Quels sont les véritables fils qui animent la Justice?

psychoticDécouvrons-les avec l’histoire de Stéphane M, psychotique assassin d’un enfant de 10 ans d’une manière atroce. Sa condamnation à 30 ans de réclusion classique a soulevé une polémique ; Jean-Pierre Olié, psychiatre judiciaire connu, a dénoncé la « faillite de l’expertise psychiatrique française » ; il accuse ses collègues, qui ont retenu une « responsabilité partielle », de « s’être pris pour des philosophes » en jugeant une notion aussi délicate que le libre-arbitre, alors qu’ils auraient du se contenter d’exposer le trouble mental.

Jean-Pierre Olié ne réalise pas qu’avec ce discours il tombe dans un travers identique à celui dont il accuse ses collègues : il dit ce que doit être (et ne pas être) le fonctionnement de la justice, alors qu’il n’en est pas un expert, lui non plus.
Nos prétentions vont outrepasser les siennes : nous allons voir comment la théorie polyconsciente éclaire les fils que nous souhaiterions voir animer la Justice, ainsi que ceux la reliant à la philosophie et à la psychologie.

Le meurtre perpétré par Stéphane M n’est ni un acte raisonné par son auteur, ni une pulsion sortie du néant. Il existe une structure psychique capable de la fabriquer ; une telle agressivité provient certainement des multiples frustrations emmagasinées jusque là par cet esprit en grande peine à se construire. Quelques instants de désinhibition et la catastrophe survient. « Le reste de la structure psychique n’a rien empêché ». Cette formulation définit la responsabilité. Mais nous pourrions dire aussi : « le reste de la structure psychique n’a rien pu empêcher ». Dans la première formule, nous supposons que cet « environnement » psychique autour de la pulsion est doté d’un pouvoir décisionnaire absolu, siège de la responsabilité. Aucune étude ni aucune théorie en vigueur dans les neurosciences n’a jamais trouvé le moindre argument pour un tel organe dictatorial. Nous ne naissons pas avec un gendarme moral intégré, nous introduisons des éléments de moralité dans notre construction psychique, quand celle-ci se déroule dans des conditions favorables.

En fait tout être humain est dominé, à un moment ou à un autre, par des pulsions que d’autres personnes jugeront inopportunes. Multiples sont les exemples de prise de pouvoir au sein de notre vie quotidienne : ce peut être la cigarette, le jeu, un désir d’humilier, une impulsion acheteuse, une vantardise inutile, un appétit sexuel. Qui peut prétendre avoir une suite d’idées rigoureusement rationnelles du matin au soir ? Et ne serions-nos pas inquiets de savoir qui va en juger ?

Ces pulsions qui prennent le contrôle de notre esprit, heureusement nous les avons triées, parce que l’environnement nous a fourni des règles et un contexte positif pour les assimiler. Plus l’on se penche finement sur la biographie de chacun d’entre nous, plus l’on réalise que la personnalité finale est prévisible, à partir d’un héritage génétique qui forme la racine de nos différences. Faudrait-il alors reporter la responsabilité de l’individu sur ses gènes ? Ils sont le niveau le plus stupide de notre édifice psychique. Ce serait comme si, lors d’un procès pour l’effondrement d’une maison, l’on mettait en prison le ciment, dont la mauvaise qualité serait coupable.

Si l’on cherche, plus justement, la responsabilité dans l’auto-organisation de l’esprit de l’individu, où devient-elle propriétaire ? En effet, chaque étape de la construction psychique se fait avec ce qui a été bâti jusque là, une interaction du potentiel génétique et de l’environnement. A aucun moment il n’est possible de dire que l’esprit devient intrinsèquement responsable de ce qu’il est. Le libre-arbitre tel que nous l’imaginons n’existe pas. Néanmoins nous allons voir que cela ne retire en rien son rôle à la Justice.

Nous possédons tous des personnalités multiples, mais nous n’en sommes pas conscients de la même façon. Cette société intérieure, la polyconscience, nous mène sur un chemin original entre les multiples points de vue dont nous avons connaissance. Sans cette diversité subconsciente, nous serions des clones psychiques des caractères que nous côtoyons le plus souvent. Maintenant, nos voix intérieures seraient fort gênantes si nous entendions perpétuellement leurs disputes inconscientes ; c’est le mal dont sont affligés les schizophrènes. La protection dont s’entoure l’esprit pour l’éviter est le « Je », notre sensation de personnalité fusionnelle. Nous nous devinons doté d’un inconscient multiple, par les impulsions et les décisions irraisonnées qui parfois nous emportent, mais nous en endossons la responsabilité avec la totalité de notre esprit grâce au « Je » qui nous définit.

Le « Je » a une épaisseur variable. Parfois c’est un étouffoir, capable de masquer des racines pourtant évidentes de nos comportements. La remise en question du Soi est, dans ce cas, très difficile. D’autres « Je » sont terriblement minces ; la moindre pulsion déviante est capable de prendre le pouvoir ; un pan du psychisme est sincèrement « désolé » des agissements d’un autre pan dans l’instant précédent. En clair ces « Je » sont capables immédiatement de se rendre compte qu’ils ont fait une bêtise… et pourtant ils l’ont faite ! Seule notre théorie polyconsciente explique des « switchs » de cette importance.

