Je suis étonné d’avoir aussi peu de questions sur la polyconscience. Je suis probablement touché par le dilemme de Warnock. Les rares personnes qui ont lu l’Homme Polyconscient et avec lesquelles j’ai pu en discuter sont… stupéfaites.
Ce qui ne m’arrange guère. La théorie renferme un abysse de questions, de connexions avec la psychologie classique, et d’embranchements neufs, qu’il est impossible d’explorer seul. Si les articles et BD déconstructifs que je publie fréquemment semblent, au premier degré, cyniques et décourageants, la polyconscience est capable d’un réenchantement étendu et solide. Ses prétentions vont jusqu’à englober la question de la divinité, que je vais traiter ici. Rien de médical… sinon que la plongée dans notre intimité la plus profonde ne peut être que profitable à n’importe quel thérapeute.
La panconscience est-elle notre parcelle de divinité ?
(extrait du « Monde Polyconscient », à paraître)
La théorie de la polyconscience effondre les dilemmes que nous pouvions avoir sur les divinités, leur essence bonne ou maligne, leur identification ou leur indépendance de la morale, leur omniscience. Dieu siège à l’intérieur de nous, et nous n’en sommes pas propriétaires. D’où vient alors, cette sensation de renfermer quelque chose qui nous dépasse, communiant avec ce que ressent n’importe quel autre congénère, même d’une culture radicalement différente ? N’est-ce pas la définition de la panconscience, cette pieuvre gigantesque, réservoir de toutes les règles et conventions qui régentent chacun des aspects de nos relations sociales ?
La panconscience peut sembler très proche, effectivement, de l’identification « terrestre », quasi scientifique, que nous pourrions faire de la divinité, d’autant que son visage change de façon étonnante avec la culture et d’une façon remarquablement superposable au panthéon divin local. Observons également que tout ce que nous savons de Dieu est extraordinairement humain, et ce que nous ne savons pas — ou prétendons ne pas savoir — est corroboré par le fait que personne n’est capable d’appréhender l’ensemble de la panconscience à lui seul.
Cependant il est impossible d’assimiler la panconscience à Dieu. Notre parcelle de divinité apparaît plus personnelle que cela. Elle existe d’ailleurs en tous, athées, agnostiques, croyants. Elle est la conjonction de différents éléments qui fabriquent un « Censeur » capable de juger notre vie. Il diffère du Surmoi freudien en ce sens qu’on lui donne une forte capacité d’intervenir ou non. Le Censeur d’un bigot gère le moindre aspect de son existence. Celui d’un sybarite fornicateur et amoral est ridiculisé dans sa cage, et pourtant il a sans doute bien davantage d’importance que son propriétaire l’imagine, puisque celui-ci fait tout pour le ridiculiser, et aliène ainsi sa liberté.
La panconscience occupe une place majeure dans l’amalgame du Censeur. Cependant, s’y associent d’autres composants : le besoin persistant d’une figure paternaliste, même odieuse ou terrifiante parfois ; les mythes tirés d’histoires ou bâtis par l’imagination des cauchemars infantiles. Il s’agit en fait de toutes les défenses que notre esprit a pu construire contre l’insaisissabilité du monde réel. Peu importe qu’elles puissent sembler stupides à un esprit étranger et éveillé ; pour nous elles ont eu une utilité indéniable et ne s’effacent jamais complètement de notre psychobiographie. Elles deviennent éventuellement obsolètes mais persistent dans les « archives » parce qu’ayant eu leur heure de grande célébrité.
C’est notre relation au Censeur et la compréhension que nous avons de lui qui fait notre « piété ». Ceux qui l’identifient à leur conscience sociale ne sont pas loin du compte et n’ont guère besoin de passer par la métaphysique, cependant ils négligent la petite partie d’inconnu qui se niche à l’ombre impressionnante de la panconscience, que l’on pourrait surnommer la « Table des Mille Commandements ». Ceux qui mettent l’accent sur le décalage entre la panconscience et ce qu’ils ressentent de la divinité sont croyants, parce que ce décalage leur semble très mystérieux et au-delà de la compréhension rationnelle. Il s’agit de la divinisation de la partie inaccessible de son propre esprit.
Notre parcelle de divinité existe, ainsi, tout à fait réellement. En termes de polyconscience, définissons-la comme une révérence de notre esprit devant ses propres capacités d’auto-organisation, et leur résultat imprévisible, ce qui interdit à notre conscience de s’appréhender complètement, sauf dans une portion de temps déjà passée. Nous sommes face à notre propre mystère.
Voici, de mon humble avis, le plus bel enchantement, car le seul capable de résister à toute déconstruction. Celui-ci prend ses racines dans le fonctionnement biologique de notre esprit. Il est possible de le suivre de la connexion neuronale jusqu’aux plus hauts étages des schémas successifs de l’organisation sous-consciente. Aucune représentation illusoire ne vient l’entacher. Nous pouvons, par la suite, les imaginer toutes. Mais nous sommes en possession de notre parcelle de divinité. Et rien ne nous empêche de l’adjoindre à d’autres, pour élever le panthéon dont nous rêvons, ou qu’il nous faut rêver.