Réhabilitons la subjectivité

La psychologie a voulu, dans un désir de reconnaissance, ressembler aux « belles » sciences, mathématique et physique. Elle s’est efforcée de bannir la subjectivité de ses recherches, tout en empruntant aux mathématiques l’habit costume-cravate de la statistique. Elle s’est cantonnée au comportementalisme, accréditant presque des croyances métaphysiques, comme s’il existait une âme irréductible par l’analyse, boite noire de nos conduites intérieures.
Si cette approche a permis de trouver des analogies dans les comportements, est-elle cohérente quand ils sont des produits de la subjectivité ? La psychologie recommence depuis ce siècle à s’intéresser à celle-ci.

L’objectivité n’est qu’un langage entre subjectivités. Elle n’est pas une finalité en soi. Chacun d’entre nous construit un univers subjectif spécifique. Ce qui fait de l’objectivité un outil de communication précieux est sa capacité à harmoniser nos représentations avec ce que le monde réel nous suggère, et les univers propres de nos congénères. Il n’est pas nécessaire que le réel devienne notre monde intérieur. Heureusement, car il n’a pas d’intentions. La subjectivité est le réenchantement, la conception d’un monde magique, illusoire en cet instant, mais auquel le réel pourrait ressembler si les intentions qui nous en séparent se réalisent.

Ceux d’entre nous qui misent sur l’objectivité à tout prix et en impriment la marque sur chaque facette de leur existence, captent le pouvoir de la science, de la communication objective. C’est un pouvoir énorme dans une société recentrée étroitement sur l’information. Ils se disent « objectifs », scientifiques, mais en réalité, exercent comme les autres leurs intentions : appelons-les gentiment « besoin d’exister », mais c’est plus précisément un appétit pour sa part de pouvoir social.
Un être entièrement objectif n’existe pas. Une machine correspond à cette définition. Les hommes qui s’en rapprochent sont mortellement ennuyeux. Derrière les connaissances qu’ils possèdent, éblouissantes par leur étendue, se cache parfois un vide terrible de subjectivité. Il se devine par l’absence d’humour, la difficulté à s’intéresser à ce qui n’est pas le champ habituel de leur connaissance, des relations humaines très conventionnelles. A l’évidence nous connaissons tous quelques scientifiques irréprochables qui auraient besoin d’une bonne perfusion de subjectivité.

La médecine, malheureusement, est toujours plongée dans cet obscurantisme relatif qu’a connu la psychologie. Elle aura davantage de difficultés à en sortir parce qu’il lui est plus facile de conserver l’illusion d’une « belle » science. Après tout la statistique codifie plutôt bien les mécanismes biologiques. Que ceux-ci aient produit une faculté émergente appelée « conscience » ne concerne pas directement la médecine du corps.
Même la psychiatrie s’est trouvée contaminée par ce bug logique et, contrairement à la psychologie,  tente toujours de s’affranchir de la subjectivité.

Au final pourtant, les résultats de la médecine sont présentés à des subjectivités : les patients. Sans rien connaître de leurs identités. Elle ne sait pas codifier leurs critères subjectifs : importance générale de la maladie, mythes accompagnant les différentes affections, questions existentielles, vieillissement, face à face avec la mort, conflit de la santé avec les autres aspects de la vie, acceptabilité du risque. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que le discours de la médecine ne soit pas toujours reçu comme elle l’attend… objectivement.

Pour pallier à cette originalité pénible du patient, l’effort porte sur la seule solution que puisse imaginer l’objectivité : donner au patient le modèle de ce qu’il devrait penser. Objectif de santé parfaite — « que les politiques se débrouillent pour payer » —, fidélité exemplaire au traitement, attention aux effets secondaires mais surtout pas d’inquiétude, le résultat est satisfaisant parce qu’il est conforme aux statistiques… arrêtons là d’éreinter nos objectivistes.

Cette médecine espère un monde de patients conformes, respectant les critères qu’elle sait étudier, faisant resplendir sa tenue de « science parfaite », qu’elle est loin d’être en réalité : si les mathématiques peuvent s’auto-congratuler parce qu’elles renferment les éléments de leur propre cohérence, la médecine ne cerne l’être humain qu’en négligeant la « matière noire » de sa subjectivité.

Actuellement l’on ne peut faire de la science médicale qu’en se rétrécissant l’esprit. C’est un véritable défi que créer la véritable science de l’être humain, qui en intégrera toutes les parties.

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