Comment évaluer une pratique professionnelle ? Psychopathologies du travail. Application à la médecine

L’essentiel :
-Les méthodes d’évaluation, par essence subjectives, seraient imperméables à toute tentative de chiffrage
-Le travail humain est une suite d’échecs, débouchant sur des conduites défensives de sophistication croissante
-La défense du médecin à la mode est l’Evidence Based Medecine
-La promesse de l’idéal oblige, régulièrement, à mentir
-Le milieu professionnel n’est pas isolé du familial et du milieu à soi
-Quoi ? Une subjectivité ajustée à une autre subjectivité produit de l’objectivité ?
-Un test humain valable doit être réalisé en toute indépendance, sans connaissance des tests chiffrés.
-Troubles professionnels, séquelles des défauts de politique éducative, mais faut-il inféoder celle-ci à l’économie ?
-Évaluation référée aux autres ou à soi ?
-Organiser la coopération. La recherche en ville, orpheline. L’entreprise libérale.
-L’intelligence émotionnelle : toujours dominante, mais son visage change
-La guerre des blocs, en polyconscience, entre panconscience sociale et personae individuelles
-Auto-organisation du travail et rôle du conflit
-Exercice pratique d’entraînement au radotage.

Pourquoi mettre un humain au travail ?

La controverse à propos de l’évaluation concerne essentiellement les méthodes employées, personne ne critiquant le principe même de l’évaluation. Quel que soit le milieu professionnel, les adversaires du chiffrage de la performance mettent en avant que l’évaluation est fondamentalement subjective. Visionnez sur ce sujet une présentation brillante et sympathique de Christophe Dejours sur le stress au travail.
Les tâches dédiées à l’homme sont celles difficiles à automatiser parce que leur exécution n’est pas uniforme. Des incidents surviennent, entraînent fréquemment des échecs. La capacité de l’homme est de surmonter des échecs répétés en modifiant à chaque fois son comportement. Elle est aussi de se protéger des effets destructeurs de l’échec en « l’enkystant » à l’intérieur d’une barrière défensive, faite d’illusions, de mensonges et d’espoirs. Un grand nombre d’insuccès restent en fait définitifs, d’autant plus que l’objectif initial était inaccessible, trop idéaliste. Chacun d’entre nous traîne ainsi une chaîne de nodosités gênant le glissement harmonieux de l’esprit dans la gaine de l’existence quotidienne. L’idéal est un attracteur ; sa puissance positive se manifeste quand il se rapproche régulièrement de la réalité. Autrement il oblige à mentir. Le monde économique, baignant dans une compétition perpétuelle, fonctionne avec un objectif de qualité totale. Cet idéal impossible impose le recours au mensonge. L’omniprésente publicité en est la manifestation. Que chacun ait conscience des illusions qu’elle propage ne la déconsidère pas pour autant. Car nous utilisons tous des méthodes identiques dans notre propre existence. Elle en est partie intégrante, défense indispensable. Cependant, plus l’objectif demandé par le travail est irréaliste, plus le travailleur bascule de la simple vantardise, le « gentil » mensonge, vers la vraie triche.

Ce mécanisme est si universel que, quelque soit la profession, savoir qu’il existe des comportements défensifs basés sur le mensonge suffit pour les découvrir. Leur variété est étonnante. L’adaptabilité humaine est, de ce fait, très difficile à simuler par une machine : on est loin de savoir les entraîner, devant un échec, à construire la plus vraisemblable des illusions, pour établir une « palissade provisoire de chantier » en attendant que les solutions à l’oeuvre à l’intérieur améliorent le résultat.

*

Défense praticienne

La conduite défensive favorite actuellement dans le monde médical est la « médecine fondée sur les preuves » (EBM). Comme il n’est pas possible de prédire avec certitude le succès d’une thérapie, les soignants sont parmi les métiers les plus confrontés à l’échec. Le ratage est même prédictible, puisque toute vie humaine a une fin. La promesse de 80 années de pleine forme, et un bonus de 20 un peu moins faciles, est dans les faits un idéal très malaisé à tenir, sauf pour quelques rares élus. L’échec de la santé égalitaire est patent, tant pour des raisons physiologiques qu’économiques.
La défense médicale est remarquablement efficace, comme la plupart de celles inventées par la foisonnante imagination humaine : l’EBM tient ce discours : « Nous soignons au mieux des connaissances validées de la science ». Pure vérité. Ceux qui s’y attaquent peuvent pointer les illusions attachées à cette affirmation, par exemple les erreurs involontaires et les tricheries qui entachent les conclusions de l’EBM, fréquemment orchestrées en sous-main par l’industrie pharmaceutique. Cependant, les principes de l’EBM sont bons. Leur défaut principal est de détourner les efforts des médecins des autres aspects de la relation thérapeutique. L’EBM, comme les tests chiffrés dans les autres corps de métier, « lessive » les aspects humains du soin dans son évaluation, n’étant pas capable de les appréhender. Catastrophe ! Le cabinet médical était justement l’un des derniers refuges pour l’amour-propre essoré, la fierté poignardée par le verdict impitoyable de la qualité totale réclamée au travail.

Ce n’est pas par hasard que les consultations sont engorgées par les malades « fonctionnels », ceux qui ne parviennent pas à tracer une frontière bien nette entre leur mal-être physique et psychologique. A qui parler de la pression terrible du travail sinon au seul à recevoir la souffrance : le médecin. Mais le médecin soigne des maux physiques, pas une infection mentale par les conditions de travail, pas une abcédation centrée sur un supérieur hiérarchique. On lui présente donc un mal de dos, des aigreurs d’estomac, des douleurs multiples, une insomnie, une impuissance… Le médecin, quand il est en forme, peut se voir comme le pilier empêchant l’effondrement de la cathédrale moderne du travail, ou un jour de burn-out, se sent balai à chiottes de la boucherie industrielle mondialisée. Dans tous les cas, il est acteur du peu de fraîcheur à apporter à cette ambiance miasmatique, et ne doit pas perdre toute gratification à sa tâche parce que seul un chiffre tensionnel inférieur à 16 est validé comme pronostiquant une bonne santé…

*

Psychopathologies du travail, spécifiques ?

Parler, comme pour les affections physiques, de psychopathologies spécifiques au travail, est un leurre. La vie professionnelle se partageant un temps inextensible avec la vie familiale et la vie à soi, il est vain d’étudier l’une des trois séparément. Même le milieu familial, anciennement sanctuarisé par la présence d’un conjoint et d’enfants protégés de la compétition économique, est devenu un ring : on y additionne les soucis de chacun plutôt qu’on les adoucit. Le conjoint travailleur et les enfants gagnés par le stress scolaire concourent à électriser l’ambiance. La grande perdante fut la première génération des femmes « forcées » à s’émanciper par l’impulsion d’une fraction d’idéalistes, recevant le poids du stress professionnel sans avoir délégué pour autant leurs responsabilités existantes. Le partage des tâches se fait correctement une génération plus tard, les garçons s’étant émus du courage indomptable de leurs mères. Miracle de l’adaptabilité de notre espèce. Mais le partage plutôt que la séparation des rôles a un revers : il est plus difficile de trouver des angles de vue alternatifs et complémentaires ; les conjoints se retrouvent face aux mêmes problèmes, n’offrant pas de meilleure solution à l’autre.

*

Enquête de subjectivité

N’y a-t-il pas un côté fumiste à se moquer de l’évaluation, à prétendre ses aspects subjectifs insaisissables et non reproductibles, alors que la majorité des gens sait reconnaître qui fournit un travail de qualité, qui n’en fournit pas, ou s’aide d’un autre pour le savoir ? L’on peut certes envoyer les tests et leurs prétentions objectives dans les cordes, quand ils affirment suffire à une évaluation, mais n’est-il pas plus convaincant d’améliorer la validité des appréciations sensibles, pour en faire une méthode opposable aux tests rationnels, capable de repousser leur pouvoir excessif ?

Le meilleur outil d’évaluation objective de l’homme n’est pas la statistique mais l’homme lui-même, du moins quand il manipule ce que j’appelle la polyconscience, c’est-à-dire la capacité à construire une représentation fidèle de la personne qu’il évalue. N’est-ce pas la performance réclamée au médiateur, requis dans les conflits professionnels, s’efforçant de voir par les yeux du travailleur ? C’est une capacité très particulière, l’enquête émotionnelle, une spécialisation proche de celle d’un acteur, censé se mettre dans la peau d’un autre, avec cette différence qu’il est demandé au médiateur d’être le meilleur « géomètre du plan spirituel d’autrui », et non de l’exécuter. Ouf ! Inutile de se mettre en colère pour saisir le coléreux !

Si le professionnel est un enquêteur talentueux, ses appréciations rejoindront celles d’un collègue de même niveau. Nous parvenons à cette conclusion étonnante, opposable au test de Q.I. : une subjectivité ajustée à une autre subjectivité produit de l’objectivité. Nous redécouvrons, adultes, ce phénomène merveilleux ou horrifiant que nous avons vécu à l’école : des professeurs différents produisent une évaluation remarquablement homogène, dans chaque domaine, de nos capacités. S’ils réunissent leurs compétences, ils brossent un tableau plutôt objectif de notre subjectivité. Seul point noir : l’Éducation Nationale considère comme accessoire qu’ils nous vantent comme « bon camarade » ou pointent notre « esprit peu coopératif », alors qu’il s’agit certainement de critères d’orientation aussi essentiels que les autres.

Nous reviendrons plus loin au sujet de l’école, en remarquant que les psychopathologies du travail sont les séquelles chroniques d’une infection aiguë, mal guérie, de la politique éducative par le virus économique, la première assoupie dans un discours sénatorial, le second aussi agité qu’un mutant grippal. Faut-il créer des vases communicants ou au contraire mettre en place un filet protecteur sur les valeurs classiques de l’éducation, menacées par la « computérisation » du salarié en entreprise ?

*

Evaluations, graines de culture coopérative

L’évaluation est un élément essentiel de son entreprise unipersonnelle. Les gens ne se formalisent pas d’un test dont ils seraient le seul réceptacle, tirant gratification d’un résultat éblouissant, ou le biffant avec nonchalance dans le cas contraire, pour s’intéresser à autre chose. N’est-ce pas le principe de tout jeu ? Malheureusement les objectifs de l’évaluation professionnelle sont rarement d’encourager une performance ludique. Le vilain canard est bien la comparaison des notes entre différents employés, dans le but avoué, la plupart du temps, d’enlever le travail à l’un pour le donner à l’autre. L’effet est destructeur sur le travail coopératif, puisque chaque collègue devient un concurrent pour l’emploi.

Les tests individuels sont une vision étriquée de l’efficacité au travail. Ils sont aveugles à un phénomène bien particulier : la synergie de travailleurs aux capacités plus modestes, pris séparément. Les tests devraient se hausser à l’échelle du groupe, comparer un ensemble coopératif à des individualités juxtaposées. Si l’on revient sur l’exemple de la santé, il est fort plausible que des médecins moins brillants à l’unité, mais conscients des limites de leur savoir et transférant facilement les cas hors limite à un collègue plus spécialisé, forment un ensemble plus performant que des médecins très savants et travaillant chacun en autarcie, absolument confiants dans leur compétence.

Il s’agit de deux philosophies du travail complètement différentes : soit l’on définit un profil de poste, peu élastique, et l’on cherche par des tests le plus apte à endosser cette armure. Il faut alors favoriser la mobilité professionnelle, un nouveau candidat pouvant toujours se présenter avec une meilleure compliance au profil et éjecter prestement l’occupant précédent. Soit l’on crée des groupes coopératifs et l’on favorise leur stabilité pour que chacun y affine sa posture. Il faut alors un délai pour apprécier un résultat qui se juge à l’échelon du groupe et non des individus.
Dans la première conception, les travailleurs n’ont pas intérêt à établir des liens sérieux ; tout échange est motivé par la nécessité professionnelle. Même la convivialité devient une règle de fonctionnement ; le sourire est commandé ; le salut est obligatoire et ne revêt plus la moindre signification empathique. C’est l’ambiance typiquement utilitariste, excessivement superficielle. Dans le concept coopératif au contraire, le groupe de travail est un échelon à peine inférieur à la famille. Les doués aident les moins doués, payés en retour d’une reconnaissance « filiale »… et de primes. Les primes, pour garder leur effet stimulant sans nuire à la solidarité, doivent être scindées en primes individuelles et prime pour le groupe.
La coopération, qui peut présenter le défaut de partager le fruit des efforts entre des membres qui y contribuent inégalement, compense par cet avantage notable : c’est aussi le partage de l’échec, dont les conséquences sont fort atténuées. Or nous avons vu qu’il est fréquemment affronté.

La préférence pour l’une ou l’autre de ces philosophies du travail prend l’allure d’un drapeau culturel. L’européen a importé les méthodes de management d’outre-atlantique sans y préparer sa force de travail. L’entreprise familiale s’est éteinte, étouffée par la multinationale. Pourtant, qui peut affirmer que la première ne se révèlerait pas une structure performante au sein de la seconde ? La conférence déjà citée de Christophe Dejours ferait sourire, outre-atlantique, sauf si des performances supérieures de groupes coopératifs venaient à être démontrées. Nous reviendrons plus loin à l’affaire culturelle.

*

Médecine : coordination ou hémiplégie ?

La coopération boite entre médecins en raison d’un immobilisme consternant sur le partage des tâches, l’expertise qu’elles nécessitent, leur pénibilité, tous ces facteurs devant influencer les rémunérations. L’opposition larvée généralistes-spécialistes est caricaturale dès qu’il existe une situation de concurrence, en milieu urbain. MG comme spés affichent leurs incohérences : les premiers en réclamant le retour des patients dès l’expertise du spécialiste effectuée, tout en exigeant simultanément un C=CS, alors que le C contient, par la première revendication, un acte de renouvellement thérapeutique simplifié plutôt qu’un acte d’expertise. Le spécialiste lui, devant le peu d’intérêt du CS d’enquête intellectuelle et clinique, rentabilise son métier par des actes techniques et en conservant les renouvellements d’ordonnance « éclairs » chez les patients rassurés par sa signature. Faut-il s’étonner alors que le généraliste de ville travaille avec le spécialiste hospitalier, moins inquiet de voir une consultation complexe s’éterniser, puisque son salaire n’en est pas diminué ? L’affaire ne peut se dénouer, à l’évidence, qu’avec une discussion des parties autour de règles incitant véritablement à travailler en réseau, et non en gardiens de moutons — qui a dit que les malades se font ainsi tondre la laine sur le dos ? —. Par malheur, la profession a laissé tout pouvoir en ce domaine aux caisses, donnant l’impression que seul le pion est capable de faire régner l’ordre dans un jardin d’enfants.

*

La médecine libérale ne peut exister face aux grands conglomérats socio-économiques que sous forme d’une entreprise de santé. Or elle fonctionne plutôt comme un maillage de restaurateurs, d’accord pour se mobiliser sur une baisse de la TVA ou l’augmentation d’1€ du C, mais pas au-delà. Mais si les restaurateurs, en concurrence pour la séduction des palais, n’ont pas d’autres intérêts en commun, les médecins font partie d’un réseau de santé, doté d’un budget global, et n’ont que bénéfice à attendre d’un organisme coopératif. On en est loin. Les médecins mutualisent-ils leurs achats pour faire baisser les prix ? Ont-ils mis en place des coopératives de formation pour profiter de la manne financière pharmaceutique en interdisant les pressions individuelles ? Tentent-ils d’améliorer les procédures pour éviter les examens inutiles ou redondants et reporter ainsi les sommes gaspillées vers les honoraires ? Encouragent-ils l’efficience par des primes modestes que même la très communautaire Éducation Nationale a depuis longtemps mis en place ? Proposent-ils des plans de carrière qui incitent à acquérir de nouvelles compétences et à en être récompensé ? Se sont-ils donnés les moyens d’une recherche adaptée à la pratique de ville ?

Non, l’entreprise médicale ne s’étend pas au-delà des murs du cabinet. Le médecin libéral est persuadé que faire entrer les intérêts du groupe dans son pré carré se paye proportionnellement en devoirs envers les hiérarchies auxquelles il s’inféode ainsi, comme un salarié hospitalier ou n’importe quel employé de multinationale. Malheureusement sa résistance a semblé plus hormonale que sérieusement argumentée, et d’autres ont décidé à sa place de lui infliger bon nombre d’heures de tâcheron administratif. A refuser de créer la grande entreprise libérale de santé, dont il aurait été autant actionnaire qu’exécutant, le voici transformé en salarié des caisses d’assurance-maladie, salaire à peine déguisé par le paiement à l’acte, devenu même inférieur à la norme des pays à médecine fonctionnarisée. L’illusion du libéral coûte cher…

*

Apitoyons-nous un instant sur une recherche orpheline : la pratique de ville.

Comment parler d’évaluation quand la science ne concerne qu’une fraction du réseau médical, et que les thérapeutes de premier recours n’en font pas partie ? Si l’on place à part la recherche fondamentale pratiquée dans l’intimité des laboratoires, les études scientifiques sont quasi exclusivement organisées par l’hôpital. Propulsées par l’impératif de voir son nom apparaître régulièrement au sommaire de revues prestigieuses, elles semblent, en bonne part, se donner les moyens de couper les cheveux en quatre… Par contraste, le praticien espérant des détails sur des pathologies aussi peu excitantes que quotidiennes, se trouve dans le désert. S’il veut savoir ce que font ses patients dans la vraie vie, mieux vaut s’inscrire sur un forum internet qu’ouvrir une revue médicale. Le médecin, de tout temps, a été l’applicatif d’une science hospitalière sur une population qu’il découvre, horrifié, guère concordante, et se met à pratiquer ses propres expérimentations solitaires, pour faire face à l’échec. La méthodologie utilisée, il n’ose même pas en parler, opérateur-dépendante, patient-dépendante. Il ne cherche pas à réunir mais au contraire à repérer les spécificités. Une démarche radicalement opposée à l’hospitalier. Un trésor d’expériences et d’enquêtes gît là, lentement asséché par la transfusion lente de la chimiothérapie statistique.

S ‘explique dès lors, la réticence du praticien à se soumettre à une évaluation, qu’il sait fondée sur des normes étrangères. Pourquoi, cependant, ne milite-t-il pas pour une science spécifique à son exercice ? Défaut de coopération. Poids des routines. L’entreprise de médecine libérale n’aurait pas connu ce souci : elle aurait son service R&D.

La peur de l’échec est sous-utilisée chez le médecin. C’est un effet confortable, mais défavorable, des « règles de bonne pratique », qui transforment le praticien en machine à exécuter les règles, sans incitation à faire mieux que les règles : la peur de l’échec n’existe plus puisque le succès est d’avoir respecté les règles, d’avoir fait « au mieux des connaissances validées », et non plus d’avoir guéri son malade.

*

Alors, que vaut votre pratique ?

Sans surprise, nous concluons que l’évaluation d’une pratique professionnelle est pluri-factorielle, seule une partie des paramètres étant chiffrable par des tests standardisés. Pour autant, peut-on pousser cet argument pour affirmer que la partie intelligence émotionnelle n’est pas évaluable ? N’est-ce pas tenir la porte grande ouverte aux partisans du « tout Q.I. » ? Cette intelligence spécifiquement humaine, celle qui pour l’instant ne permet pas à une machine d’occuper le poste, ne peut être appréciée que par un enquêteur doté de la même sensibilité, soit l’homme lui-même. C’est, entre autres, le refus croissant d’être évalué par son propre congénère, dans une montée de l’individualisme-roi, qui a favorisé le succès des tests chiffrés. Le pouvoir retiré à l’évaluateur humain a été confié aux feuilles de cases à cocher, les seules qui se laissent froisser sans protester…

Un effet secondaire aggrave ce report : le testeur humain, progressivement, est encouragé à se référer aux chiffres pour effectuer ses appréciations, parce qu’il est soumis lui-même à la même dictature, alors qu’il devrait oeuvrer en toute indépendance. L’effet est pyramidal, partant des plus hauts niveaux : l’ex-chef d’entreprise « bon père de famille », qui pouvait décider à une époque, seul, de bâtir une organisation coopérative, a été remplacé par un gestionnaire conditionné par la dictature d’un marché chiffré. L’influence humaniste a complètement disparu de la chaîne de décision. Le travailleur lui-même, en soutenant le principe d’une croissance économique et de la rentabilité de ses placements, devient une parcelle de la panconscience qui dicte ses règles chiffrées aux décideurs les plus (im)puissants. La boucle est fermée. L’émotion est lentement essorée du monde du travail par la centrifugeuse économique. Evolution inéluctable car il n’existe plus d’endroit où la réinjecter. L’idéal a perdu son pouvoir fédérateur dans une société encouragée à l’individualisme. La peur fonctionne efficacement : tout renoncement au conformisme est menacé de sanction personnelle immédiate, par la perte de l’emploi. Un malaise diffus s’étend au sein des travailleurs, mais ne parvient pas à prendre le dessus sur une panconscience dominatrice, implantée fermement en chacun d’eux.

La seule échappatoire ne peut venir que d’un accès à la polyconscience, c’est-à-dire la reconnaissance de ces composantes fortes dans le fonctionnement sous-conscient des esprits, mais non traduites dans les décisions « autoritaires » des Moi individuels, composantes qui pourraient néanmoins être mises en commun « à travers » les Moi, et bénéficier d’une reconnaissance collective, comme une assemblée législative reconnaît la présence de différents partis et pas seulement celui au pouvoir.

