Comment gérer la maladie anxieuse ?

Nos premiers cris, peu après avoir ouvert les yeux, ne sont pas le signe d’une dépendance, mais bien au contraire de la première tentative d’établir une maîtrise sur le monde, suggérée par l’instinct, cet ensemble de réflexes déjà remarquablement élaborés mis en place par l’évolution. Si le cri amène la satisfaction d’un besoin — le plus urgent étant la satisfaction d’une fringale —, notre assurance grimpe d’un palier fort important. Le rétro-contrôle conscient va laisser du champ libre à notre initiative. Si par malheur la tentative échoue, que la satisfaction se fait attendre voire qu’une punition survient, c’est au contraire une anxiété exacerbée qui se met définitivement en place.
anxiete Le pire n’est sans doute pas un refus systématique, comme peut le faire une mère colérique : cela nous oblige à un comportement différent, qui menace certainement notre tendresse envers le monde mais pas notre assurance : d’une façon moins adoubée par la morale, nous avons néanmoins trouvé une conduite adaptative. Le pire est un résultat imprévisible de nos tentatives, obtenu auprès d’un parent lui-même incertain et inquiet. Le monde apparaît chaotique ; impossible d’en établir une représentation. Dès lors nous risquons, toute une vie durant, d’avancer à pas comptés.

Quand j’explique cette théorie à un anxieux, ce n’est pas pour l’encourager à cesser de s’inquiéter, mais à créer de l’inquiétude utile. C’est une affaire de réglage de volume. Quand celui de l’anxiété est trop fort, la personne perd la gradation des niveaux d’inquiétude en fonction de la gravité des problèmes rencontrés. Il est bénéfique de revenir à l’anxiété «zéro» (la fameuse détente), mais il faut également reconstruire une échelle d’inquiétude, par exemple en étudiant une variété suffisante d’histoires étrangères à soi et en les chiffrant sur une réglette d’évaluation analogue à celle de la douleur.
Une grande prudence est également nécessaire vis à vis de l’information médiatisée, à laquelle il faut appliquer le même traitement. Cette industrie est en effet la plus grosse usine de production de maladies anxieuses ; ses informations sont utiles aux «stables», tandis que l’anxieux devient vite accroc, halluciné et malade sous un flux d’avertissements bien plus abondant qu’il ne peut digérer.

En pratique, la théorie de la prime enfance est importante à connaître car elle explique que la difficulté à maîtriser son anxiété est biologique et non seulement psychologique. La différence est un tatouage d’une profondeur bien supérieure, sur lequel la meilleure volonté du monde semble avoir du mal à agir, comme si nous tentions de modifier par l’approche psychologique le mécanisme d’un réflexe sphinctérien.
La science rappelle constamment que la biologie trace les sillons de la psychologie. Par exemple, l’anxiété pour un évènement varie énormément selon son contexte et sa distance, selon des modalités évolutives plutôt que rationnelles. 165 étudiants ont été questionnés en 97 sur l’administration de traitements médicaux vitaux pour trois groupes de malades promis à une mort certaine. Les groupes étaient de taille différente. Stupeur : les interrogés ont préféré sauver 10 000 vies du premier groupe de 15 000 malades condamnés, plutôt que d’épargner 15 000 vies parmi les 160 000 du 2è groupe, ou les 20 000 au milieu des 290 000 mourants du 3è groupe. A mesure qu’une catastrophe prend de l’ampleur, inquiétude et compassion s’effondrent. «La mort d’un homme est une tragédie, celle d’un million d’hommes est une statistique».

Notre anxiété est une programmation évolutive visant à l’efficience, recentrée sur le présent et l’environnement immédiat. Que celui-ci soit imprévisible à la naissance et apparaît une anxiété exacerbée, inadaptée aux informations calibrées pour des «normo-anxieux», gravée dans les couches les plus profondes de la personnalité.
Cependant les méthodes cognitives permettent de s’insinuer très loin dans ces abysses inconscientes. Certains arrivent bien à contrôler leur rythme cardiaque ou leur température cutanée ; l’anxiété est située nettement plus haut dans l’édifice des processus neuronaux. La simple connaissance de ce tatouage anormal est la voie à un rétro-contrôle efficace par une volonté attentive.

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