dans le quotidien, avec lui. Il doit chercher ses récompenses dans le présent, davantage que l’adulte installé au sein d’une vie établie, non pas seulement dans ses routines, mais aussi dans ses projets réalisables.

C’est en partie l’origine d’une constatation paradoxale : les adolescents s’entendent bien avec les vieux qui prennent plaisir à l’instant. Mieux qu’avec les adultes toujours axés sur des perspectives.

Vivre dans une anticipation permanente rend parfaitement heureux, à partir du moment où ces attentes sont agréables. Nous cherchons tous à consolider ce bonheur en grande partie virtuel, qui satisfait grandement un besoin parmi les plus fondamentaux : améliorer notre emprise sur le monde. Las ! Méchant univers, qui fréquemment renâcle et brise soudainement l’azur de nos anticipations ! Il faut alors se reconcentrer sur l’instant, malheureusement pour le travailler, comme au jour les plus pénibles de notre enfance, et non pour y prendre plaisir.

La véritable source de la dépression est la difficulté conjointe à anticiper et à trouver du bonheur dans l’instant. Ne reste plus qu’une routine de vie insipide, dénuée de toute oscillation. Ni l’adulte ni le jeune/vieux qui sont en nous n’éprouvent plus rien. Famine d’émotion. Néant dépressif.

Reconstruire l’anticipation du dépressif est particulièrement long et difficile, vain s’il est âgé. Ne reste qu’à lui redonner le plaisir de l’instant. Cette philosophie est une voie d’échappement naturelle à la déprime de l’âge, quand le futur se rétrécit.

Créez donc des instants d’autant plus exceptionnels qu’ils sont peu susceptibles de se renouveler. Partagez-les avec ceux qui sauront les renforcer, les jeunes et les autres vieux, et ne vous formalisez pas trop si la génération intermédiaire, dont l’esprit est étendu de leur majorité à la fin de leurs remboursements d’emprunts, sont moins attentifs au sel de vos merveilleuses inventions.

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