juil 202012
 

Un avion se crashe. Qui est responsable de la mort du passager X ? Le pilote, l’ouvrier qui a fabriqué la pièce à l’origine de la défaillance de l’avion, le contrôleur de qualité de fabrication, le mécanicien de maintenance, et même l’employé d’agence qui a vendu le billet à monsieur X — qui n’avait bien sûr pas l’intention de l’envoyer au cimetière, mais aucun des autres non plus —. Dès que l’implication est partielle, la responsabilité est ressentie encore plus diluée. En ces temps où les avocats entrent longuement dans les détails, le juge rêve de faire prendre chair à la fatalité, pour avoir quelqu’un à mettre en prison. Car l’opinion lui réclame un coupable. Souvent il est désigné, par exemple le président de la compagnie aérienne, une cible qui a l’avantage de recueillir une popularité certaine et qui, de surcroît, jouait scandaleusement au golf pendant que son avion broyait tant d’innocents. Une tête couronnée tombe — pour la galerie ; en pratique la compagnie paye une lourde somme —. La vindicte s’apaise.

Un patient X décède d’un traitement, donné pour une maladie invalidante mais pas mortelle. Qui est responsable ? Le principal coupable est d’emblée écarté de la barre. Qui est-ce ? L’organisme défaillant bien entendu. Il n’a pas su fonctionner correctement, faire face aux agressions, souffre de défauts de conception, jusque dans le code génétique programmé pour le vieillir et le terminer. Il ne pourrait être coupable parce que dénué de conscience propre ? Et bien si justement il a une conscience, celle que les proches regrettent. Le corps n’est pas une charrette qui emporte l’esprit en bringuebalant par monts et par vaux. Le cerveau est connecté étroitement au reste du corps, jusqu’à influencer son immunité naturelle. Et ses choix, son mode de vie, décident en grande partie de la survenue des maladies.

Quant aux caractères génétiques… la vie est sacrée. On ne condamne pas Dieu en justice. Cherchons donc là aussi du côté des impliqués : le fabricant du médicament, les experts qui ont évalué son intérêt et ses risques, le médecin prescripteur, le pharmacien qui délivre le produit, l’infirmière qui réalise l’injection, l’hôpital qui prend en charge la complication et n’a pas pu empêcher le décès. Tous ces acteurs impliqués sont eux-mêmes soumis à des pressions diverses par d’autres secteurs de la société, acceptables ou non. Ici encore, les responsabilités sont aussi bien cernées qu’une tache sur un buvard. Le juge peine à trouver une tête pour le noeud coulant.
Heureusement, il dispose d’un livre de règles pour le désigner. Une imposture ? Plutôt un réflexe. Si la justice se permettait de trop réfléchir, elle ne pourrait plus… réagir. Ainsi elle administre elle-même des traitements — des jugements — dotés d’effets indésirables, parce qu’ils ne sont jamais justes.
Qui les juge, ceux-là ?

Dans ces deux exemples, remarquez que j’ai posé la question « Qui est responsable », ce qui n’aura peut-être choqué personne, alors que je pars déjà d’un postulat. Une enquête objective aurait démarré par « Existe-t-il un responsable ? ». Ce que l’esprit veut…

 Posted by at 17 h 24 min

  6 Responses to “Qui est responsable ?”

  1. Pourquoi les humains ne veulent-ils pas admettre que le risque zéro n’existe pas?
    La vie est un risque. Dès que l’on arrête de prendre des risques, c’est que l’on est bientôt mort ou que l’on a déjà quitté le monde des vivants.
    L’empathie sincère d’une personne ayant porté involontairement préjudice ne pourrait-elle pas guider l’autre personne victime sur le chemin du pardon?
    Est-ce que de vouloir trop prévenir le risque par un principe de précaution omni présent ne nous précipite-t-il pas inconsciemment vers l’erreur?

    • Une petite correction : refuser d’admettre que le risque zéro n’existe pas est en fait négliger le risque — s’il est suffisamment réduit —. C’est aussi, ainsi, s’affranchir du principe de précaution — qui bloque toute action s’il existe un risque même réduit —. La faute courante est, quand le risque s’est malheureusement réalisé, de ne pas reconnaître qu’on l’a volontairement négligé.
      Comme « volontairement » est litigieux, la règle actuelle est d’informer le plus possible la personne : il ne lui est plus permis d’utiliser l’échappatoire de son ignorance.
      Mais alors elle est confrontée à toute la réalité du risque, sans cette facilitation à agir qui est de le négliger. La décision peut devenir impossible, alors que si le risque est faible, agir aurait été judicieux.
      Pour éviter un tel dilemme, classiquement la personne la moins dotée en savoir place sa confiance en celle mieux dotée pour prendre la décision. Cette solution naturelle périclite pour une mauvaise raison, la judiciarisation des affaires médicales, et une bonne raison : les promesses fallacieuses de la médecine et les traitements qui ne sont pas toujours prescrits dans l’intérêt du patient — même quand on suit les règles de bonne pratique, le traitement est administré dans l’intérêt de la cohorte —.

  2. Il ne devrait donc plus y avoir de réelle confiance entre la personne la moins dotée en savoir puisque celle supposée mieux dotée et censée prendre la décision n’agit pas forcément dans l’intérêt de cette première. A moins que la première l’ignore, c’est le risque.
    La deuxième raison, »la bonne » ne m’apparaît pas être une raison valide justifiant la poursuite de cette solution naturelle qui du coup périclite uniquement pour la mauvaise raison.

    • Le risque qu’il faut courir, c’est l’inconnu. Quand il est connu et évitable, pourquoi s’y exposer ? Les motifs qui poussent un professionnel à tronquer ses conseils aux moins savants sont parfaitement identifiés. Il suffit de modifier les intérêts attachés à ces motifs pour que le conseil devienne réellement ce que l’on ferait à la place de la personne que l’on conseille.
      La nécessité du service ressurgit quand s’efface la nécessité de la profession.

  3. Je suis d’accord avec votre dernier commentaire. Je pense cependant que la nécessité de service (de qualité) proposée à l’autre devrait être prioritaire à la nécessité de la profession. Cela dépend de ce que vous entendez par nécessité de la profession. Concernant la question: « Existe-t-il un responsable? ». Vouloir à tout prix trouver « un » responsable à un évènement inattendu (situation complexe), ne s’agit-il pas d’une erreur fondamentale d’attribution, ce qui désigne la tendance, en présence d’une situation donnée, à attribuer une trop grande responsabilité, positive ou négative, à tel ou tel individu sans tenir compte des circonstances ou de l’environnement? Ce biais de surattribution, trait culturel plus qu’universel, tend à désigner un bouc émissaire en omettant de prendre en compte le contexte. Plutôt que d’envisager de juger les juges, n’est-il pas préférable de considérer autrement la survenue d’un évènement imprévu, en reconsidérant cette approche de la responsabilité culturellement très occidentale?

 Leave a Reply

(required)

(required)

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>