L’application au médecin fait ressortir les écueils actuels de l’évaluation de sa pratique : refus tranché de l’évaluation par ses pairs, pour une majorité de mauvaises raisons, et une seule excellente : les évaluateurs traditionnels sont hospitalo-universitaires, incompétents dans la pratique de ville. Le champ est libre pour des tests ne concernant que l’EBM (médecine des preuves), faciles à chiffrer. Une importante toute particulière devient attachée à cette portion de la fonction médicale, l’encourageant à d’évidentes prétentions à couvrir les autres champs de la pratique.

L’évaluation émotionnelle est plus efficacement réalisée par les patients, malgré qu’ils n’aient aucune expertise en la matière. Cependant, la raréfaction des médecins et le remplissage uniforme des salles d’attente leur a retiré beaucoup d’influence : ils sont désormais contents de parvenir à trouver un rendez-vous, peu importe la performance du propriétaire de l’agenda.

Quant aux caisses, on ne peut en attendre d’autre mode d’évaluation que ceux auxquels elles sont elles-même soumises, c’est-à-dire qu’elles nettoieront insidieusement les critères de tout sentiment perturbateur. Ainsi le médecin, s’il veut sauver son intelligence émotionnelle, doit-il se dépêcher de mettre en place ses propres critères, et se proposer à l’évaluation subjective d’un comité composé certes de ses pairs formés dans ce but, mais aussi de représentants des consommateurs, les patients — souhaitons que soient exclus ceux qui ont une maladie de revendication —.

*

Pour repenser la place du travailleur, réalisons qu’elle est organisée autour d’un conflit : l’employé souhaite faire à son idée, le poste de travail impose ses réclamations. Plus les règles empiètent sur l’auto-gestion du bonhomme, plus il se sent étouffé et machinisé. Plus l’homme agit sans entraves, plus il risque de s’éloigner de l’objectif imposé, qu’il ne s’est pas forcément approprié. Nous sommes dans une situation d’auto-organisation : l’issue n’est pas tant la recherche d’un équilibre dans ce conflit, que le passage par des équilibres successifs dans une recherche permanente de la meilleure solution, jamais figée, en raison des contraintes évolutives du poste. Le conflit est le moteur nécessaire pour quitter l’équilibre, avant d’y revenir si l’on n’a pas trouvé mieux. Stress comme nonchalance excessive au travail ne sont que les symptômes d’un effondrement de la vigueur du conflit, par victoire incontestable des règles sur l’homme dans le premier cas, succès large du bon vouloir de l’homme dans le second cas.

Ne confondons pas, ainsi, le stress au travail avec le conflit professionnel. La psychopathologie provient non pas du conflit lui-même mais de la défaite de l’acteur humain dans le rôle imposé. Dans l’esprit du travailleur, au sein de sa polyconscience, le même drame se joue : ses personae individualistes, liguées pour en faire un personnage important, sont laminées par la panconscience, bras armé de la nécessité sociale. L’individu ayant échoué, ses soutiens dans la polyconscience sont conduits au cachot et gémissent de dépit. La panconscience ordonne, sans contestation, l’acceptation de l’échec. L’esprit, ses moteurs détruits, devient malade.

La solution n’est-elle pas extraordinairement simple ? Respecter l’espace d’auto-organisation de chacun, tout en surveillant ses limites. Les tests ne devraient avoir d’autre utilité que d’en personnaliser la taille. Du moins si la société est apte à offrir un travail à tous, ce qui n’est pas si difficile : songez à toutes les tâches que vous aimeriez déléguer…

*

Utilitarisme de ruche ou dominance clanique ?

L’intelligence émotionnelle, source même de la capacité à éprouver le pouvoir, est aussi ce qui permet de le manipuler. Elle a toujours dominé les relations humaines, car nous sommes des êtres de pouvoir, jusque dans nos rouages sous-conscients (1). Mais son visage change, sous l’effet d’un modelage profond de la société par l’intelligence rationnelle. Faut-il laisser la raison nous muter en ruche utilitariste ? Faut-il soutenir l’émotion, intrinsèquement dominatrice, mère des inégalités et des frustrations ?
Si notre humanité, comme c’est probable, réside dans cet antique conflit, le sage veillera à ce qu’il ne s’arrête point. Il aidera le combattant le moins vaillant, puis encouragera l’autre s’il faiblit. Le sage, indécis et traître ? Effectivement, c’est un homme sans qualités. La qualité est l’hameçon par lequel il pourrait se faire happer hors de sa mare d’incertitude. Quelle vulnérabilité s’il devait en afficher !

L’intelligence émotionnelle n’a jamais perdu ses facultés directrices, mais n’emprunte plus le masque sévère du chef. Le monarque dominateur, tenant virtuellement les parties nobles de tous ses sujets au creux de sa paume, a laissé la place à l’eunuque rassemblant toutes les compétences dans une réunion de travail. La formule a l’air peu flatteuse, d’accord. Mais que les concernés songent qu’elle les place à l’abri de toute accusation de harcèlement sexuel ! Bon à prendre, dans une ère ou les attributs virils sont désormais portés par la loi…

Si l’émotion semble, chez les décideurs, avoir laissé la place à la raison, il n’en est rien. Les cortex géniaux parviennent certes à des situations stables et enviables, mais les décisions sont toujours prises par les meilleurs politiciens, aidés des plus habiles médiateurs. Politique, médiation, ce sont bien les caractéristiques de l’intelligence émotionnelle. Elle seule peut établir une coopération entre génies de l’analyse, entre cerveaux tellement spécialisés que certains assimilent l’empathie à une envie d’uriner plus facultative.
L’avenir de la hiérarchie dans l’entreprise ne repose plus sur l’ordonnateur mais le coordonnateur. Un peu moins de testostérone, un peu plus de tension rieuse sur l’orbiculaire des lèvres, un oeil qui happe vos tripes par la dilatation et le rétrécissement de sa pupille… l’intelligence émotionnelle sait fabriquer les deux modèles.

*

L’automatisation profite-t-elle à l’humanité ?

Les automatismes ont remplacé beaucoup de tâches humaines et ont déplacé les travailleurs vers des postes où la machine se révèle (pour l’instant) moins adaptable à la variété des situations. Cela ne touche pas que les manuels mais aussi les cadres, transférés de la production à l’information. Un nombre étonnant de professions intermédiaires ont surgi du néant dans les entreprises, toutes devenues indispensables alors qu’aucune n’existait il y a une cinquantaine d’années. L’économie a certes connu une croissance régulière, mais une simple progression des chiffres aurait pu être contrôlée par des machines à calculer. Ce qui a explosé est la compétition. Il ne suffit plus qu’une machine fabrique un « bon » produit pour qu’il se vende, il faut, par derrière, tout un appareil de politiques, d’influences et de mensonges pour qu’il parvienne au succès, travail dont seuls les hommes sont capables, parce qu’il faut s’opposer à d’autres hommes. Le résultat d’une lutte entre machines serait couru d’avance ; la compétition entre les hommes est toujours incertaine. La raison première expliquant qu’il existe encore un si vaste marché professionnel est le Pouvoir, et sa fille Compétition : une certaine méfiance est de mise, si l’on veut couper la gorge à ces tyrans…

*

Quelle porosité pour le filtre culturel ?

Devant une évolution aussi désolante, nous parlons volontiers de « déshumanisation » du travail. C’est une évidence pour les gens qui voient l’homme comme un être fondamentalement coopératif. Par contre, pour ceux qui ont grandi dans l’atmosphère de l’ultra-libéralisme individuel, c’est la normalité. Ainsi les « inadaptés » au nouveau monde du travail sont les anciens, habitués à la coopération, la convivialité, la transmission bénévole du savoir, tandis que les jeunes sont persuadés que tout se paie… et ont une place à gagner.
Nous en avons la démonstration en regardant un pays plus avancé dans cet ultra-libéralisme, les Etats-Unis, où le monde du travail donne l’impression à des européens d’être peuplé de robots humains parfaitement fonctionnels, très expressifs, même bien davantage que l’espèce de chez nous, mais comme s’il n’existait aucune âme intime où ranger et affiner un peu de ces expressions.

Dans une économie mondialisée, il semble impossible de cloîtrer son monde national du travail. Sa porosité aux techniques de management importées des pays utilitaristes le rend vulnérable aux bouleversements de la confrontation avec une culture qui n’y est pas préparée.
Nous devinons facilement, devant le rôle de l’âge dans ces difficultés, l’importance cruciale du système éducatif : s’il est en retard par rapport aux évolutions du travail, il crée une génération d’inadaptés. Il devrait même prévoir de telles évolutions, alors qu’en France il ne change que sous la pression des tourmentes déclenchées.

