La schizophrénie expliquée

La compréhension de cet article nécessite celle de son vocabulaire :
polyconscience, société intérieure, psociété, sont des termes grossièrement synonymes et se réfèrent à l’idée que nos représentations sous-conscientes du monde et des autres sont regroupées en une sorte d’assemblée intérieure dont les délibérations forment notre comportement.
persona : représentation détaillée et cohérente définissant une tendance de comportement, dont la popularité dans la polyconscience dépend de ses succès antérieurs.

La schizophrénie est une maladie dont l’explication est remarquablement facile en polyconscience. Les « voix » entendues par le schizophrène sont les personae de la société intérieure, normalement non perçues par la conscience. Que le schizophrène se laisse aller aux comportements suggérés par ces voix ne vient pas d’une « faiblesse » de la personnalité. Cette interprétation fausse est fondée sur l’idée persistante que la conscience serait un dictateur du comportement. Or elle n’en est que l’évaluateur. Elle ne peut s’opposer directement aux pulsions sous-conscientes — sinon pourquoi qui que ce soit se laisserait-il aller à un acte dont il connaît la dangerosité ? —, elle ne peut que transférer son évaluation « alarmiste » à la psociété et réveiller les personae opposées à celle qui génère la conduite inadaptée.

Le schizophrène semble avoir un problème de réglage du « volume » des ordres dictés par la psociété. Certaines représentations « crient » avec une puissance telle qu’une négociation intérieure devient impossible. Le processus d’évaluation conscient ne parvient plus à donner une appréciation de la valeur du comportement suggéré, qui normalement en fait selon les cas une « célébrité », fort présente à l’esprit parce qu’ayant produit des résultats favorables, ou au contraire un « raté » à éviter à tout prix.
La persona « hurlante » s’empare des commandes du comportement. Ce n’est à vrai dire que la forme caricaturale des conduites impératives voire forcenées chez des gens considérés comme indemnes de maladie mentale, dont la conscience peine à faire entendre son évaluation dans la psociété.

Chez le schizophrène, le volume déréglé semble du à un excès de certains neurotransmetteurs, qui déséquilibre la puissance de processus sous-conscients censés rester simplement « imaginatifs », devenant alors trop « directeurs » du psychisme. Il n’existe aucune anomalie de mécanisme. Une pulsion peut être directrice, l’exemple le plus éloquent étant la sexualité. Là aussi, la conscience a du mal à placer une évaluation quelconque en plein milieu d’un acte érotique. Dans la schizophrénie, cet impératif pulsionnel concerne des représentations moins avantageuses et plus accessoires — sans être inutiles ; il existe toujours un intérêt à imaginer le pire —, qui ne devraient pas gagner une telle puissance, et surtout devraient rester inféodées à la négociation polyconsciente.

Pour traiter une telle pathologie, la médecine utilise actuellement une inondation générale du psychisme par des drogues réduisant la puissance des échanges neurophysiologiques, avec les effets secondaires que l’on peut imaginer. Sans doute est-ce une ode à l’adaptabilité du cerveau de voir ces patients arriver à reprendre une vie normale. J’y vois une réussite identique à l’expérience consistant à placer des prismes inverseurs sur les yeux de quelqu’un, qui lui font voir le monde radicalement à l’envers, et au bout de plusieurs jours le cerveau voit de nouveau à l’endroit !
L’on peut imaginer que des progrès soit réalisés en ciblant mieux les déséquilibres de neuromédiateurs incriminés, mais aucun médicament ne peut provoquer les « bonnes » pensées. Si une pilule pouvait réellement « ordonner » un comportement, le pharmacologue un peu simplet ayant ce rêve pourrait se voir reprocher, à juste titre, tout acte qui ne serait pas dans la ligne prévue.

Une telle affaire est déjà survenue : procès célèbre du Requip®, un dopaminergique utilisé dans la maladie de Parkinson, ayant provoqué chez des utilisateurs des comportements compulsifs et désinhibés (jeu pathologique, délire, passage à l’acte, hallucinations, etc…). Le plaignant principal a été indemnisé. Notons l’étonnante proximité des symptômes avec ceux de la schizophrénie, où sont retrouvés des taux élevés spontanés de dopamine.
Cependant nous voyons les problèmes que posent l’incrimination du médicament comme générateur de la conduite pathologique : toute responsabilité disparaît ; il suffit d’indiquer, en cas de reproche : « Adressez-vous à mes neuromédiateurs ».

Si, dans la schizophrénie, l’on avait l’ambition de guérir en jouant sur les neuromédiateurs déséquilibrés, il faudrait le faire avant toute désorganisation du psychisme, in utero si ces anomalies sont présentes dès la vie foetale. Autrement il existe déjà une inscription des comportements « déviants » dans la biographie, dont nous connaissons la place essentielle au sein de la personnalité.

Une telle ambition semble pourtant illusoire et dangereuse.
Illusoire parce que le psychisme est un système auto-organisé. Il modifie son propre fonctionnement par rétro-action. Il règle donc lui-même ses concentrations locales de neuro-transmetteurs. Un médicament intervient aveuglément dans ces mécanismes fins d’adaptation. Le contrôle, au départ chimique, le devient de moins en moins au fur et à mesure que l’on grimpe les niveaux d’organisation jusqu’à la conscience.
Dangereuse, parce qu’elle renferme une possibilité d’eugénisme bien plus profonde que les normalisations esthétiques. Il ne s’agit plus de craindre que les gens se précipitent massivement vers un idéal de beauté, mais vers un psychisme « normalisé » par un équilibre « idéal » de neuromédiateurs, alors que cette norme est un mythe.

L’interventionnisme devient plus acceptable s’il cible les gènes impliqués dans le dérèglement des neuromédiateurs, respectant ainsi le développement naturel du psychisme. La génétique est le véritable espoir du traitement des psychoses.
Même ainsi, cependant, nous n’avons pas résolu notre problème d’eugénisme, ni celui des psychoses déjà constituées.

Quel peut être l’avenir, moins spéculatif, du traitement de la schizophrénie, après ces considérations ?

Sans doute faudrait-il que les neuroleptiques, des anti-dopaminergiques palliatifs parce que non ciblés, soient utilisés au strict minimum nécessaire et ajustés au jour le jour par le patient lui-même s’il a réussi à se construire un « Observateur » efficace et solide.
Parallèlement le patient devrait avoir un bon modèle représentatif de son organisation sous-consciente et s’en servir pour « remonter » le fil de cette construction. Il pourrait ainsi défaire ce qui lui pose problème, ce que j’appelle des lithiases psychiques, que tout humain renferme en fait, la plupart du temps sous forme de simples névroses.

Les obstacles à cet avenir sont :
D’une part la sensibilité sécuritaire croissante du public accepte de moins en moins les accidents de conduite. Un psychotique qui joue avec son traitement avec un désastre à la clé se retrouve immédiatement enfermé, et n’aura plus avant longtemps l’occasion « d’alléger » ses pilules. Il manque des environnements de reprise progressive de contrôle et de responsabilité, qui devraient être des milieux sociaux habituels — comment responsabiliser dans un milieu aliénant ? — avec un « parrain » ayant au départ un pouvoir important sur la vie du schizophrène et l’aidant à s’en affranchir, parce que comme tout bon parent il ne tient pas à le garder.
Le parrain peut prendre plusieurs formes, et en particulier celui d’une association de schizophrènes stabilisés.

D’autre part il n’existe pas encore de modèle satisfaisant de l’organisation sous-consciente. Nous ne savons toujours pas ce que nous sommes. La majorité de l’humanité fonctionne toujours sur l’idée d’un homoncule-Moi, matérialisé dans cette vieille maxime grecque : « Deviens ce que tu es ». Alors que notre réalité intime est plus probablement : « Sois ce que tu deviens ».

9 réflexions au sujet de « La schizophrénie expliquée »

  1. C’est vrai que j’ai une façon très personnelle de dire et penser les choses, et pas toujours accepté…
    Je ne saurais que vous conseiller  » La folie un bienfait pour l’humanité? » du psychiatre Serge Tribolet, qui se sent horriblement frustré quand les psychotiques sont trop shootés car ils ne peuvent plus dévoiler leur âme.

  2. Bonjour Docteur,

    sont-ce de tels concepts (psociété et persona) qui font dire aux non -initiés que le shizophrène a un dédoublement de personnalité? Est-ce que la discrimination opérée par le paradygme echec/succès ne peut pas poser problème à n’importe-qui, ce qui expliquerait les fluctuations d’humeur?

