Peut-on encore parler de psychosomatique ?

Y’a pas moyen d’être tranquille ?

La catégorie « psychosomatique » des maladies est un terme galvaudé et imprécis qui traduit notre méconnaissance du no man’s land s’étendant entre la physiologie des organes et la conscience. Partant d’une caractérisation aussi floue, les traitements du psychosomatique sont intuitifs, suspects, inféodés à des croyances, objets de désaccord entre traitant et traité. Par ricochet, la médecine esquive soigneusement les rapprochements entre états de conscience et états corporels pathologiques, alors que nous sommes des êtres entièrement connectés, interprétatifs. La psychiatrie elle-même tente de s’affranchir de l’étude de la conscience et de ses processus sous-jacents, se contentant de recueillir auprès d’elle les symptômes, puis ensuite redescendre abruptement au niveau de la chimie cérébrale pour appliquer ses traitements. S’agit-il vraiment d’une codification, ou d’un aveuglement scientifique intentionnel ?

Tentons une classification des maladies selon le « niveau d’éveil » neurologique qu’elles comportent :
Tout en bas nous avons les troubles des effecteurs corporels, organisés en grands appareils, sensori-moteur, circulatoire, épurateur, etc… La conscience qu’en a le malade est réduite à des sensations aussi puissantes que frustres : douleurs, palpitations, parfois simple impression d’être malade… Tout ceci est traduit par l’examen médical, c’est-à-dire par d’autres consciences, avec le risque d’erreur que l’on connaît. Cependant sans l’intervention d’un professionnel il est courant qu’un malade traitant ses propres informations à l’aide d’un livre ou du web arrive à une conclusion totalement fantaisiste, ce qui montre la distance entre la conscience et les impressions qu’elle reçoit en direct.

Un étage au-dessus, toujours largement enterrés dans les processus sous-conscients, sont situés les troubles de l’intégration des automatismes corporels. La spécialité la mieux connue est la posturologie. Sans surprise, cette discipline, flirtant déjà avec le psychosomatique, prend bien soin de ne s’intéresser nullement à la personnalité de ses sujets, au risque de voir déteindre sur elle l’anti-scientifisme accroché au ténébreux inconscient. L’on y prend donc en charge les automatismes de patients décervelés, corrigeant les entrées sensorielles plantaires, visuelles, temporo-mandibulaires. L’on s’y occupe de posture globale, abandonnant le bon sens populaire qui prétend que la façon de se tenir reflète le caractère.
Car même si ces processus neurologiques sont loin de la conscience, leur accès ne lui est pas interdit. La conscience ne prend jamais directement en charge tous les niveaux d’un apprentissage. Elle oriente un apprentissage. La répétitivité des exercices programme leur efficience à un niveau de coordination neurologique inaccessible à la conscience. La communication existe. Rien ne s’oppose théoriquement à la reprogrammation de troubles posturaux par la conscience. Simplement il existe plus d’avantages à modifier les entrées sensorielles par des semelles, des prismes oculaires ou des cales dentaires : simplicité, moindre effort attendu du patient, pouvoir entre les mains du thérapeute.

Laissons dans l’ombre pour le moment, car nous avons très peu de données, l’intégration des autres fonctions corporelles, sur laquelle la conscience semble cependant susceptible d’agir puisque certains individus entraînés sont capables de modifier volontairement leur rythme cardiaque ou leur température cutanée.

Nous ne pouvons pas dire grand chose non plus des pathologies liées aux niveaux d’éveil situés entre les automatismes corporels et les représentations élaborées immédiatement sous-conscientes. La neurologie connaît bien les maladies liées à des centres nerveux spécifiques : la lésion de l’un d’eux, par un accident vasculaire ou traumatique, chamboule des fonctions parfois très précises du psychisme, comme la reconnaissance des visages altérée indépendamment de leur perception dans la prosopagnosie. Mais l’on ignore quelles peuvent être les pathologies fonctionnelles globales dans ces niveaux. Sans doute serait-il ardu de définir les limites de la pathologie étant donné notre variabilité individuelle. Même la définition des maladies psychiatriques a des déterminants culturels davantage que scientifiques : quelle est la définition d’une conscience anormale ?

L’étape suivante comporte les troubles psychiques inaccessibles en apparence à la conscience du patient. Attention, ces troubles peuvent d’ailleurs n’exister que dans la conscience de l’examinateur ; celui-ci doit vérifier sa démarche diagnostique élémentaire avant de s’attaquer à un inconscient, ou consolider sa position par l’avis d’autres experts.

Cependant, il existe assurément un nombre considérable de situations où un trouble physique est réinterprété par des filtres sous-conscients, à l’insu de celui qui l’éprouve. La maladie peut décompenser un équilibre psychique précaire, par suite de traumatismes sociaux, de stress professionnel, d’anticipations déçues.
Notons le sens de la déformation : un symptôme physique est modifié par les processus inconscients. Nous nions ici la conception répandue du trouble psychosomatique, selon laquelle le psychisme altéré créerait le symptôme. Il ne fait que changer la présentation d’un symptôme, généralement en l’amplifiant. Que cette présentation soit pathologique doit être interprété en fonction de la culture du sujet. Le patient africain porteur d’un vulgaire « blocage » vertébral va affirmer au médecin occidental « qu’un ver est en train de lui ronger la moitié droite du corps ! ». L’erreur est facile à corriger quand elle est aussi caricaturale ; mais les cultures de milieux sociaux éloignés se côtoyant dans une même ville sont également différentes, avec des écarts d’interprétation plus difficiles à mesurer.

N’affirmons pas que le psychisme soit incapable de créer un symptôme. Nous avons l’exemple célèbre de l’hystérie. Cependant nous ne sommes déjà plus, ici, à la même distance de la conscience que précédemment. C’est toute l’importance de cette classification. Un hystérique sait qu’il n’est pas malade. L’information est juste sous la surface de sa conscience, accessible. Le « psychosomatique », lui, n’a pas cette connaissance. A tel point qu’il refuse, parfois agressivement, l’hypothèse psychique du diagnosticien. Depuis Freud et la théorie du refoulement, on fait d’une telle réaction une confirmation. Le fait est que réellement le sujet n’a pas conscience de cette origine, qui ne peut être qu’une hypothèse de la part du médecin. Le rôle de celui-ci n’est pas « d’implanter » un trouble psychosomatique dans l’esprit de son patient, parce qu’il faut à tout prix un diagnostic et que celui-ci est bien pratique, invérifiable, indiscutable ?
Il faut des éléments précis de l’histoire personnelle, parfois donnés à contre-coeur, permettant d’établir qu’il n’est pas dans l’intérêt du malade de reconnaître sa bonne santé physique, parce que la maladie propose un masque simple à des soucis complexes, ou apporte des bénéfices secondaires. La maladie est médicalisable, « pillulisable », tandis que les difficultés sociales sont moins bien prises en charge.

Nous sommes maintenant à la frontière des maladies sous-conscientes, et il arrive bien souvent que les maladies « psychosomatiques » soient semi-conscientes, en rapport avec des avantages matériels dont le médecin ignore l’existence et sur lesquels le patient ne souhaite pas s’étendre. Nous avons décrit l’exemple du syndrome du revenu paradoxal, où le malade gagne mieux sa vie en étant arrêté qu’en travaillant. Il existe de multiples autres situations que l’on pourrait regrouper sous le terme de troubles de responsabilité. La personne concernée est capable d’énoncer consciemment sa position et les bénéfices qu’elle en tire, mais leur attribue une valeur différente et n’en tire pas un jugement moral identique. Dans le syndrome du revenu paradoxal, le malade ne se voit pas comme « profiteur », contrairement aux avis objectifs, car il amplifie l’importance de sa maladie pour justifier la « compensation » par le revenu majoré.
Nous voyons que même en « pleine » conscience, il existe encore des troubles méritant l’épithète de psychosomatique parce que la conscience est en fait rétrécie autour de l’intérêt personnel.

Le titre exact de notre questionnement, à ce stade, peut être : existe-t-il des maladies qui n’aient rien de psychosomatique ? Du fait de nos interprétations, de l’image du corps à laquelle nous superposons des évaluations objectives, la réponse est probablement non.
Le médecin cependant n’est pas un mécanicien de la personnalité chargé de les faire toutes ronronner du même chant. Son rôle s’arrête à la perception par la conscience de son patient de l’origine de ses troubles. S’il souhaite entreprendre des changements caractériels, il doit en formuler précisément la demande, lui-même et non ses proches.

Démarrer le traitement d’un trouble psychosomatique éloigné de la conscience est plus chargé d’ambivalence. Faut-il seulement l’entreprendre ? Le thérapeute tente de mettre la conscience du patient de son côté, mais en réalité est seul à décider puisque l’autre ne possède pas la même représentation du trouble. Il ne s’agit pas d’une simple « panne » biologique, où l’on accorde tout pouvoir au spécialiste. C’est un problème d’organisation ; plus l’on grimpe l’échelle des processus sous-conscients, plus la conscience est proche et se sent concernée. Au milieu existe des adaptations, certaines sous la pression des informations sensorielles, « objectives », d’autres sous l’impulsion de la conscience, subjectives. En faisant simplement mine d’intervenir, le thérapeute s’engage déjà au milieu d’un conflit. Sans doute est-ce pour cela qu’il arbore un uniforme neutre, celui de la blouse blanche…

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