La question principale est : faut-il entériner ces influences, et porter son action sur la formation des jeunes générations en conséquence, ou faut-il résister, village gaulois perdu au sein de l’empire utilitariste, décidé à préserver sa vision humaniste ?
Voyons déjà quelles sont les voies possibles de résistance : deux catégories se dégagent :
L’une est l’exportation, la promotion de l’humanité à la gauloise. Cet angle d’attaque a eu jusqu’à présent des résultats assez piteux. Le français ne semblait pas connaître d’autre méthode que la persuasion. Il « sait ». Son mode de vie est le meilleur. D’ailleurs regardez : il n’est pas râleur le moins du monde… Il existe des méthodes de propagande plus subtiles, d’ailleurs copiées sur l’efficace machine médiatique américaine : les films vantant d’une façon accrocheuse la gamme étendue des passions françaises, de la sensibilité délicate d’une Amélie à la verve d’un Cyrano. Une méthode est sous-employée : la peur. Exemple : la caricature de la société utilitariste. Un scénario classique effraie le spectateur avec des machines s’emparant du pouvoir, ou des décideurs sans scrupules faisant ressortir l’humanité des protestataires. Mais fort peu placent l’ensemble de la chaîne sociale dans la situation d’une ruche numérisée et débarrassée de toute émotion, de par la volonté générale. Seuls quelques oeuvres underground en font leur miel, d’une façon trop invraisemblable pour véritablement toucher les consciences. Les gens ne sont effrayés que par les futurs à portée de leur anticipation.

L’autre catégorie de résistance est la mise en place d’un « filtre » national entre les pressions économiques et la culture locale. Cela fonctionne assez bien dans les pays scandinaves, qui gardent une tradition communautaire bien différente des nord-américains sans que cela nuise à leur économie. En France le consensus est moins enthousiaste vis à vis du filtre : une grosse moitié le souhaite, une petite s’y oppose, attachée au libéralisme. La droite libérale prend facilement le dessus en faisant miroiter les vitrines de la libre concurrence et craindre le poids étouffant de l’assistance.
Car le filtre protecteur de la culture locale implique certains renoncements : si l’on se coupe de la course à la performance par les techniques qui adaptent l’humain à l’entreprise et non le contraire, il faut accepter une stagnation ou une décroissance de la productivité, et donc le partage de fruits plus rares. Il faut diminuer sa consommation, ses prétentions, réparer au lieu de racheter…
La gauche politique française a voulu courir plusieurs lièvres à la fois en réclamant autant la liberté des flux migrateurs que le partage des fruits du travail. La différence des français par rapport aux scandinaves est qu’ils ne se sentent plus une culture. Héritage d’un passé colonial et de penseurs de gauche à courte vue, l’immigration fut trop rapide par rapport à la capacité d’absorption et de métissage de la société locale.
Résultat : d’une solidarité acceptée, désirée, la France est passée à une solidarité imposée, étatisée. C’est seulement par cette faille catastrophique du système français que l’ultra-libéralisme anglo-saxon est parvenu à s’infiltrer et à coloniser le monde local du travail. La résistance au « chacun pour soi » s’est amoindrie par le fait que le « un pour tous » ne fait plus recette.
Faut-il alors arrêter de l’enseigner à l’école pour mieux préparer les futurs employés à l’enfer « individutilitaire », ou continuer à distribuer la potion magique pour résister à l’envahisseur ?

Notons que la next-generation, préoccupée de créer sa place et de s’alimenter en électronique et en médias, ne s’intéresse guère à la question. La philosophie est en perte de vitesse : après s’être accoudée un temps au comptoir, elle se pratiquera bientôt en fauteuil roulant, l’assistance assoupie admirative devant l’énergie de l’orateur à la béquille brandie !

*

Pour finir, une série de questions ouvertes, pour les héros parvenus au terme de cette lecture !
— Comment prendre en charge les psychopathologies du travail ?
— Quelle(s) méthodologie(s) pour la science médicale de ville ?
— Quelle(s) structure(s) pour articuler l’entreprise médicale libérale ?
— Nouveaux centres de pouvoir ou démocratie participative ?
— Quel peut être un plan de carrière pour un libéral ?
— Pourquoi un médecin doit-il être dé-puté ? Il était pute, avant ?

*

(1) Lire « L’Homme Polyconscient »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *