Auto-organisation : du neurone à la conscience

La polyconscience est une théorie auto-organisationnelle de l’esprit.
Nous n’imaginons pas, pour la plupart, l’importance de l’auto-organisation dans le moindre aspect de la vie qui nous entoure. Après quelques cours de biologie au lycée, il nous semble logique et naturel qu’un être humain entièrement constitué l’ait été à partir d’une séquence microscopique de molécules contenue dans l’ADN. Malgré la richesse des combinaisons possibles, l’ADN est en fait sévèrement contrôlé, dans sa réplication et sa transmission. Nous savons d’ailleurs que les ratés sont source de maladies graves, même si certains comme les cancers sont eux-mêmes programmés. Le nombre des combinaisons réellement utilisées par la génétique n’est donc pas en réalité si élevé. Largement insuffisant en tout cas pour expliquer la variabilité des humains adultes, dans leur phénotype et leur comportement. Songez que le patrimoine génétique du chimpanzé ne diffère que par 1% du nôtre, et cela suffit déjà à scinder une espèce différente. Dans quelle minuscule originalité génétique se niche donc notre visage unique, sans parler de nos empreintes digitales ? Aucun code ne contient le détail de ce que nous sommes. Et pourtant nous ne devenons pas n’importe quoi. Nous sommes même une construction tri-dimensionnelle très précise, toujours dotée de membres, d’organes pareillement situés, d’éminences arrondissant des endroits identiques. Au niveau microscopique, les cellules se groupent en des centres particuliers, spécialisés. Toute cette organisation est si bien planifiée que nos comportements vont suivre un sillon pré-établi, tracé par le piétinement incessant de milliers de générations.

Une telle finesse n’est pas contenue dans l’ADN. Certains y voient l’intervention d’une main divine, ou le patient travail des lutins du Père Noël, installés dans une dimension invisible. Mais le souverain de notre destin est sans doute le principe de l’auto-organisation : de la même manière que le Big Bang n’a pas donné un univers uniforme, soupe particulaire sans le moindre relief, un oeuf fécondé ne produit pas un amas de cellules réduit à l’état de flaque par la gravité. Chaque molécule biologique interagit avec ses voisines en créant des « microclimats » locaux. Les cellules font de même. L’orientation spatiale de leurs voisines crée à chaque endroit des conditions spécifiques. Le code trace les grands sillons de leur devenir. Chaque installation et différentiation métabolique fine provient d’interactions locales, dont la complexité explique parfaitement, elle, la grande variabilité des organismes adultes. Le code génétique, dans ce contexte, doit être vu moins comme un planificateur que comme un système de filets protecteurs qui évite de trop grands débordements. Ouf ! Le tube digestif ne peut pas inverser son sens de circulation et ses deux sphincters…

Le cerveau suit un processus semblable. La conformité incroyable que prend le tour de nos pensées par rapport aux congénères — aucune société ne serait possible en son absence — et simultanément la variété tout aussi inouïe du détail de ces pensées, n’est permise que par le processus d’auto-organisation neurologique, planifié autour de centres spécialisés mais plastiques, adaptables. Un chaos maîtrisé par ces filets génétiques dont nous parlions. Et ceci jusqu’aux plus hauts niveaux de la conscience.
Nous sommes là au point fondamental : l’idée contenue dans « l’Homme Polyconscient » est  qu’il n’existe pas de frontière entre l’auto-organisation morphologique, à l’oeuvre dans les connexions neuronales physiques, et l’auto-organisation fonctionnelle, produisant au final une conscience évoluée.
Nous cherchons des frontières parce que notre raison est habituée à fonctionner à l’aide de repères, mais l’auto-organisation utilisée par les processus naturels est un phénomène continu. Certes il existe des mutations, qui peuvent bouleverser le fonctionnement du plan habituel, mais ce chambardement a toutes les chances d’être délétère s’il est trop radical. Il est « surveillé » par sa propre performance environnementale, et éliminé si celle-ci est médiocre. La Nature ne voit pas de frontières qui nécessiterait des « sauts » dangereux voire impossibles. Les repères que nous utilisons pour raisonner, que nous caricaturons, sont pour elle des centres d’équilibre. Elle teste en permanence ce qui peut se passer autour de ce point d’équilibre, en y refluant quand il n’apparaît pas d’intérêt à le quitter. Le terme « homéostasie » est certainement le plus mauvais qui ait été trouvé pour décrire notre physiologie. « Homéodynamique » n’est pas non plus pertinent, car l’équilibre ne change pas au hasard. Choisissons « homéoplastique » pour décrire cette espèce de balle attachée à un élastique qu’est notre physiologie, en permanence en train de chercher un meilleur centre autour duquel tournoyer.

Quand l’auto-organisation a créé progressivement les réseaux complexes de neurones, comment l’arrangement des schémas élémentaires de fonctionnement n’auraient-ils pas suivi le même principe ? Quelle méthode auraient inventé ces cellules alors encore bien stupides ? Il faut nous débarrasser du pouvoir du « je » divin quand nous réfléchissons sur nous-mêmes. Cette réticence n’est pas là par hasard ; elle vient d’un phénomène simple : toute l’auto-organisation de notre esprit a eu jusqu’à présent pour but d’améliorer et de sauvegarder notre enveloppe individuelle. C’est jusqu’à l’avenir de l’espèce qui passe par l’amélioration du soi particulier.  La réflexion sur ce « soi » est, en quelque sorte, un effet secondaire. Il n’était pas prévu que l’esprit puisse se pencher sur son propre fonctionnement et ses justifications profondes. Dans bien des situations, cette auto-analyse n’est pas favorable : la conscience de handicaps, de carences, de limites, de l’inanité des nécessités naturelles, n’apporte aucun bénéfice. La dépression psychologique ne guette pas le ver de terre, mais les consciences évoluées. La conscience créant des pathologies nouvelles, parfois mieux vaut la rétrécir. Quelques soient nos capacités intellectuelles, nous ne pouvons pas tous nous « offrir » le même degré de conscience. L’environnement nous en autorise une certaine étendue, et des problèmes nous guettent si nous outrepassons ces limites.
Nous sommes ainsi toujours, aux plus degrés de conscience, dans un phénomène d’auto-organisation : nous oscillons autour d’un centre d’équilibre psychologique, et le quitter brutalement, par exemple à l’aide de drogues psychédéliques, peut nous faire disparaître rapidement de (ou sous) la circulation.
Nous sommes loin d’avoir atteint la liberté parce que loin d’avoir le degré de conscience nécessaire. C’est extrêmement difficile, car si l’on entreprend le grand lessivage de nos motivations à vivre en les regardant de fort près, en décortiquant leur fonctionnalité, que nous reste-t-il pour réenchanter l’existence ?

C’est le sujet que j’aborderai dans le prochain livre, « le Monde Polyconscient ». En attendant, est-il vraiment de votre intérêt de me suivre ? Poubellisez donc ce signet pénible.

3 réflexions au sujet de « Auto-organisation : du neurone à la conscience »

  1. Cette continuité est bien là, je le pense également…. de même qu’il existe une continuité entre des galaxies éloignées que nous n’ approcherons jamais.

    Accepter cette continuité c’est effectivement soit retiré le divin si nous sommes en capacité de la prouver totalement et pour tout, soit le conforter comme clef de voûte incapables que nous sommes de la prouver.
    Quelles précisions, concernant les éléments de cette continuité, sommes nous capables d’utiliser? Quels outils de mesures avec quelles marges d’erreur?

    Si A=1 et B=2 alors A+B =3. Cela montre la continuité mathématique.
    Si A= 1.23652666… et B= 2.0000001236…. Cela montre la continuité qu’il nous reste à prouver
    L’ordre des grandeurs va dans ce sens: 10 puissance -18 pour le quark et 10 puissance + 26 pour la taille de l’univers observable. Certes, il y a une continuité dans l’échelle des grandeurs mais qu’est ce qui lie le Quark et l’univers?

    Il est clair que nous serons en capacité de produire un modèle qui permettra ce pont entre l’auto-organisation morphologique et fonctionnelle mais il est sûre qu’il restera un modèle….

    Par ailleurs, je ne sais pas quel pourcentage de nos gênes nous avons en commun avec le ver de terre….. mais dire que les consciences évoluées sont celles soumises à la dépression, c’est nier la spiritualité religieuse, philosophique et autres…. Si les consciences évoluées sont celles qui par peur de l’autre, par difficultés relationnelles, par manque de confiance en elles plongent dans la dépression…. nous n’avons pas la même idée de la conscience évoluée.
    La société et ses excès, et je me mets dedans, clairement laisse au bord du chemin ceux qui ne répondent pas aux critères…
    La sélection naturelle ou plutôt sociétale opère au dépens des personnes les plus en difficulté.
    De mon point de vue, une chose me semble évidente, la société a conscience de ses méfaits.
    A chacun d’aider en fonction de sa bonne volonté

    1. L’idée est que par rapport au ver, tous les humains ont une conscience évoluée. Bien qu’ils n’en aient pas l’exclusivité, ce sont eux qui sont exposés essentiellement à la dépression. Parce qu’ils se posent la question existentielle. On peut lui trouver des réponses métaphysiques. Cependant il faut une foi très solide pour ne leur trouver aucune faille, d’emblée ou au fil du temps. Ici, foi solide me semble malheureusement antagoniste avec conscience… en progrès.

      Cette problématique ressemble à celle du patient atteint d’une maladie grave : faut-il lui dire la vérité ou non ? La réponse n’est pas univoque, en fonction justement de son degré de conscience : la vérité est préférable à l’illusion pour certains, d’autres ne sont pas prêts.

      Or nous sommes tous atteints d’une maladie grave : nous n’avons pas l’importance ni la pérennité que nous espérons. Un éventail inouï de méthodes permet de les augmenter. Qui accepte de se regarder sans intentions ? Pas les philosophes. Pas les spiritualistes. Ce qui ne m’empêche pas d’admirer la richesse de leur imagination.

  2. L’individu dans son ensemble et dans la société est un recul nécessaire pour apprécier l’épidémiologie au mieux ( genre/niveau scolaire/catégorie socio-professionnel localisation géographique etc.). Concernant la dépression et le suicide, ces facteurs sont fondamentaux. Les inégalités mises en évidence sont majeures.
    Il y a bien lieu de s’interroger sur cet ensemble qu’est le monde.
    Mais vous aborderez peut-être ce sujet dans « le monde polyconscient »

    La question de la maladie grave, par exemple, ne peut être traitée que par le prisme de « l’homme polyconscient »… Il y a trop de représentations chez l’autre, qu’il faut d’abord apprivoiser. Lorsqu’il vient nous voir, il aurait a choisir entre poudre aux yeux et épée de Damoclès. La vérité implacable ou l’illusion ne sont pas les seuls modalités. Mais cela demande du temps et de la bonne volonté. Le degré de conscience dans ce cas est le luxe de ceux qui se sont débarrassés de leurs représentations. La plupart d’entre eux, très justement se servent de celles-ci pour ne pas aller plus loin.

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