La médecine dévoyée

anatomieLa première, et la plus terrifiante, maladie de notre société est la recherche de santé.
Diable ! Comment expliquer autrement que malgré une offre de soins pléthorique et des traitements qui n’ont jamais autant amélioré et prolongé l’existence, jamais non plus n’ont été si répandues les plaintes, recours, soins factices, psychothérapies et hantise de la maladie ?

1) Les médecins

Les médecins, bien sûr, ne sont pas étrangers à cette obsession de la santé idéale. Devrait-on les féliciter pour leurs talents commerciaux ? Ils ont fait de chaque être remuant un client fidèle. Pourtant il n’a jamais existé une telle volonté d’hégémonie dans le corps médical, à présent dépassé par sa propre omniprésence dans le destin des gens. Les médecins ont perdu le contrôle de l’art qu’ils professent en se spécialisant. Qu’est-ce que cela signifie ?

L’émancipation de la médecine remonte au XIème siècle. Avant cette époque, s’occuper de la vie ne se réduisait pas à guérir des maladies. C’était tout autant réfléchir sur le sens de la vie, penser le physique dans la métaphysique, gérer la mort. Le médecin n’était pas seulement guérisseur, mais philosophe, conseiller spirituel, gestionnaire patrimonial d’une existence qui ne s’arrêtait pas au décès. Même dépourvus de croyance révérentielle en l’après-vie, nous possédons une manière rigoureusement matérialiste de prolonger notre être : dans les esprits de nos proches. C’était l’un des rôles-piliers du médecin dit de famille : relier les générations entre elles, soigner la lignée, faciliter l’accès à cette fraction d’éternité que représente la persistance, génétique par la progéniture, environnementale par les souvenirs, les biens, les terres, les monuments funéraires et tout ce qui symbolise notre intégration, plus profonde qu’il n’y paraît, dans la société intérieure de nos proches.

A partir du XIème siècle, la nécessité de préciser nos repères a provoqué une scission entre science, philosophie et religion. Chacune de ces disciplines entachait les autres. La religion étouffe la science ; la philosophie tente en vain de les séparer tout en cherchant le pouvoir absolu pour elle-même. Elles se divisent en armées ennemies. Il devint moins honorable d’être médecin et métaphysicien, ou philosophe et scientifique. Il fallait beaucoup d’esprit pour s’en targuer.

La spécialisation n’a fait que s’accentuer, même au sein des médecins, dont une grande partie sont réduits actuellement à des techniciens de santé, c’est-à-dire qu’ils dialoguent avec leurs patients pour l’essentiel à l’aide de chiffres et de compte-rendus d’examens. Ils méconnaissent la vie de ceux qu’ils soignent, excepté « l’habitus », c’est-à-dire la partie chiffrable et dotée d’un intérêt diagnostic potentiel. Un inconnu se ballade au milieu de votre intestin en ignorant tout de votre destin.

La médecine générale se sent en crise… et en ignore les véritables raisons. Elle devine qu’elle ne répond plus aux besoins d’une population aux plaintes croissantes alors que les indicateurs de santé n’ont jamais été aussi bons. Les chiffres seraient-ils illusoires ? Peut-être le paradigme même de la médecine statistique est-il une (dés)illusion ? Comment des gens pourraient-ils s’identifier à un pourcentage de chance d’être en bonne santé, parce qu’ils seraient d’une docilité exemplaire envers les traitements préventifs ?
Tout cela peut-il occulter le désert qu’est devenu, autour, la prise en charge du sens de la vie ? Même la psychiatrie, qui en représente la frontière, s’est repliée frileusement sur les cases-maladies et les chiffres. Chacun de nos mal-êtres est numéroté. D’où provient cette aridité de sens qui nous entoure ?

Elle vient d’une mauvaise compréhension de la nature humaine, et c’est la science elle-même qui nous montre comment elle nous a fourvoyés. Car cet article n’est pas une naïve propagande spiritualiste.
La science n’a eu guère de mal à prendre l’ascendant sur les visions philosophiques et religieuses du corps humain. Elle est le langage du réel, et notre corps est bien, fondamentalement, une machinerie totalement matérialiste, même s’il en émerge quelque chose de plus. La science n’a fait que remporter des succès croissants. Elle nous a réduits à une physiologie inexorable. Le médecin, dès lors, n’a plus besoin d’être davantage qu’un analyste minutieux de cette mécanique. Car nous sommes, intimement, ce que nous croyons, ce que nous exerçons. Il n’existe pas d’âme indépendante dont la religion ait pu apporter la preuve.
Les circuits de la récompense gavés par les profits d’une technicité médicale dont les patients sont devenus des adorateurs fidèles, nous n’imaginons plus qu’il puisse exister autre chose qu’ils désireraient. Nous négligeons ce qui émerge de leur physiologie. Nous devinons bien qu’ils souhaiteraient parler de leur vie, de leurs oeuvres passées, de leurs projets, tout ce qui fait la sensation d’une présence terrestre, autant que les afférences d’un corps en bonne santé.

Malheureusement, comme un monde orwellien, ce souci ne fait pas partie des « guide-lines » chiffrées de la santé parfaite. Seule compte la quantité de vie, pas sa qualité. Celle-ci est tellement dure à chiffrer que l’Evidence Based Medecine ne s’y est pas encore vraiment essayée. Mais ses prétentions n’ayant pas de limites, nous verrons certainement fleurir un nombre croissant de « questionnaires de bonheur », avec des suggestions si vous ne savez pas comment répondre.

