Êtes-vous matérialiste ou phénoménologiste ?

Nos repères sont appelés en philosophie paradigmes. Selon l’étage à partir duquel on le regarde, un paradigme peut être réduit à une phrase — par exemple en physique «le temps est relatif» — ou scindé en multiples composantes : ensemble de règles formelles — les équations de la relativité générale —, langage qui leur est adapté, mode de pensée, «diplomatie» périphérique dans les relations avec les autres théories présentes ou passées — la mécanique newtonienne fonctionne dans certaines limites d’échelle — et avec le pragmatisme quotidien — la relativité du temps ne doit pas empêcher de se fier à sa montre pour ses rendez-vous —.

Cela révèle une propriété curieuse des repères : ils peuvent sembler à la fois monolithiques et sécables à l’infini selon le point de vue du spectateur. En ce sens, ils sont très semblables à l’univers lui-même : uni ou fragmenté selon le mode d’observation et la technologie qui l’accompagne. Cette proximité n’est pas un hasard ; elle pose une question : le monde matériel dont nous sommes issus a-t-il «imprimé» le système des repères dans l’organisation de la pensée, ou la pensée est-elle au contraire la source de tous les repères, même ceux auxquels se «conforme» le monde matériel, parce qu’ils forment toujours une subjectivité de la pensée ?

C’est la question qui fonde l’opposition entre matérialistes et phénoménologues. Notez cependant un fait curieux : il s’agit d’un grand écart entre, à nouveau, deux repères. Il semble donc impossible d’imprégner son esprit en dehors du système des repères. L’observation des choses suffit à détruire leur indépendance. Il est illusoire, comme à chaque fois que l’on a affaire aux repères, de chercher le moindre absolu dans le matérialisme ou la phénoménologie. Considérer la conscience comme un phénomène émergent imprévisible de la biologie ou comme la conséquence inévitable d’une matière souveraine reste, dans chacun de ces cas, un repère. C’est de l’un ou de l’autre que l’on s’imprègne. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas seulement outil de la raison, ils sont constituants de notre personnalité. Un matérialiste se met à vivre de plus en plus en fonction des ordres du matériel au fur et à mesure qu’il les décrypte. Un phénoménologue refuse de laisser entraver son imagination et garde une primauté quasi-divine à l’esprit qui formule les concepts. Tous s’illusionnent en ce sens que la pensée est un échange permanent entre le matériel et le spirituel, deux pôles qui existent mais qui ne peuvent pas être contemplés par quelque chose, placé entre ces deux attracteurs, telle que la pensée humaine (ni même par une pensée extra-terrestre, qui resterait toujours incluse dans cet univers). Il n’est pas davantage possible de préciser avec certitude la position de ces pôles que celle d’une particule sous le meilleur des microscopes ; améliorer la précision détruit au contraire la certitude, indiquant par là le caractère artificiel de nos repères et la continuité qui les relie : c’est dans le vague que réside la certitude.

Chacun des pôles apporte ses bénéfices et ses limitations : le matériel améliore notre maîtrise du monde, détermine lesquels, parmi nos repères, sont efficaces ; mais ainsi il en détruit beaucoup ; la sélection affaiblit la richesse de nos représentations. Le spirituel au contraire, nous perd en considérations s’il n’établit aucune échelle de valeur parmi les repères qu’il utilise, ou nous immobilise dans l’impasse des croyances abruptes ; par contre c’est lui qui produit de nouvelles alternatives, des illusions en attente d’être corroborées ou non par le matériel pour être éventuellement intégrées à notre système de cohérence et le consolider.

Ce que nous montre le monde matériel dit une chose cependant : l’esprit est enchaîné à ses règles et suit une évolution : lors de son édification, dans l’enfance, il barbote près du pôle phénoménologique et apprend peu à peu les différents langages qui vont le relier au matériel. Il peut finir ainsi «matérialiste», fasciné par l’inaltérabilité apparente des règles du réel au point qu’il y soumet les moindres aspects de sa vie. Ou au contraire rester enfant curieux, se défiant des règles, protégeant ainsi les surprises qui continuent d’étonner son esprit, pour élaborer de nouvelles visions du monde à tester. Cependant l’assurance que nous dégageons par ces expériences tend à opérer un tri péremptoire parmi nos conceptions ; adulte, nous devenons «figés» de façon croissante sur une position d’armistice, plutôt phénoménologique chez les philosophes, matérialiste chez les scientifiques. La société nous y encourage, car elle nous crée des niches qui sont elles-mêmes des repères pour les autres. Nous sommes censés agir d’une certaine façon. On peut voir cet engluement comme le poids des scories du passé, sous l’angle phénoménologique, mais c’est aussi le résultat d’un processus physiologique : nous sommes au départ, avec un cerveau vierge, en possession de toutes les alternatives, noyés au milieu d’elles. La maturation est un déblayage ; nous avons du mal à réétablir des connexions qui nous semblaient peu profitables à un plus jeune âge ; notre esprit s’est sculpté, est sorti de sa gangue ; il est réticent à replonger dans le bain informe du psychisme brut, pour des raisons en grande partie biologiques. Nous pouvons conceptualiser de nouveaux comportements, mais difficilement s’y engager ou les éprouver comme nous l’aurions fait plus jeune.

La résistance au vieillissement de l’esprit se traduit ainsi : les plus doués opèrent constamment des va-et-vient entre les deux pôles. Ils sont capables d’observer de l’un ou l’autre. Ils sont polyconscients, c’est-à-dire qu’ils possèdent une persona matéraliste et une autre phénoménologique, qui interviennent alternativement et négocient. Ils sont à la fois enfant curieux et analyste avisé. Ils oscillent. Voici le secret de l’esprit : une oscillation autour de l’équilibre, la plus ample procurant de vifs plaisirs dans l’existence, tandis que la prudence, la perte des contrastes, nous plonge dans la senescence.

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