    C’est vrai que le rôle de nos soignats est d enous adapter à la société telle qu’elle est et Gandhi ne disait-il pas « ce n’est pas un signe de santé mentale que d’être adapté à un monde qui ne l’est pas » (cf l’exemple avec les prismes),

    en ce qui concerne le « tout sécuritaire », il est vrai que les médias vévhiculent l’idée que les méchants seraient en fait des malades, je pense pour ma part qu’il y a aussi des gens méchants comme il y a des gourmands (mais ça n’engage qu’eux et leurs proches) tout vouloir expliquer par la psychiatrie est trop facile, ou bien selon votre théorie de la psociété on pourrait imaginer aider le méchant à valoriser la persona gentille en lui pour que la méchante devienne persona non-grata?

    Et l’avenir devrait ouvrir cette possibilité aussi « sois ce que tu as envie d’être ».

    Quand aux médicaments que je prends ils m’empêchent de ressentir les émotions ce qui me donne l’impression d’être froide. Cependant je les ressens en parlant à distance (réseau social) et avec mon fils (10 ans) quand il est présent. Ce qui me fait penser à ce stade où l’enfant croit mort toute personne qu’il ne voit plus, ou du moins si il n’a pas conscine de la mort « absente définitivement ».

    1. Beaucoup d’aiguillages dans votre commentaire, Germanika !
      Psociété et persona sont des concepts très personnels.
      Le dédoublement de personnalité touche, à des degrés divers, tout le monde. Qui ne s’est pas étonné après coup d’une réaction étonnante qu’il a eu sous l’effet d’une émotion, d’un stress, qui désinhibe brusquement une « facette » de sa personnalité ? « Reprendre le contrôle », dans mon idée, n’est pas le retour d’un « flic » conscient, mais la reprise des négociations entre les personae d’avis opposés, pour parvenir à un équilibre satisfaisant du comportement.

      Le paradigme échec/succès (le pouvoir) est la racine de l’auto-organisation du vivant. Même pas besoin de cerveau. C’est par des discriminations qu’une plante parvient à s’orienter vers le soleil. Le souci est quand nous ne parvenons pas à exercer ce pouvoir sur notre environnement. La coopération sociale ne vise pas à supprimer le pouvoir, mais à faciliter pour chacun l’exercice du sien. Les conflits ne rendent pas le quotidien facile. Mais sans eux les 6 milliards d’êtres humains auraient-ils pu acquérir un pouvoir si grand qu’il peut inquiéter la planète ?

      Il n’existe pas de méchants, seulement des gens qui ont un intérêt à l’être dans certaines circonstances, le plus souvent parce que c’est la meilleure façon de gérer leurs propres frustrations. Il n’existe aucune conduite psychologique stupide ou amorale dans l’univers intérieur très spécifique qui la fait naître. Là, elle a toujours une cohérence. Reste que cet univers n’est pas toujours sur la « bonne » moyenne, fixée démocratiquement (mais arbitrairement) par ceux qui l’entourent.

      L’envie d’être est plutôt une somme de mythes qui nous dirigent. Elle change avec l’âge. Il est plus avantageux d’envisager beaucoup d’alternatives que garder un idéal unique, tyrannique et difficile. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les gens les plus heureux ne sont pas ceux accrochés à leur idéal comme une moule à son rocher 😉

        1. Cela veut dire qu’il existe assez de thèmes dans votre commentaire pour faire un gros livre : pouvoir, morale, question existentielle, pourquoi nous avons une impression d’unicité alors que nos comportements sont parfois contradictoires…

  3. bonjour, je lisais l’autre jour que la psychose pouvait être du entre autre à un problème d’attention. De la dopamine produit de l’attention. Imaginons maintenant qu’elle soit en excès alors tout devient important pour l’attention, tout capte l’attention, dans l’environnement mais aussi dans les pensées, tout devient important et donc intense. Mais si tout est important alors tout est au même niveau. Les inhibitions naturelles ne se font plus, on ne fait plus la part entre l’essentiel et de l’accessoire, il n’y a plus d’échelle de valeur et de repères pour la conscience, on se perd etc.. On ne choisit plus, on est dominé par une intensité globale qui finit par relier les choses comme sur un espace lisse, sans relief dans une réelle alienation ( au sens de lié sur un même plan-niveau). Tarir la dopamine, c’est donc retrouvé du choix grâce à la possibilité de séparer à nouveau les choses en les hiérarchisant.

