La vertu est une volonté de déclin

Un addendum au post précédent, aparté impromptu sur la moralité :

Pas besoin de fouiller loin dans le journal quotidien pour trouver une affaire d’enrichissement douteux, de fripouille intouchable par manque de preuves, d’arnaqueur dissimulé dans les méandres du web, de trader ruinant les petits épargnants sans grand dommage personnel, de grand patron vampirisant son entreprise par des primes mirifiques. L’amoralité paie. Le petit délinquant, mauvais élève, n’en comprend pas les règles et l’exerce trop jeune ; dès qu’il atteint sa majorité, le couperet de la répression judiciaire tombe. Tandis que le démagogue corrompu, l’affairiste cynique, le tricheur habile, le parrain généreux, étudient attentivement les rouages de la société, les manipulent intelligemment, et semblent pouvoir déjouer indéfiniment l’emprisonnement que leurs manigances ne devraient pas manquer de leur valoir.
Du coup, cette phrase de Nietzsche, « la vertu est une volonté de déclin », se pare d’une profondeur que nous ne lui aurions pas votée au premier coup d’oeil.

Question intéressante : pourquoi les amoraux profitent-ils d’une telle mansuétude, qui leur permet bien souvent de profiter largement de leurs mauvaises actions ? S’agit-il seulement de manipulation, ou d’inertie et de crainte chez leurs contradicteurs ?

Au fond la morale, comme tout repère, a un côté étriqué, emprisonnant. Elle ne montre qu’une seule façon d’agir. Tandis que s’en écarter plus ou moins offre une multitude d’alternatives. De ce fait, le moralisateur semble pompeux, radoteur, vitupère sans agir quand sa solution unique ne semble pas très pragmatique. Au contraire, celui contournant la morale en appelant d’autres repères trouve toujours la manière la plus efficace d’agir et exerce le pouvoir. Nos congénères constatent que le pouvoir d’action améliore davantage leurs conditions de vie que le suivi d’un principe ; ils le respectent davantage, même quand il est vil. Comment tiendrait, autrement, un pays comme les USA, où les plus riches et les moins scrupuleux voisinent avec les pauvres, ceux-ci contents de vivre dans l’ombre des premiers… dans l’ombre vaste du pouvoir plutôt qu’au faîte très étroit de la morale.

Réécrivons la maxime de Nietzsche : la vertu n’est pas une volonté de déclin, elle est un rétrécissement de la polyconscience. L’idéalisme en général est une oblitération de secteurs entiers de la polyconscience. La fusion du « Je » autour du but principal, de l’idée fixe, noie les parasites qui pourraient lui nuire.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vous trouvez la même multitude d’histoires à l’appui de l’une et l’autre réponse. Dès lors, ne devrions-nous pas être capables de focaliser ou dissoudre nos vertus selon le moment, l’ambition, le désespoir, l’ennui, qui nous élèvent ou nous accablent ? C’est le fondement du comportement polyconscient.

Nous pouvons continuer à nourrir des illusions qui nous dissuadent d’agir… ou suivre une plus nietzschéenne volonté de puissance. Le web est agité par une houle régulière entre les deux, où l’on sent l’influence de l’âge. Non pas en fait que le vieillissement empêche d’exercer sa puissance. Nietzsche s’y est efforcé jusqu’à ses derniers instants de lucidité. Le fait que les femmes à son goût se soient toujours refusées à ce malheureux n’y est-il pas pour quelque chose ? Dès lors, l’âge devient un avantage, car les déconvenues érotiques s’accumulent !

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