Le bon médecin est, aujourd’hui, celui qui connaît par coeur son arbre décisionnel, chaque jour étoffé et peaufiné par de nouveaux chiffres, des cheveux coupés en quatre, avec l’espoir d’en faire des fragments si minuscules et nombreux qu’il en existera un pour chaque individu, un miroir enfin fidèle de sa maladie personnelle.
C’est un travail tellement considérable et spécialisé qu’il empêche dorénavant de lever les yeux de son ordonnance et de croiser le regard désespéré de la personne qui nous fait face. A force d’occulter le métaphysique, le religieux, le philosophique, le néant s’est installé au-delà du cercle brillamment illuminé de notre scialytique.

Eblouis et saisis de crainte, la majorité des patients n’ose plus s’aventurer hors du cercle. Leur oeuvre est devenue la bonne santé.
N’est-ce pas une terrifiante perversion de voir ce corps devenu le but, alors qu’il devait servir l’esprit dans ses recherches d’enchantements ? N’est-ce pas navrant de voir l’agir concentré sur l’entretien d’une machine biologique alors que ces routines devaient servir de propulseurs vers la spiritualité, vers l’imaginaire, qu’il soit religieux ou d’autre nature ?

Avec la spécialisation du corps, les médecins ont créé leurs propres chaînes, leur inféodation à l’industrie de la santé, et leurs juges, qui rigidifient chaque jour les règles de leur arbre décisionnel. Ils en pâtissent à titre personnel, sentant bien qu’un jour proche, la société pourra les remplacer par un programme plus savant et plus fiable.
Incidemment ils sont, pour la plupart, à l’orée de la retraite. Pourquoi s’inquiéter ? Peut-être parce qu’ils vont rejoindre à leur tour les rangs de ces suppliants de la santé, et découvrir les impostures d’un service médical réduit à la garantie de 80 années de vie, et encore faut-il en consacrer une bonne part à la protection attentive de ce capital.

2) Les patients

Quand l’oeuvre de sa vie est devenue la recherche de santé, bien sûr on ne saurait plus quoi faire de celle-ci si elle venait à se réaliser pleinement. Ainsi l’on s’arrange pour ne jamais y parvenir. Il existe toujours un symptôme, un dysfonctionnement, une anomalie. Aucun problème n’est complètement soluble, et si par hasard cette éventualité survient, un autre démarre immédiatement pour que l’oeuvre se poursuive.

La médecine a tendu la main aux patients pour leur faciliter la tâche. Car désormais tout un chacun est porteur de risques. Il n’existe plus de gens sains. Ils sont des malades en devenir.

L’oeuvre de santé envahit le quotidien. Les béquilles ne sont plus un soutien temporaire, elles deviennent les pinceaux du tableau d’un souffrant magnifique, tendu vers un espoir de santé idéale. Une sarabande de rituels liturgiques se met en place : piqueurs, panseurs, masseurs, s’intercalent avec les cures, extractions, contrôles et cyborgisations. L’homme doté de la santé parfaite n’aura peut-être plus une seule pièce d’origine.

Sera-t-il encore humain ?
Il le pensera certainement, malgré qu’il aurait terrifié tous ses ancêtres.

5 réflexions au sujet de « La médecine dévoyée »

  1. Le médecin devrait « soigner » la personne et sa maladie. Sa formation universitaire lui a appris à soigner la maladie seulement. C’est aujourd’hui de sa responsabilité individuelle de « soigner ». Mais dans les pas du Docteur Knock, la démesure de santé s’est emparée des malades et des médecins (fabricants de malades et de maladies).
    Raymond Queneau: « Des consommateurs consommaient des consommations ».

    1. L’université a effectivement joué un grand rôle dans le rétrécissement de l’univers du médecin, depuis celle de Bologne qui a montré le chemin.
      La référence à Knock est excellente et Jules Romains devrait remplacer La Fontaine dans les programmes scolaires.

  2. Cher confrère,
    Je vous assure de toute ma compassion. C’est touchant de voir quelqu’un qui a choisi une spécialité – la rhumatologie – se dire qu’il serait mieux dans une autre – la médecine générale 😉

    1. Je pourrais discourir des heures sur la porte que vous ouvrez, Bluerhap. « Choisit-on » réellement sa spécialité quand on anticipe si indistinctement la vie professionnelle 20 ans plus tard? Réalise-t-on à quel point les impératifs du métier modèlent notre personnalité? L’utilisation quotidienne d’une machine met celle-ci en bonne place dans le plan de notre esprit; c’est éloquent avec l’ordinateur, qui rend les gens mieux organisés mais aussi plus prévisibles.

      La rhumatologie, spécialité peu technique, est très proche de la médecine générale, où peut-être un quart des motifs de consultation sont de l’algie et de l’ostéo-articulaire. C’est certainement de voir les patients tendre leurs douleurs au médecin parce qu’ils ne savent pas comment les intéresser autrement à leur vie qui permet de comprendre les impostures de la médecine contemporaine et de s’intéresser à l’intimité de nos esprits, sans idée préconçue psychanalytique, comme je l’ai fait dans « Je ».

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