    1. Très bon développement, Mowak.
      Je dirais que c’est dans le sens sous-conscience vers conscience que se fait l’invasion. Une persona prend le contrôle de l’attention. C’est une sorte d’amplification épileptoïde qui se moque des mécanismes de rétro-contrôle, sans doute sous l’effet du déséquilibre des neuro-médiateurs. Malheureusement, rendre la sécrétion de dopamine uniforme est s’ôter une capacité d’adaptation. On ne peut pas être sans arrêt en train d’appuyer sur le bouton qui la libère ou non. Cependant c’était quand même l’idée sous-jacente quand je disais qu’un schizophrène devrait dans une certaine mesure auto-réguler son traitement, s’il s’est construit un Observateur solide de sa propre situation.

  4. La méchanceté comme meilleur façon de gérer ses frustrations…. Attention danger !
    Vous devenez méchant quand vous voyez un feu rouge et que vous ne pouvez pas avancer
    ou vous être heureux de pouvoir laisser passer les autres, de pouvoir vous arrêtez un peu ?
    Le choix est toujours possible dans le monde intérieur face à la réalité.
    Un cas extrême le méchant veut vous tuez et vous ne pouvez alors que le tuer sinon il vous tue.
    Quel choix faire ?
    De grands maîtres et disciples se sont cassés la tête et la pratique pour neutraliser sans tuer un seul homme.Pourquoi placer la personne à l’ échelle d’ un monde intérieur ?
    Je pense que vous avez fait une erreur, il y a une conduite stupide et amorale dans l’ interaction avec le monde intérieur tout comme celui avec le monde extérieur et le monde intérieur que vous décrivez n’ a pas la perfection que vous semblez y mettre.

  5. A la différence de la société réelle, entre individus, la moralité n’est pas une règle organisant la société intérieure. Elle n’est qu’un élément constitutif de certaines personae. Si celles-ci sont des « célébrités », le comportement de l’individu est très moral. Mais d’autres éléments forment ces personae : instincts, mythes, mimétismes… d’où peuvent être absents toute moralité, ce qui ne les rend pas incohérents pour autant. A l’extrême un psychopathe est intelligent et parfaitement cohérent, malgré une absence impressionnante de moralité. De son point de vue, il n’est pas « méchant ».

    La méchanceté n’existe au départ que dans l’oeil des autres. On « apprend » que l’on est méchant, en assimilant les représentations des autres, en les intégrant dans sa société intérieure. C’est ce que fait un enfant, « méchant » en toute innocence — ses actes dits « méchants » traduisent initialement un désir de domination de son environnement —. Une fois l’intégration faite, l’on sait reconnaître la méchanceté, y compris la sienne. Mais ce n’est pas une règle manichéenne. Il existe de multiples degrés de méchanceté. Les petites méchancetés ont une puissance dissuasive très inférieure à l’effet incitateur d’instincts plus avantageux pour l’individu. Chacun a un réglage personnel de moralité qui dépend des situations et qui évolue en permanence.
    Prenons par exemple la situation de quelqu’un qui se fait soigner : il existe deux moralités qui s’opposent : celle d’améliorer son bien-être personnel et celle d’économiser l’argent de la collectivité. Chacun place l’équilibre à sa façon. Autre exemple : l’espérance morale de trouver la femme de sa vie et celle du respect de l’autre. Comment concilier les deux quand on a du mal à convaincre la femme de sa vie ? Là encore, l’équilibre est très personnel. La méchanceté est surtout un repère utile pour les spectateurs. A charge pour eux de parvenir à le transmettre.

    Le monde intérieur n’a pas de « perfection » au sens où on l’entendrait pour la société où nous vivons, puisqu’il ne fonctionne pas selon les mêmes règles. Mais il fonctionne dans une parfaite cohérence une fois que l’on a compris ses règles spécifiques. En psociété, les malades mentaux n’existent pas. Ce n’est que l’interaction avec le monde extérieur qui les fait définir.

    Cependant, pour finir sur une note iconoclaste, je suis persuadé que le monde extérieur, malgré tous ses conflits, ses inégalités, ses drames (ou grâce à eux ?) fonctionne à la perfection lui aussi. C’est ainsi qu’il s’auto-organise, à grande échelle, et évolue vers un avenir qui n’est pas un « monde parfait » — ce terme ne veut strictement rien dire — mais une adaptation toujours plus fine aux valeurs qui le constituent (qui elles-mêmes évoluent).
    Ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’abandonner au moindre découragement ou fatalisme. Chacun, par ses protestations ou ses félicitations, a son rôle à jouer, indispensable à la bonne marche de l’ensemble.

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