Comment inciter un adolescent à ne pas fumer ?

Intéressons-nous aux habitudes, par notre double approche psy/neuroscience habituelle, et à une application pratique de la théorie polyconsciente : l’adolescent fumeur.

Approche psychologique : nous avons vu comment notre auto-évaluation définit le rôle de la conscience ; elle porte l’attention sur une cible ; elle sert à guider le contrôle de nos actes à propos d’un sujet personnellement important, par exemple devenir un champion d’athlétisme. Elle relaie la motivation qui nous mettra à l’entraînement, quotidiennement, afin d’améliorer la puissance des muscles et la qualité des automatismes. Après quelque temps, il ne sera plus nécessaire d’être aussi attentif, focalisé. Courir deviendra une habitude. L’automatisme n’est plus seulement moteur, mais comportemental.
Approche neuroscientifique :
Les acteurs : 1) Le cortex frontal évalue les intentions et leurs solutions. 2) L’hippocampe, siège de la mémoire explicite, est une région essentielle pour répondre aux changements de comportement ; il réagit prestement aux nouvelles situations ; il initie la création des routines nécessaires pour répondre à l’intention «devenir champion d’athlétisme». 2) Le striatum, un ensemble de noyaux situé à la base du cerveau, détermine les automatismes déjà programmés ; doté d’inertie et d’indépendance, il conserve ce qui a été appris.
Le scénario : l’action volontaire implique le cortex préfrontal et l’hippocampe. Sous leur influence, le nouveau comportement est tatoué propressivement dans le striatum, jusqu’à devenir autonome. L’attention consciente peut alors se porter ailleurs. L’automatisme perdurera. Il devient même très difficile à abandonner, comme nous le verrons avec la question «La conscience peut-elle reprogrammer l’inconscient ?».

Changer une habitude ?
Nous trouvons l’explication, dans cet exemple, de la difficulté à changer, malgré toute la «bonne volonté» que nous y mettons. La volonté est moins forte que les routines à l’origine de notre comportement. Elle les initie, en réponse à nos désirs ; mais elle est ensuite enchaînée aux «zombies» psychiques qu’elle a créés. C’est pourquoi allumer ses premières cigarettes n’est absolument pas un acte anodin.
Pour briser un automatisme, il ne suffit pas que la conscience ait reconnu l’intérêt de le remplacer. C’est seulement un préalable. La routine n’est plus sous contrôle. Seul moyen : lui ôter des pièces indispensables. Par exemple pour maigrir, interdisez-vous de faire les courses ou la cuisine. Le zombie qui place la nourriture indésirable dans le caddie puis l’assiette ne pourra plus agir. Idem si votre conscience s’est enfin emparée de l’idée d’arrêter le tabac : il faudra éviter les soirées entre amis où le zombie vous fait allumer systématiquement plusieurs cigarettes ; votre volonté est assez forte pour vous envoyer les fumer sur le balcon, afin de ne plus gêner, mais elle est toujours incapable de maîtriser le zombie.

Comment inciter un adolescent à ne pas fumer ?
Problème épineux. La situation est très différente de l’exemple précédent, où la conscience s’est clairement alignée sur la meilleure opinion, et où existe seulement un réflexe stupide à détruire. Ici, nous avons affaire à une intention, très forte même, adossée au fond émotionnel palpitant des hormones juvéniles.
Quels sont les discours possibles ?

Démolir l’envie, en pointant son caractère irrationnel ? Echec. La conscience ne contrôle pas une envie, elle cherche le meilleur moyen de la satisfaire. L’envie est le résultat d’une négociation polyconsciente ; chez l’adolescent, les personae n’utilisent pas beaucoup le rationnel, qui limite considérablement l’éventail des alternatives ; la psociété sort tout juste de l’enfance, où l’on teste tout… ce qui est permis.

Interdire ? C’est efficace. L’inconvénient est que la polyconscience de notre rejeton ne s’est pas engagée avec son parti individualiste dans la décision. Nous avons fait appel à la persona parentale qui nous représente, la fragilisant si elle est trop isolée. L’interdiction doit être une solution rare, sinon elle anéantit notre pouvoir éducatif. Placer un interdit a un coût, payé en permissivité dans d’autres domaines. Mais dans l’affaire importante du tabac, c’est une bonne solution.

Informer ? Montrer l’exemple d’un fumeur invétéré ? Une bonne idée, mais à effet retard. Elle améliore la qualité de l’Observateur chez l’adolescent, c’est-à-dire que l’information renvoyée à la polyconscience est celle-ci : l’appropriation de l’icône «tabac» n’est pas une excellente méthode pour satisfaire l’intention «accès à l’indépendance» ; il faut en choisir d’autres. Mais comme beaucoup d’adolescents fonctionnent encore par identification et mimétisme, le renversement du choix est difficile s’ils appartiennent à un groupe de jeunes fumeurs. L’interdiction parentale «dure» devrait se prolonger d’autant plus longtemps, dans ces conditions, que l’adolescent a justement des difficultés à acquérir son indépendance.

Le bon côté des habitudes
Les habitudes ne sont pas que d’affreux morts-vivants errant dans notre psychisme et capturant notre fragile conscience pour la dévorer. C’est vrai qu’elles obligent à prendre des chemins balisés. Mais imaginez les efforts à fournir s’il fallait décider pour le moindre de nos actes. S’il fallait systématiquement une injection de volonté pour se lever, s’habiller, emmener les enfants à l’école, les amuser ? Nos épuiserions nos glandes en quelques semaines. D’ailleurs probablement la difficulté à implanter des habitudes durables dans la société contemporaine est-elle responsable des effets désastreux du stress continu. Un cortège de douleurs très peu physiques l’accompagne, appelé fibromyalgie. La cause semble être qu’on ne peut pas se reposer sur ses habitudes ; elles n’ont pas permis de gérer un environnement agressif de façon satisfaisante, depuis le plus jeune âge, et la conscience tente en permanence de les modifier en espérant une amélioration.

Il existe donc des pathologies par défaut d’habitudes. La procrastination — la tendance à tout remettre au lendemain — en est une autre. Elle se rencontre couramment chez ceux qui «se posent beaucoup de questions». Un effet secondaire de cette manie, en effet, est que les habitudes sont difficiles à installer et à tenir.

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