Spirit-display

La caractéristique racine de l’esprit humain est d’établir une discontinuité là où il n’existe que continuité.

Nous pourrions prendre, comme explication, que l’univers matériel fait de même et que nous n’avons que suivi ses suggestions. Par exemple il semble exister une délimitation franche entre le sol et l’air, non ?
Mais la matière n’établit aucune représentation. Seul notre esprit est obligé d’en planifier des modèles pour la manipuler. Du point de vue de la matière, les molécules du sol sont en continuité avec celles de l’air. L’interface n’est qu’un mode provisoire d’interaction, qui peut changer avec la température, l’érosion, le recouvrement par une couche de goudron. Si l’on descend dans l’échelle de l’infiniment petit, l’on découvre que l’interface est une certaine configuration d’interactions fortes et faibles, modifiable si intervient une force assez puissante. Il n’existe aucune discontinuité parfaitement solide et permanente, mais seulement ce que notre esprit considère comme des équilibres, parce qu’il ne peut pas calculer toutes les probabilités d’alternatives qu’ils renferment.
Etablir des ancres dans notre représentation du monde est le seul moyen d’établir sa fidélité. Il faut obligatoirement une valeur de référence pour tester la validité des alternatives. Nous sommes, fondamentalement, des comparateurs de valeurs. Le pouvoir, issu de cette confrontation, est enraciné très loin chez nous, jusque dans la discussion entre deux neurones.

Cette caractéristique est extraordinairement efficace si l’on considère que la matière, par son auto-organisation, a réussi à créer par l’homme une représentation d’elle-même. En quelque sorte, un rocher sans intentions et dépourvu d’âme a réussit à construire un miroir qui lui cligne de l’oeil !
Aucune chance que le rocher réponde, malheureusement. Sinon il dirait probablement « mon image n’est pas fidèle ». Les discontinuités qu’a employées l’humain pour le décrire lui apparaissent sous forme d’un quadrillage, en surimpression à son image réelle, comme  celui d’un cahier d’écolier.
Nous pouvons sans doute, conceptuellement, faire disparaître le quadrillage. Mais serons-nous encore capables de progresser, voire d’exister ?

Nous lançons nos ancres sur tous les aspects du monde et de la vie quotidienne. D’elles naissent la possibilité d’explications. Selon la complexité du plan ainsi bâti, du nombre de critères inclus, notre représentation s’approche asymptomatiquement de la réalité, sans pouvoir jamais y coller tout à fait. Le quadrillage s’affine, les cases rétrécissent, approchent la limite de la visibilité, mais réapparaissent toujours si l’on grossit la vision. La limite de notre finesse de perception du monde pourrait être appelée « spirit-display », par analogie avec le « retina-display » de l’écran des téléphones les plus récents.
Le spirit-display n’est pas le même chez tout les individus, ni sur tous les sujets. Nous avons nos spécialisations, tant dans les connaissances physiques que les relations humaines. Certains peuvent détecter le moindre changement d’humeur chez un congénère et en deviner l’origine grâce à la représentation détaillée qu’ils possèdent de lui. D’autres vivent toute une vie à côté d’un conjoint dont ils ont une représentation sommaire et ne peuvent pas décrire la plus banale de ses pensées.
Pour compenser ces difficultés, nous nous jetons avidement sur les repères que nous pouvons trouver. Peu importe qu’ils soient réducteurs, c’est toujours mieux qu’un néant de représentation. Notre existence est en jeu.

En effet, l’aboutissement ultime de nos représentations discontinues est la notion d’identité.
Nous nous sentons quelque chose d’unique, alors que nous ne sommes qu’un autre de ces ensembles de molécules auto-organisés et dont la durée excède rarement une centaine d’années.
En fait si nous étions réellement unique, ce serait terrifiant, car il n’existerait personne à qui se référer. Odieux destin pour un évaluateur, qui n’aurait plus rien à comparer. Tout le pouvoir serait concentré entre des mains uniques… et en perdrait sa définition même : du pouvoir sur quel réceptacle d’un rapport de pouvoir, si aucune relation n’est possible ?
Autrement dit : qui voudrait être Dieu ? Pas moi, je vous l’assure. Et s’ Il existe, cela avalise parfaitement bien la fabrication d’Adam et Eve : peuplons un peu cette morne unicité divine !
C’est un argument très sérieux pour l’existence d’une humanité créée, malheureusement il ne dit rien sur le postulat de l’existence de Dieu lui-même.

Le contresens contenu dans le mot « identité » est sans doute le plus remarquable de notre langue : pour des objets matériels il indique une similitude parfaite ; pour un être humain il indique à l’inverse ce qui le rend différent de tous les autres.
Avec d’autres identités, l’univers devient merveilleux. Nous sommes seuls à occuper notre plate-forme de représentation, mais d’autres plate-formes se déplacent tout autour et font leurs propres évaluations. Ainsi la constellation des valeurs ne fait que s’enrichir et il devient même difficile de garder un peu de cohérence. Nous tentons d’établir nos valeurs personnelles comme référence, d’autant plus énergiquement que nous estimons le sujet comme notre propriété. En particulier nous n’aimons pas du tout qu’une représentation étrangère de nous-même soit erronée, c’est-à-dire qu’elle bouscule notre image auto-suggérée. S’il existe quelqu’un en droit de se faire une illusion sur Soi, c’est quand même bien Soi !

Mais l’autre, fondamentalement, ne pense pas à mal. Il n’existe pas de méchanceté foncière, seulement utilitaire. Il se débrouille comme il peut pour placer des repères sur notre personnalité. Il va utiliser des qualificatifs, gentil, coincé, immature, fou, enthousiaste, misogyne, artiste, égocentrique. Tous ensemble les critères formeraient peut-être un tableau assez fidèle, mais l’on n’a pas assez de temps et d’espace mental pour faire une représentation détaillée de tous. Seuls les plus proches en bénéficient. Pour les plus lointains, un seul qualificatif peut suffire, et les personnes mal connues deviennent un « paresseux », un « idéaliste », un « dragueur », une « mère-poule », etc… toutes réduites à la plus cardinale de leurs personae, ou plutôt celle qui a eu l’occasion de faire sa publicité… et puis qui nous arrange un peu aussi. « Misogyne » remplace par exemple « qui ne m’a pas draguée ».

L’identité humaine n’a d’existence que dans l’esprit qui la conçoit. Elle ne veut rien dire pour l’univers. Nous n’existons que pour nous-mêmes, dans une universelle égocentricité. Heureusement nous sommes assez nombreux à avoir le même problème.
Qu’est-ce que la société, finalement, sinon une vaste thérapie de groupe ?

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