La bête rétive

Une nouvelle espèce d’êtres humains est en train de grandir. Comme la précédente, elle est dotée d’un esprit individuel regroupant trois composantes : le Corps, la Biographie, et la collection des représentations que nous appelons « société intérieure » ou Psociété. A la différence de la précédente, cependant, le Corps a perdu énormément en importance psychique. Il est devenu une sorte d’appendice gênant et rarement aussi gracieux qu’on l’espère. Créer ses automatismes et les entretenir est fastidieux. On le contraint du mieux possible à satisfaire l’image conçue par la Psociété. Les contentements que procure son activité sont affadis face aux plaisirs purement cérébraux, en forte progression. L’on s’occupe sans enthousiasme des besoins du Corps s’il n’existe pas une grosse récompense à la clé.

Plusieurs symptômes de cette évolution sont apparents : l’augmentation étonnante des dispenses sportives (alors que l’éducation physique scolaire a perdu l’élitisme qui décourageait nombre d’élèves), celle non moins surprenante des maladies professionnelles musculo-squelettiques (alors que les conditions de travail n’ont jamais été autant surveillées et adaptées), le succès de l’ostéopathie dès l’adolescence, enfin la quantité de routines installées par les ordis et tablettes dans les psychismes, qui n’ont plus d’espace et de temps à consacrer aux réclamations du Corps.

Le Corps passe lentement du statut de part du Moi à celui de véhicule du Moi. Cette nouvelle affectation a un avantage considérable : on peut désormais le confier aux garagistes, pour l’entretien, pour remplacer les pièces défectueuses, peut-être bientôt changer pour un nouveau modèle. Identique à l’ancien ? Pourquoi donc ? Pourquoi ne pas en choisir un plus conforme à la représentation que l’on en a ? Qu’importe que cette image soit férocement influencée par les médias ; le Corps n’a plus guère d’autorité au sein du Moi pour contester.

Puisque nous limitons la définition du Corps à des afférences sensorielles et à des circuits de traitement réflexes, il semble bien aventureux de lui attribuer une opinion. Et pourtant…
Par exemple n’est-ce pas le Corps qui nous donne cette mauvaise opinion du temps qui passe ? Après tout, c’est essentiellement lui qui en subit les effets.
Plaisanterie. C’est bien notre image du Corps, conçue au sein de la Psociété, qui n’est plus corrélée avec exactitude à l’état du Corps. La représentation n’a pas bougé, est toujours celle d’une personne plus jeune et plus capable. La mise à jour accable notre positivisme naturel.

Le Corps, au cours du vieillissement, continue à envoyer, pour l’essentiel, des signaux de normalité. Il prend en compte la décadence physique, puisqu’elle fait partie de son programme. L’attention que le cortex porte aux changements d’état amplifie considérablement l’intensité des informations telles que la douleur. A détérioration physique identique, une personne se sent indolore tandis qu’une autre déclare souffrir atrocement. En d’autres termes, la représentation corticale déforme l’opinion bien plus juste que fournit le Corps. Comment pourrait-il en être autrement ? Où se situeraient, dans les circuits basiques qui connectent le Corps, les névroses nécessaires à la tronquer ?

Si « l’opinion » du Corps ne s’inquiète pas lors du vieillissement, il n’en est pas de même lors d’un traumatisme, d’une infection, d’une quelconque maladie véritable et menaçante. Les signaux d’alarme sont puissants dans un choc. Impossible de les négliger. Ils démarrent de façon plus insidieuse dans des affections lentes et profondes, telles qu’un cancer ou un trouble métabolique. Cette faiblesse dans l’avertissement pousse même à questionner : est-ce un hasard ? Peut-être ces dégradations sont-elles « naturellement » ignorées dans la mesure où elles permettent de renouveler et de trier le stock de gènes de l’espèce. L’impassibilité du Corps serait alors un fait exprès.

A titre individuel, nous avons intérêt à améliorer ces alarmes, ce dont se charge la médecine préventive avec plus ou moins de bonheur. Les retards peuvent être aggravés également par une représentation trop monolithique du Corps. Si l’individu se perçoit comme invulnérable à l’excès, il niera les premiers signes d’un vrai désordre. Entre cette attitude et l’anxiété pathologique, le compromis n’est pas facile à trouver. La plupart des gens mettent l’affaire entre les mains expertes du médecin, mais l’anxiété concerne aussi sa compétence, et derrière lui, celle de la médecine, qui héberge encore bien des impostures malgré l’abondance de cautions scientifiques.

Que va faire cette nouvelle espèce humaine de son corps ? Elle va greffer, supprimer, corriger, cyborgiser. Elle va en changer de version comme elle change de logiciel d’exploitation, dans ces accessoires numériques de mieux en mieux installés au centre de l’esprit.

La faible appréhension que provoquent ces évolutions vient de cette croyance toujours implicite que nous posséderions un noyau individuel résistant, une âme inaltérable dont le sceau identifierait toujours le même Moi. Il suffit de regarder sa propre biographie, pourtant. S’il fallait définir cette âme immuable et spécifique tout au long des âges de notre vie, nous serions quelque peu évasifs. Heureusement que vient à notre secours cette faculté consistant à repérer les mêmes traits d’un visage, sur de vieilles photographies.

Malgré tout, il existe bien une continuité entre tous ces Moi qui se sont succédés dans notre crâne. Si notre personnalité/Psociété a beaucoup changé en devenant adulte, c’est donc la Biographie qui fait la connexion, mais aussi le Corps. Il est un élément essentiel de la stabilité du Moi. Ses altérations accidentelles provoquent des effets catastrophiques et prolongés sur le Moi. Penser que l’on peut négliger ou modifier le Corps sans conséquences profondes sur la personnalité est une illusion. Même lorsque l’on espère, par des interventions, devenir meilleur, notre caractère devient plus labile. Nous avons bousculé ses fondations les plus profondes. Difficile de se raccorder à ce que l’on a été.

Revenons sur un terrain plus pratique : comment satisfaire le Corps, nous emplir de son « opinion » heureuse ? C’est fort simple ; il ne demande qu’à fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de faire jouer les muscles, mais de développer et entretenir l’incroyable coordination neurologique que représente l’activité physique. La finesse, la variété, la cohérence des mouvements, sont plus importants que la sculpture de reliefs sur le Corps. Privilégiez le jeu, les activités aux gestes libres et pas seulement imposés par des machines ou des accessoires trop contraignants. Par exemple les raquettes sont ludiques mais plutôt agressives pour ceux qui n’ont pas grandi avec, sauf si elles sont légères (tennis de table). La danse conjugue de façon immémoriale l’explosion des talents proprioceptifs et le rapprochement social. Natation et randonnée profitent aux plus solitaires, accompagnés sur mer comme sur terre d’un riche univers intérieur.

Judicieuse également est la tentative de faire de l’activité physique quelque chose de rentable, d’utile, facile à inscrire dans les routines quotidiennes. Ce qui sauve encore l’hygiène de vie des habitants de métropoles, n’est pas la présence de salles de sport, mais les distances importantes qu’il faut parcourir d’un pas pressé, du parking au travail, dans les transports en commun. Le jour où chacun décrochera son Segway de la patère pour sortir de chez soi, rhumatos et ostéos auront d’effrayantes journées de travail…

Une réflexion sur « La bête rétive »

  1. Magistrale réflexion! qui justifie l’approche holistique de la santé, unité corps – esprit.
    cette réflexion, je me l’étais faite sans arriver à l’exprimer aussi clairement que vous. Merci!

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