Irène veut descendre

Anecdote : En voyage, j’entends l’annonce classique : « Mesdames et messieurs, si un médecin est à bord, nous lui demandons de se présenter au personnel navigant ». Je fais signe à l’hôtesse la plus proche, et me voici emmené au fond de l’avion. Debout près de la porte arrière se tient une vieille dame, voûtée, légèrement tremblante, habillée de pied en cap, accrochée à son sac, et refusant de regagner son siège. Elle insiste fort sérieusement pour descendre. La vue des nuages, à travers le hublot, défilant sous le ventre de l’avion, ne semble aucunement diminuer sa résolution.
Je la prends doucement par l’épaule :
—Bonjour madame, je suis là pour vous aider. Comment vous appelez-vous ?
—Irène, répond-elle.
Un long coup d’oeil sceptique a vérifié au préalable que je ne suis pas un crapaud soudainement affublé du don de la parole.
—Enchanté, Irène. Et où allez-vous donc aujourd’hui ?
—Je rends visite à mon petit-fils, qui a une forte fièvre. Mais j’ai raté mon arrêt ! J’oublie parfois un peu les choses. J’ai demandé à ces dames de nous arrêter. Il faut absolument que je descende !
Me disant cela, elle réussit la performance de fixer mes yeux un instant, avec un regard à la fois impératif et empli d’un grand vide, puis tourne à nouveau sa tête vers le hublot en serrant les lèvres.
—Irène, est-ce que vous avez fait du vélo quand vous étiez petite ?
Cette fois c’est sûr : je suis bien une chenille hallucinée fumant son narguilé au sommet d’un champignon géant du monde d’Alice. La vieille jette prudemment :
—Oui, j’avais un vélo…
—Vous souvenez-vous, Irène, que lorsque vous avancez à bonne allure sur le vélo, il faut attendre qu’il s’arrête avant de descendre, sinon on peut se faire très mal ?
— […] —Hé bien nous sommes à bord d’un avion aujourd’hui, tous les deux, et nous devons attendre qu’il s’arrête complètement avant de descendre, sinon tout le monde va se faire très mal, et vous ne pourrez pas voir votre petit-fils.
Son épaule se relâche légèrement et je la conduis à son siège.
Elle n’ôta pas son chapeau et resta les mains verrouillées à son sac jusqu’à la fin du vol. Je n’aurais pas voulu être à la place du douanier qui allait tenter de le lui faire ouvrir…

Irène a un Alzheimer donné comme « débutant », mais sa dégradation est en fait avancée. Le Stratium, chez elle, est en plein délabrement. Sa conscience plane au-dessus de nuages de plus en plus opaques, en effet. Émergent seulement des repères antiques et cardinaux, entre autres le petit-fils tombé un jour malade et que c’était sa responsabilité de secourir. Son fil biographique est rompu. Elle n’est plus capable de lui adjoindre les évènements du présent. Seules les routines les plus ancrées lui permettent encore d’enchaîner ses actes. Si un trou survient dans cette suite, elle se retrouve en plein brouillard. L’Inventeur, l’un des derniers encore à bord de l’esprit qui fait naufrage, affabule en urgence une tâche de liaison quelconque. Seules les plus cardinales sont accessibles. Elles n’ont aucun rapport avec l’enchaînement du présent ? Peu importe. L’une d’elles sert à boucher le trou, à défaut d’une meilleure cohérence. L’Observateur confus adapte le contexte avec des illusions piteuses : « Je ne suis pas dans un avion, mais dans le bus qui m’emmène chez mon petit-fils. Je ne reconnais pas le paysage, donc j’ai du rater mon arrêt. Il est impératif que je descende ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *