L’assassinat de l’Observateur : une vision originale de l’alcoolisme

L’Observateur est un personnage tardif de la polyconscience, et très encombrant. Autant il est bénéfique et améliore l’assurance quand tout va bien, autant il est extrêmement irritant quand l’entreprise unipersonnelle est en faillite. Malheureusement il est impossible de s’en débarrasser. Tout au plus peut-on l’éteindre provisoirement. L’alcool, et de nombreuses drogues, en viennent à bout facilement. Cela permet de se replonger dans une bienheureuse conscience limitée où l’on se contente d’éprouver et non plus de s’observer. Tous les interdits redeviennent admissibles. Concurrents, les anxiolytiques atténuent les effets de l’Observateur mais ne sont pas assez puissants pour l’occulter, et surtout anesthésient l’ensemble de la société intérieure. Ce calme plat, dépourvu de contraste, n’est pas très gratifiant. Les réajustements de polyconscience par l’alcool, éjectant l’Espion que devient un Observateur un peu trop critique, sont bien plus efficaces pour replonger dans la piscine du bonheur, dont la margelle est un rebord de bar qui en fait le tour complet.

Cette construction tardive de l’Observateur explique l’apparition retardée d’un grand nombre de troubles de la personnalité. N’est-il pas étonnant en effet de voir une dépression, un état algique ou anxieux permanent, survenir dix ou vingt ans après le traumatisme psychique que l’on pense responsable ? Sans doute celui-ci n’a-t-il été qu’une bourrade ayant fait chuter une polyconscience déjà fragile, et tend-on à focaliser sur sa responsabilité : une cible clairement identifiée est plus facile à prendre en charge, et laisse dans l’ombre bien des fantômes dont on ne veut plus entendre parler. Le délai interminable qui sépare ces évènements de leurs symptômes est lié de deux façons à l’Observateur : à son inexistence lors des faits, si bien que le traumatisme n’a pas pu être inscrit normalement dans l’histoire personnelle. C’est un dossier secret, empli de révélations très graves sur soi. Aucune cellule de réflexion n’a été capable de les traiter et d’en tirer une issue satisfaisante. Certains tabous, des réflexes primaires par lesquels tous les enfants se construisent, étaient au pouvoir dans la polyconscience. Ils ont interdit qu’on y touche. Tout aurait pu continuer ainsi. Las ! La naissance de l’Observateur va révéler l’existence de compartiments secrets. Cette persona est fabriquée lentement par osmose avec autrui. Elle est une synthèse des nombreuses représentations côtoyées ; certaines sont des histoires ressemblant à la nôtre et l’éclairent. La panconscience, également, se renforce : certains épisodes de notre vie, classés au rayon des fatalités, sont réétiquetés comme immoraux par la collectivité, dont la moralité évolue. Un jour l’épisode secret, qui n’avait reçu aucune appellation, ne peut plus échapper à celle d’agression. Catastrophe ! Que faire de ces dix ou vingt ans écoulés sans que l’esprit se soit organisé autour de ce phénomène majeur ? Toutes les représentations, les anticipations que nous avons construites n’en sont-elles pas faussées ? A quoi, à qui, faire confiance ? L’Observateur distille le doute non seulement envers les comportements en rapport avec le traumatisme, par exemple les rapports sexuels s’il s’est agi d’un viol, mais envers tous les actes de la vie quotidienne. L’assurance est ébranlée de façon globale, car plus aucune configuration polyconsciente n’est certaine d’avoir mérité ses galons. Elles sont issues en effet de cette conscience juvénile, celle qui a autorisé un scandale aussi énorme sans réagir !

La réaction première est de museler l’Observateur. N’est-ce pas lui, après tout, le grand responsable de tout ce mal-être ? Par son absence et son claironnement retardataire ? Le mieux est de tout nier en bloc. Mais les blocs, en polyconscience, génèrent des guerres continuelles. Les assauts contre la forteresse intérieure se manifestent par un suintement d’anxiété quotidienne. Le traitement des informations extérieures, sensorielles, relationnelles, est faussé. L’univers intérieur s’éloigne de la réalité. Cette distance subjective entraîne des difficultés croissantes.
La seule issue est au contraire de libérer et renforcer son Observateur, de façon à lui permettre de rouvrir tous les vieux dossiers. Nous avons vu ailleurs dans ce livre qu’il est préférable d’étudier les histoires des autres. Il est moins dangereux de déconstruire le plan d’un étranger que le sien propre : est-on certain qu’il restera un noyau solide à partir duquel rebâtir ? Si l’on est en possession d’un bon dictionnaire, étoffé par l’observation d’autrui, nos dossiers secrets deviennent lisibles. Il devient possible de se reconnecter à sa biographie, au fil de son identité. L’Observateur, malheureusement, ne fait jamais que des constatations gentilles. Il est très efficace pour déconstruire, mais ne fournit pas lui-même de nouveaux plans. Tout au plus précise-t-il comment les autres ont arrangé leur vie. Mais avec un inconvénient : que la perception des briques constitutives focalise l’attention au détriment de l’impression d’ensemble. L’impression, le sentiment, ne supporte pas le démembrement. L’amour, les passions en général, sont des fusions. L’Observateur s’efface, dans cet état. Il ne rend plus véritablement de service. Du moins autre qu’intellectuel. Or l’intellectualisme pur rivalise difficilement avec la passion. Il est possible d’éprouver un orgasme lors du bond d’une idée géniale, mais il survient plus facilement lors d’un va-et-vient génital.

Une fois un plan correct trouvé pour l’entreprise unipersonnelle, il est bon, ainsi, de savoir éteindre son Observateur. C’est éventuellement impossible quand il a été extraordinairement gratifiant. Par exemple, quelqu’un émerveillé par sa propre psychanalyse va faire de son Observateur l’échine de son nouveau plan : il se met à psychanalyser les autres, et en tire des satisfactions manifestes.
Si par contre aucun plan n’est trouvé, quelle solution reste-t-il ? Malheureusement il n’y a rien d’autre à faire qu’à recouvrir de cendres cet Observateur au regard de braise, peu conciliant et inefficace à découvrir une issue. Il est temps de s’installer au bar…

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