Prinsoupe de précaution

Le principe de précaution est directement issu du partage de responsabilité. Il fut une époque où les décisions incombaient entièrement aux dirigeants et aux professionnels du domaine concerné. Les autres obéissaient. Tout homme étant faillible, certains choix étaient catastrophiques. Leurs auteurs en prenaient plus facilement la responsabilité, même si une punition était rarement appliquée en proportion : les hommes n’étaient pas égaux.
Avec la démocratie tout a changé : le dirigeant est devenu un représentant. De plus en plus, il traduit et applique une décision collective. En cas d’échec, la responsabilité est diluée à présent au sein du système qui l’inclut, lui, ses assistants et tous ses électeurs. La justice peine à désigner des coupables et devrait agrandir ses tribunaux à la taille d’un stade pour faire entrer tous les accusés. Le quidam moyen perçoit cette part de responsabilité qui lui est désormais attribuée pour les grandes affaires citoyennes : écologie, santé, sécurité publique… Il ne peut que se laisser séduire par le principe de précaution, seule assurance que cette fraction de responsabilité ne va pas lui nuire.

L’inconvénient de cette politique, vous le devinez, est que la moindre entreprise aléatoire peine à démarrer sous un éclairage si crû des risques, périclite au premier incident, et a toutes les chances de s’éteindre avant d’avoir produit son premier résultat. Entre l’ère où l’inventeur prenait seul ses risques et ses responsabilités, et notre société surveillante attentive de chaque entreprise pour le compte de ses électeurs responsables, la différence est : extinction de la diversité. Or, sans elle, nous ne serions jamais arrivés à ce degré d’évolution dans un tel délai.
La précaution, doit-on dire pour la soutenir, peut n’être appliquée que graduellement, en fonction de la gravité des décisions ou du caractère sensible des recherches entreprises. Mais ce serait mal connaître nos mentalités que la croire aussi facile à contenir. La sueur de cette frayeur s’étend au contraire sur le buvard de notre esprit affamé de sécurité. L’exemple en a été donné par la médecine du doute qui s’est mise à douter de tout, même des pratiques sur lesquelles elle ne disposait d’aucune donnée. Et on ne peut lui donner tort, puisqu’on n’en connaît pas les risques.
Toute la tromperie du mot « risque » réside dans son double sens : l’on tente de le réintégrer dans la raison par la statistique, alors qu’il a toujours inclus, dans sa réalisation, une pure émotion.

Quelle est la bonne politique vis à vis du risque ? Comment éviter que son contrôle n’éteigne de grandes inventions et de surprenantes idées, dans une société tellement surveillée que le rebelle ne peut plus se cacher ? Plutôt que ligoter toutes les initiatives par les liens souvent aveugles du principe de précaution, mieux vaudrait réapprendre la responsabilité, et l’appliquer en bonne proportion. Demandons aux entrepreneurs du risque d’écrire les issues incertaines qui les guettent — car ils sont souvent les mieux placés pour en juger — de façon à ce qu’ils les assument et reconsidèrent leurs options, après s’être eux-mêmes parfaitement informés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *