Fonction et oeuvre

L’essentiel : les impasses évolutives du monde du travail ; analyse de la profession médicale.

Ce que l’on appelle couramment travail recouvre deux entreprises fort différentes : la fonction et l’oeuvre.
La fonction n’amène aucun bouleversement apparent quand nous l’exerçons ; c’est plutôt son interruption qui produit des effets, un défaut dans la continuité d’une tâche : un ouvrier sur chaîne s’interrompt et le nombre de produits finis en sortie baisse ; une maîtresse de maison cesse le ménage et les pièces commencent à se remplir de saletés.
L’oeuvre est une réalisation à valeur symbolique. Ce peut être un objet manufacturé sorti de nos mains propres, une oeuvre d’art, un livre biographique, la mise au point d’équations ou d’un système de pensée original, etc…
Les pôles fonction et oeuvre sont d’attraction opposée ; l’oeuvre possède une forte charge de gratification positive, tandis que la fonction, simple moyen d’arriver à des fins plus valorisantes et assortie de contraintes, est un repoussoir négatif.
La plupart de nos activités habituelles, cependant, sont un mélange de fonction et d’oeuvre. Une sculpture demande de longues heures de travail minutieux et répétitif. Le livre le plus pétillant d’inventivité qui soit nécessite des révisions fastidieuses pour devenir digeste à ses lecteurs. Elever un enfant est une répétition interminable de consignes et de conflits stériles oeuvrant à l’aboutissement d’un être unique.
Pour compliquer encore les choses, nos aspirations individuelles éminemment variables font qu’une fonction pour l’un peut être une oeuvre pour l’autre et vice versa. Garder sa maison étincelante est pour la ménagère une oeuvre véritable, conservant sa motivation pendant des décennies ; tandis que le «monsieur qui écrit» paraît à la même ménagère doté de la simple fonction de remplir les rayonnages des bibliothèques, ce qui a pour elle une médiocre valeur symbolique.

Jusqu’au siècle dernier l’identification de la fonction et de l’oeuvre ne posait guère de difficultés. Les métiers étaient bien campés, précis dans leurs objectifs. L’on perfectionnait sa fonction avec dans le collimateur une oeuvre aux formes identifiables, voire généreuses.
Tout a éclaté. La cible proposée change tellement vite que garder la moindre chance de l’atteindre oblige à disposer d’un canon automatique à tir rapide ! La fonction, par entraînement, mute avec la même frénésie. Tous les deux ans, dans certains milieux professionnels, il faut quasiment jeter son expérience dans le fleuve de l’oubli et se dépêcher d’accrocher une autre perche sur le tire-fesses de la nouvelle économie.
Les valeurs ont fondu dans la vaste conviction fusionnelle que rien n’est certain. Plus la science avance, plus nous fronçons le nez devant la crasse de notre ignorance passée, et nous inquiétons de ne pas en voir la fin, d’autant que pas une cervelle n’est désormais capable de contenir tout le savoir nécessaire. Faut-il coopérer avec des congénères ou faire confiance à la technologie pour en stocker le surplus ? Une question angoissante devient parfaitement réaliste : tout ce que nous entreprenons n’a-t-il pas déjà été fait ? Tout ce que nous pensons n’a-t-il pas déjà été pensé ?
Comment, dans ces conditions, garder un peu de faconde à nos oeuvres ? L’illusion devient difficile à tenir. Si les symboles s’effondrent, que reste-t-il ? Seulement la fonction.

Nous voici au coeur de l’explication d’un phénomène étrange : le burn-out touche indifféremment toutes les professions.
Le burn-out est le symptôme d’un effondrement de l’oeuvre au sein du psychisme qui l’a conçue. L’on s’attend logiquement à le voir apparaître parmi ces innombrables métiers issus du processing, auxquels le bon peuple ne parvient pas à déceler la moindre utilité, et qui font voyager l’information en tous sens comme les boules d’un flipper. Certes l’oeuvre, dans ces métiers, prend l’allure d’un fantôme abandonnant des fragments de brume électronique au sein des services qui se l’expédient ; mais sans doute faire une partie de flipper peut-elle devenir une oeuvre en soi ! Observons de plus que les outils de l’information sont tellement envahissants pour les psychismes qui les utilisent, qu’ils parviennent à occulter le désert d’oeuvre (1).
Nous n’avons donc pas l’épidémie attendue de burn-out dans les nouveaux métiers de l’information aux objectifs instables ; au contraire, se mettent à craquer des professionnels auparavant peu exposés : médecins, enseignants, écrivains…
Emettons l’hypothèse que l’explication est un vampirisme de l’oeuvre par la fonction, avec au final une agonie de l’oeuvre, déjà fragilisée par les évolutions rapides de société : elle peut être périmée alors même qu’elle est à peine en construction.

Un autre effet néfaste de la désagrégation de l’oeuvre est qu’elle est un élément majeur de la biographie et donc de la fermeté du Moi. D’après la bidirectionnalité en théorie polyconsciente, si l’évanouissement de l’oeuvre déçoit les attentes du Moi, il va également influencer son évolution pour qu’une telle attente s’éteigne. Elle devient enkystée, une lithiase psychique communément appelée névrose. Même pour notre ménagère qui fait de la fonction une oeuvre — la Maison Éternellement Propre —, la tâche devient difficile si elle change d’emploi tous les semestres.

Ce n’est pas inéluctable. En polyconscience, c’est le début d’un conflit entre les personae représentatives des mythes de l’oeuvre, et les autres, plus pragmatiques, renforcées par les avis du rétro-contrôle conscient : elles signalent que le contexte est trop instable pour parvenir à réaliser le projet initial. Une réaction est possible ; le noyau directeur polyconscient peut préférer s’accrocher fermement à ses objectifs initiaux, d’autant plus souvent que ses succès antérieurs lui ont bâti une assise solide.
Encore faut-il qu’un tel conflit ait une chance d’apparaître. Les générations nouvelles risquent de ne même pas en apprendre l’existence ; elles se construiront sans le fil conducteur de l’oeuvre, ne pouvant percevoir les conséquences de son absence dans la continuité de la trame biographique.

Qu’en est-il des oeuvres coopératives, qui représentent une majorité croissante des entreprises contemporaines ?
La coopération n’est naturelle que par contrainte. Elle masque un véritable échange de pouvoir ; nous l’achetons à ceux qui possèdent les compétences indisponibles, vendons nos propres capacités. Croire participer à une coopération «gracieuse» est en réalité définir un prix très bas, ou caché ; il s’agit par exemple de l’enseignement aux jeunes, ou la délégation à d’autres de tâches que l’on saurait entreprendre, mais l’on manque de disponibilité et il est avantageux de la transmettre sans que cela coûte en pouvoir personnel ; l’on en gagne même en tant que distributeur de la tâche.
La coopération est encore naturelle quand elle concerne des oeuvres indépendantes ; par exemple le compagnon se procure la nourriture, la compagne élève la progéniture.
Par contre, la coopération dans la réussite conjointe d’une oeuvre n’est pas naturelle, bien que les grandes compagnies tentent de reprogrammer génétiquement leurs cadres pour inverser cet état de fait. Les abeilles coopèrent dans l’oeuvre, inféodées au tyran héréditaire qu’est la reine. Les hommes, non. Comme les autres mammifères, ils sont davantage compétiteurs que coopératifs ; même parmi les espèces les plus sociables, la coopération l’emporte seulement quand l’action individuelle serait dramatiquement moins efficace — le guet, la chasse de grosses proies, la défense —.
L’oeuvre coopérative, en effet, a un inconvénient de taille : lorsque le succès est atteint, récompense et gain de pouvoir sont à partager. Aïe ! Matière à conflit. Certains font bonne figure, mais n’en maugréent pas moins ; une promotion concerne l’un plutôt que l’autre pour des différences futiles ou suspectes.
En fait la coopération fonctionne surtout pour des gratifications élevées à probabilité de réalisation faible. Il s’agit d’idéaux quasi-mythiques, objet d’une forte sublimation : libérer un peuple, rendre les gens égaux, sauver la planète d’une catastrophe écologique, répandre universellement la parole divine… Le but existe mais il est hypothétique qu’il se réalise du vivant de l’idéaliste ; le caractère exceptionnel de la tâche rend sa sublimation aisée ; la coopération est facilitée par l’absence de récompense matérielle prochaine : rien à partager ; aucune redistribution de pouvoirs à prévoir ; ils sont pré-établis à l’entrée dans le projet, avec des gains de carrière assez prévisibles. Plus l’objectif est idéalisé, plus la charge de pouvoir espérée semble pouvoir satisfaire tous les appétits ; mais, également, plus l’idéal est hypothétique, moins les négociations du partage sont difficiles.

La fonction serait-elle dénuée d’intérêt ?
Non, le partage de récompense entre fonction et oeuvre est plus nuancé qu’il n’y paraît. Pour le comprendre, rappelons un principe essentiel : la fonction change l’homme. Omniprésent principe de bidirectionnalité. Le travail est aussi un travail sur soi-même. La fonction est donc, initialement, une oeuvre de sculpture du Soi. Peu importe qu’elle ne donne pas de résultats rapides et probants ; c’est la période d’apprentissage, statu quo que nous fait supporter notre faculté d’anticipation ; elle sert à préciser les contours de l’oeuvre future et à conforter l’idée qu’elle nous est accessible, tandis que notre ignorance régresse.
Ce peut être aussi le moment d’un conflit crucial : l’oeuvre qui se dévoile n’est pas, pour l’aspirant, celle espérée. La transition de l’idéal à la réalité débarrassée d’oeillères peut être progressive ou brutale ; certains étudiants ne s’en remettent pas.
Autre impasse, en fin de carrière cette fois : il est fréquent que la fonction soit poursuivie parce qu’elle comporte des avantages matériels significatifs, alors que l’oeuvre dessinée a perdu tout panache. La rigidité du cadre social est le principal responsable, traçant des rails trop directifs aux carrières et les stoppant au rude butoir de la retraite.

Médecin Maître Toile
Médecin Maître Toile
Examinons la situation de la profession médicale :
L’oeuvre projetée est une mosaïque d’objectifs en relation : faire partie d’une élite intellectuelle authentifiée par un concours, obtenir un statut matériel privilégié, sauver des vies humaines, être parent universel en tant que médecin de famille, être encore en charge de son destin si son propre organisme vient à défaillir… La fonction est extrêmement complexe et suffit à entretenir la motivation pendant de longues années. Cependant l’oeuvre dévoile parfois des côtés inattendus pour certains étudiants : il faut palper les gens, supporter leur odeur, leurs réactions d’humeur, bref être confronté de fort près à tous les genres d’humanité. Quand la surprise est trop forte, l’on se dépêche de bifurquer vers la recherche, la médecine exclusivement technique ou administrative, où jamais un interlocuteur n’aura l’indécence d’exposer l’intégralité de sa surface cutanée ! Pour d’autres, la surprise vient du statut matériel du praticien, pas si élevé qu’annoncé. Transformer les usagers du cabinet en clients rémunérateurs, alors, a la priorité sur en faire des non-malades. Pour d’autres, enfin, l’espoir de voir une file de malheureux souffrants transformée en solide chaîne d’organismes rétablis est déçu ; beaucoup de gens sont davantage intéressés à rester un peu souffrants, parce qu’ils existent mieux ainsi. Les fonctions du médecin sont plus utiles que son oeuvre. De guérisseur, la praticien se retrouve à exercer le métier de conseiller conjugal, de surveillant tensionnel, de placebothérapeute ou même de psy de la relation complexe avec l’animal favori…
Si l’oeuvre est éloignée de celle imaginée, la fin des modifications provoquée sur soi par la fonction peut être la fin de tout intérêt pour l’oeuvre. C’est le blues de nombreux médecins de la maturité, qui s’estiment devenus greffiers d’un carnet de santé davantage que soignants.

Le drame de la profession médicale est celui-ci : elle est l’une de celles qui pourrait le mieux auto-gérer ses carrières, les libérer et les enchanter, parce qu’elle a une position très forte au sein des autres superconsciences. Malheureusement elle est aussi l’une des castes les moins coordonnées et les plus conservatrices, mélange désastreux pour qui veut intervenir sur son destin. Ne s’étant jamais emparée coopérativement des problèmes entachant son oeuvre, elle l’a abandonnée à des technocrates préoccupés de sa seule fonction.

Soyons pragmatiques : si défaut d’oeuvre il y a, il faut s’en construire une autre. Enseignons, écrivons, façonnons… Ce n’est pas le champ qui manque à dériver des fonctions aussi complexes que le diagnostic et la thérapeutique vers des objectifs plus nexialistes.
De quoi s’agit-il ? L’article est déjà long. Un autre traitera de l’introduction du nexialisme dans le monde du travail. Manifestez votre intérêt !

(1) Je me risquerais à un jeu de mots difficile : Au menu Windows, l’écran plat (bourré) de résistances masque le hors d’Oeuvre.

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