Une consultation à Las Vegas, USA

L’individualisme, dans une société n’est pas toujours celui que l’on croit. Bien souvent il n’est pas exercé, mais réclamé, comme un mythe protecteur, comme une assistance en fait, garantie par une loi ou une constitution qui la dépouille de toute sa réalité.

Vegas-medicalEn exemple, voici une anecdote survenue lors d’un voyage aux USA avec des amis.
Médecin, j’ai systématiquement une pharmacie de secours assez diversifiée pour éviter l’aventure du recours à un système de soins étranger. Cette fois-ci malheureusement mes réserves furent insuffisantes. Une angine chez l’un, puis une otite aiguë chez la fille d’un ami. Pénurie d’antibiotiques. Dans une pharmacie de Las Vegas, sans surprise, on me refuse tout dépannage malgré une carte professionnelle d’un pays à niveau médical équivalent. Il faut le visa d’un confrère local. A l’adresse indiquée, nous pénétrons dans une salle d’attente déserte. Sans davantage d’indications nous nous asseyons, supposant que le praticien vient chercher lui-même ses patients quand il a fini avec le précédent.
Au bout d’un quart d’heure, trois autres personnes arrivent en succession rapprochée. Elles se dirigent immédiatement vers un terminal caché dans un coin et pianotent quelques minutes dessus chacune à leur tour. Subodorant une informatisation poussée de l’accueil je m’approche après elles : effectivement c’est pire qu’à la Poste : non seulement la machine enregistre votre présence mais elle récupère de nombreuses informations sur le motif de la consultation et vos antécédents. Si vous n’avez pas déjà un dossier c’est terriblement long et fastidieux, vu le nombre impressionnant de questions à renseigner.

Une minute plus tard, la porte du bureau s’ouvre et la confrère apparaît. Je l’accroche pour me présenter et lui explique brièvement le dépannage extrêmement simple dont j’ai besoin. Elle refuse de faire la prescription sans examiner la fille de mon ami. Peut-elle le faire immédiatement, car dans l’ignorance des procédures locales nous n’avons pas rempli de fiche sur le terminal à notre arrivée ? La femme garde un air pincé et m’indique que les autres personnes arrivées ont des droits, elles aussi, et qu’elle ne pourra me faire entrer que si elles se désistent. Aucune n’a l’air bien malade. La plus mal en point, sans discuter, est notre gamine avec sa méchante otite. Tour à tour, les trois refusent avec une mine impassible. L’enfant sera vue environ une heure après, une consultation de trois minutes pour une facture de 120 USD, pour l’obtention de la précieuse ordonnance. Je n’étais plus là. Je n’étais pas sûr de contrôler si longtemps une surprenante envie d’astiquer l’arrière-train de la « consoeur » avec ma semelle…

Quelle conclusion en tirer ?
L’individualisme authentique est de savoir si son individualité est menacée ou non. La praticienne autant que les trois patients, croyant vivre dans une société individualiste, sont en fait entièrement inféodés à un code panconscient qui n’a strictement rien à voir avec l’exercice du droit individuel. Le fait de faire preuve de gentillesse ou simplement de la correction la plus élémentaire (tous étaient parfaitement conscients que nous étions les premiers arrivés) s’efface devant l’obligation de faire reconnaître sa présence, entérinée par la Loi Panconsciente. En ce sens ils aliènent en réalité leur individualisme, exerçant celui qu’on leur dicte, peu importe la réflexion singulière qu’ils pourraient avoir dessus. C’est un phénomène typique des cultures utilitaristes, où les individualités affichées sont calquées sur des modèles proposés par la conscience sociale, et donc très peu émancipés d’elle. L’esclavagisme collectif est bien là, caché dans les têtes au lieu d’être représenté par des chaînes. On ne défend pas son individualité, mais sa petite case strictement délimitée dans la collectivité.

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