La véritable leçon de « 1984  »

L’histoire la plus célèbre à propos du match entre Ego et Panconscience est le roman « 1984  » d’Orwell. Winston, fonctionnaire gris et terne de l’Oceania, un pays totalitaire en guerre avec ses immenses voisins, commence à tenir un journal, défiant la Police de la Pensée. Pire, il va tomber amoureux de Julia, une cadre du parti unique Angsoc, et découvre les joies du couple. Malheureusement il est surveillé par le zélé et cruel O’Brien, qui l’arrête, le torture, et le rééduque afin d’extirper toute pensée prohibée. Winston finit en zombie panconscient.

La grossière erreur que véhicule « 1984 », cependant, est de croire que l’individu existe indépendamment de la société étouffante qui l’entoure. Isolé, l’ego s’étiole inéluctablement. Nous n’existons que par les autres. Chacun d’entre nous est l’addition d’un intérêt propre et d’une conscience sociale, indissociables. Que la société devienne tyrannique dans les polyconsciences peut survenir dans deux circonstances diamétralement opposées : soit il s’agit du pouvoir d’un tyran individuel et nos propres ego se rebellent contre le sien ; nous sommes dans une classique guerre d’ego. Soit le gouvernement est celui de toutes les panconsciences réunies, c’est-à-dire que chaque citoyen a transmis sa part de pouvoir à un simple représentant ; peut-être dans l’avenir ne sera-t-il même plus un être humain mais une machine moins faillible, miroir fidèle de toutes les volontés individuelles. Nous sommes dans la parfaite démocratie participative. Dans ce cas, l’ego individuel, s’il se rebelle, est vilipendé par tous les autres. Il va directement à la case prison ; personne ne songe à le plaindre.

« 1984 » est effrayant parce que le héros pense « à l’ancienne », à la manière égotiste encore largement répandue aujourd’hui, et surtout que l’histoire suggère un Grand Méchant, le parti Angsoc et son dirigeant énigmatique, Big Brother, ayant imposé par la contrainte sa vision réductrice à toute la population. Quelle aurait été la scène avec le même système choisi de façon démocratique et à une immense majorité, sans le moindre ego survivant pour s’en émouvoir ? Peut-être est-ce l’impression qu’aurait un habitant du Moyen-Âge en débarquant au XXIème siècle ? Lui seul saurait se scandaliser de procédures et de surveillances que nous trouvons absolument normales, nécessaires même ?

Les grands évènements historiques nous enseignent que la panconscience ne rencontre pas beaucoup d’opposition quand elle s’étend sur des groupes suffisamment vastes. Même lors de l’épisode nazi, la plus grande partie de la population allemande ne songeait guère à s’horrifier du génocide des juifs. Si certains aidaient les juifs en fuite, c’est parce qu’il les avaient connus en tant que personnes estimables davantage que par désir de s’opposer aux influences de la panconscience nationaliste. Quand l’ostracisme envers les juifs a fini par faire l’objet d’un procès si dur à l’issue des hostilités, c’est en tant que trait cardinal du vaincu, après une guerre effroyable pour tous les participants. Les vainqueurs sont obligés ainsi de considérer et rejeter leur racisme existant, solidement ancré dans leurs propres cultures. En l’absence d’un conflit d’une telle ampleur, le racisme avait encore de beaux siècles devant lui.

Concluons qu’il faut une opposition extérieure pour que la panconscience ne gangrène pas inéluctablement toute une société. C’est possible quand existe des cultures suffisamment compartimentées entre elles. Est-ce encore le cas, à l’heure de la mondialisation des idées, de l’uniformisation des manières de vivre ? Existe-t-il par exemple une seule société ou l’on accepterait de vivre sans police, sans monnaie ? La panconscience n’émet que rarement des diktats inhumains tels que ceux du petit cercle hitlérien. Le plus souvent, elle se fonde sur un consensus. Et il n’existe pas de limite, dans notre vie personnelle, à ce dont peut se préoccuper le consensus général.

La question finale est : faut-il anticiper au point de s’inquiéter d’une société future qui nous semble, à nous, inhumaine, mais qui satisferait ses citoyens ? Nous sommes très concernés par ce que vont vivre nos enfants. Nous ne voudrions pas les voir habiter un monde qui nous semble effrayant. N’est-ce pas inéluctable, cependant ? C’est bien le cas d’un vieillard aujourd’hui dans le monde moderne ; il s’affole d’aspects de la vie quotidienne qui ne feraient pas frémir un enfant.

La réponse est donc difficile. Il existe sans doute un principe essentiel sur lequel notre attention doit se porter : c’est la continuité biographique de l’humanité. Elle est à l’image de notre continuité individuelle, le coeur du Moi. Nos descendants ne pourront se définir sans la référence aux époques passées. Ainsi, l’importance de l’Histoire n’est pas dans une hypothétique prédiction de l’avenir, mais une affirmation de ce que nous sommes au présent.

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