Revenons maintenant à la Justice et à l’acte dément de Stéphane M.
Jean-Pierre Olié le réduit à une pulsion anormale, symptôme d’un désordre mental purement biologique ; on n’est pas responsable de sa biologie ; direction l’hôpital psy pour le coupable. La partie du public qui réclame la prison classique à perpétuité exerce une autre philosophie simple : on est puni pour ses actes ; le degré de responsabilité est accessoire. Les experts judiciaires, enfin, ont opté pour la seule déclaration sensée, n’en déplaise à Olié : le meurtrier a une part de responsabilité.

N’est-ce pas contradictoire avec ce que nous avons soutenu précédemment, c’est-à-dire l’inexistence du libre-arbitre ? Non, ce n’est pas incohérent et en voici les deux explications :

La responsabilité existe, il faut simplement la redéfinir. Elle n’est pas une qualité mais une quantité : de zéro à la naissance (nous ne sommes pas responsables de nos gènes) elle croît au fur et à mesure de notre auto-organisation. C’est-à-dire que nous gagnons, progressivement, de la responsabilité ; elle nous permet un pouvoir croissant d’agir, et nous vaut, simultanément, un droit à être puni. Tout cela semble évident, et pourtant ce système idéal souffre de deux tares profondes : l’environnement nous ballote aussi aléatoirement qu’une feuille morte sur un torrent, ce qui est bénéfique à notre diversité d’espèce, mais catastrophique pour tatouer sur la feuille la responsabilité de sa destination finale.
Le pouvoir ainsi que ses risques est donné sans véritable information. Il nous est attribué, à chaque étape de notre vie, en considérant que nous sommes dotés d’une empathie standard, d’une intelligence logique correcte, de facultés d’anticipation, etc… Si nous sommes en avance ou en retard sur ces aptitudes, peu importe : la majorité est à 18 ans pour tous. A aucun moment ne nous est demandé de nous engager dans la décision d’assumer chaque échelon de pouvoir accompagné de ses risques, vérification faite que nous sommes suffisamment informés. C’est pourtant le socle de la responsabilité.

A l’évidence, l’information reçue par le jeune membre d’un gang, dans une cité, n’est pas la même que celle imbibant un adolescent dans un milieu favorisé. Il s’agit de micro-climats sociaux complètement différents. Le fait qu’ils interfèrent est le coeur névralgique du rôle de la Justice.
Voici notre deuxième explication : la Justice non plus n’a pas pour rôle de définir le degré de responsabilité, puisque nous venons de voir qu’il évolue de façon chaotique depuis la naissance, pour des raisons fort peu intrinsèques à l’individu. La Justice a pour fonction de placer des repères, par rapport aux actes réalisés. Ils sont un élément essentiel de l’organisation de notre chaos moral initial. Bien sûr ils sont paradoxalement des repères injustes, car écrits d’après une situation « standard » qui ne correspond jamais à l’exacte réalité de l’affaire jugée. Peu importe ! Le rôle du repère est d’être aveuglant, de fonder la relation sociale. C’est au juge-artiste d’adoucir ensuite les contours trop crus qu’il dessine dans les tableaux du quotidien.

Ces repères prétendent à l’universalité. Les penseurs ont beau les teinter d’idéaux, ils échoueraient dans leur tâche s’ils négligeaient la philosophie populaire. Il y a toujours eu beaucoup plus d’injustice quand quelques-uns ont essayé d’imposer leur justice au plus grand nombre, quelle que soit sa pertinence. C’est oublier que tous ces gens se sont construits sur les repères précédents. Les changer peut profiter à une génération nouvelle, mais sacrifie la précédente, qu’il serait injuste d’ignorer.

Vous n’avez pas subi tout ce discours verbeux pour rien ! Il débouche sur une importante conclusion pratique : le procès de Stéphane M est un nouveau repère capital placé par la Justice, pas si défavorable aux psychotiques en fait. Il leur octroie le droit de posséder un embryon de responsabilité. N’est-ce pas une meilleure nouvelle que d’être assimilé à un nouveau-né toute sa vie ? Cette condamnation dit : « Vous pouvez prétendre vivre au milieu de vos semblables, mais alors vous vous exposez aux mêmes punitions, et peut-être devriez-vous vous offrir un niveau limité de liberté (suivi psy, psychotropes) si vous n’êtes pas sûr de pouvoir respecter les règles ».

La condamnation de Stéphane M soulève bien moins de critiques éthiques que celle de la psychiatre Danièle C, quand un de ses patients schizophrènes a commis un meurtre lors d’une sortie. Le rôle d’un psychiatre n’est pas d’être un maton, frappant la moindre main impudente passée à travers les barreaux. Dans le cas de Stéphane M, le repère de la Justice est dirigé vers la cible adéquate : les malades mentaux, qui peuvent voir dans une punition proche de celle d’une personne « normale » une promesse de réhabilitation, et donc un élément puissant de reconstruction.

Mais ne terminons pas si abruptement le procès Stéphane M.
L’idée que quiconque soit enfermé pendant trente ans, psychotique ou pas, est-elle constructive ? Est-elle seulement morale, si l’on a un libre-arbitre anémique ? Réviser nos procédures de rééducation est un autre gros sujet pour la lorgnette polyconsciente. Donnons-en un des points essentiels : la punition exclue ; si le déviant doit réintégrer le système d’échange social, il faut la remplacer très vite par un remboursement.

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