La névrose expliquée

Le terme de « possession » utilisé au Moyen-Âge à propos des pathologies psychiques était bien plus perceptif que celui de « folie » choisi par la suite. L’on décrivait par la possession un phénomène si évident qu’il est négligé : personne n’est fou en permanence. Jamais la déviance n’a constamment la même intensité ; des conduites aberrantes — jugées de l’extérieur — alternent avec des phases plus cohérentes. Tout se passe comme si plusieurs personnages cohabitaient dans la même tête, prenant tour à tour le pouvoir. La possession décrit ainsi parfaitement l’impression d’une invasion par un esprit malin.
augustineSauf qu’à présent nous ne pouvons plus recourir à la métaphysique pour l’expliquer. Il ne s’agit pas de parasites étrangers, démoniaques ; ils sont bien présents dans le psychisme des malades. Seraient-ils leur apanage ? Doit-on croire un esprit sain immunisé contre de tels monstres ? Cet espoir est vain. Tout individu sincère qui approfondit un peu ses motivations découvre un lot de frustrations ressemblant étrangement, en réduction, aux névroses impressionnantes qui conduisent les malades à l’asile. Regardez Charcot lui-même, découvreur de l’hystérie avant Freud : il théâtralisait ses présentations de cas psychiatriques jusqu’à en faire des scènes impudiques. Il hystérisait la belle société parisienne. Son attitude possédait une frontière — une persona commune — avec celle des hystériques qu’il hypnotisait et jetait en pâture aux voyeurs pédants de la fin du XIXè siècle. Sans doute amplifiait-il ainsi l’importance de cette persona dans la psociété de ses patientes, au lieu de les guérir (1). Cela n’explique-t-il pas également les échecs thérapeutiques de Freud dans le même domaine ? Trop de bénéfices secondaires pour quitter la thérapie…

La différence principale entre esprit sain et aliéné est que le comportement du premier n’est pas contrôlé sans frein par une persona issue de la névrose ; elle est mise en relation avec les autres et élabore une négociation ; les alternatives participent à la confection d’une solution nuancée. Chez l’aliéné, soit les capacités à créer des alternatives sont limitées — nous ne sommes pas égaux en imagination —, soit l’agrégation de la polyconscience sous forme de Moi est défectueuse et une persona radicale s’en échappe facilement pour prendre les commandes. L’aliéné, alors, ne se reconnaît pas dans cette conduite. Autrement dit, son rétro-contrôle conscient signale qu’une partie de la polyconscience a été mise à l’écart.

La névrose est le résultat d’un évènement qui n’a pas trouvé de solution polyconsciente consensuelle. J’utilise souvent dans ces pages l’image de « lithiase » psychique, mais il s’agit plutôt d’une fosse de non-organisation. C’est-à-dire que si le psychisme construit des repères tout au long de sa maturation, sortes de tours de signalisation aisément consultables lors des évènements de la vie courante, la névrose est une zone de sables mouvants : aucun plan d’action cohérent n’a pu être installé à cet endroit ; les données sont contradictoires, ou insupportables. Le champ est libre soit pour des comportements se rapprochant du réflexe simpliste — la phobie —, soit pour lâcher la bride à des personae exaltées, non reliées au reste de la polyconscience et capables de conduites caricaturales : c’est l’hystérie.

C’est une erreur de croire à l’existence de personae directement névrotiques. La névrose n’est pas une direction, elle est absence de direction. La personnalité dite névrotique est un psychisme qui ne sait rien choisir d’autre qu’une réaction stéréotypée et stupide dans une situation où elle n’a pas réussi à construire plus élaboré. La conscience est un rétro-contrôle impuissant : elle a beau dire que le résultat est médiocre, il n’existe pas de « programme » alternatif dans la polyconscience dont elle pourrait vanter l’efficacité supérieure. Ces programmes lui sont en général fournis de l’extérieur, par des thérapeutes. Encore faut-il les implanter dans le subconscient et c’est là où interviennent les TCC (techniques comportementales et cognitives).

Historiquement la première tentative d’intervention codifiée (2) sur l’inconscient fut la psychanalyse. La relation étroite entre l’hystérie et les frustrations sexuelles conduisit Freud à se focaliser lourdement sur la pulsion sexuelle dans la genèse de toutes les névroses. Il y était encouragé par une identification éloquente avec sa propre psychobiographie. Le «transfert» proposé pour mettre à jour ces ressorts subconscients est certes une méthode d’analyse… mais de traitement ? Seuls ceux qui disposent d’un Observateur assuré, c’est-à-dire d’un rétro-contrôle conscient fort bien entraîné à toutes les situations, sont capables de se saisir de leurs propres mécanismes subconscients pour tenter de les corriger. Mais ceux-là ne sont pas les plus embarrassés par leurs névroses. Les autres, dits les «malades», ne possèdent tout simplement pas le Moi apparent solide, organisé autour d’un projet de vie stable, qui pourrait effectuer ce travail. Nous avons toujours du mal à abandonner l’idée du gnome porteur du «Je» et capable d’établir les plans de notre destin. Il est impossible de «se» changer quand le «se» n’a pas déjà un minimum d’homogénéité.

Comme nous en avons déjà parlé dans un précédent article, il n’y a pas de fossé tranché entre névrose et psychose en polyconscience : dans les deux cas, il s’agit d’un défaut d’organisation cohérente du dialogue entre personae, un trouble de construction qui provient préférentiellement de l’environnement dans la névrose — un évènement très déstabilisant n’a pas permis l’édification d’une représentation acceptable pour le gérer —, et de la physiologie nerveuse dans les psychoses — les échanges neuronaux ne fonctionnent pas de manière suffisamment optimale pour une auto-organisation normale —. Ces aspects pathologiques sont intriqués. Si l’on réussit à affiner les réglages biologiques de la neuromédiation par des médicaments plus ciblés que les «bourrineurs» actuellement utilisés, il restera toujours à reconstruire, et si nécessaire déconstruire, les aspects défavorables de cette structure psychique.
Attention ! Définir précisément ces déviances reste la plus grande tentation eugéniste menaçant actuellement nos sociétés. Nous avons besoin de nos fous, de leurs histoires, de leurs guérisons, pour ne pas perdre de vue ce qu’est la vie mentale saine. Nous avons même, polyconscients, besoin d’un fou à l’intérieur de chacun d’entre nous… comme ceux qui aidaient si bien les rois à rester humains.

(1) Ses détracteurs l’accusèrent même de les provoquer, ce qui était bien sûr excessif. Mais à l’époque, le Moi était encore monolithique. Pour se défendre, il entreprit de démontrer que la maladie avait toujours existé : il rapprocha l’hystérie des phénomènes de possession du Moyen-Âge, cf Les Démoniaques dans l’art, Charcot & Richer, 1887.

(2) Repères arbitraires de l’Histoire… les méthodes moins nettement codifiées ont toujours existé : rites, initiations, religions, sont également des méthodes d’endoctrinement de l’inconscient, visant à contrôler les personae bestiales qu’il recèle.

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