Assurance et intelligence : une anecdote

Une jeune fille, Adeline, entre au collège. Elle présente des difficultés d’apprentissage devenues criantes à la fin du primaire. Son passé est particulier : sa mère toxicomane a poursuivi sa consommation sans frein pendant toute la grossesse. Le développement physique d’Adeline a été parfaitement normal ; par contre son cerveau « imprime » difficilement ; toute mémorisation demande plus de temps, ne « tient » pas si on la précipite ; chaque réflexion s’éternise. Il faudrait à Adeline deux années scolaires quand les autres en font une. Mais elle se trouverait entourée de gamines alors que sa conscience sociale, elle, qui ne sollicite guère la mémoire, progresse normalement. Adeline profite heureusement d’une classe adaptée. Bilan orthophonique, pédo-psychiatrique, ophtalmologique, et IRM cérébrale : tout est normal. La prise de conscience de ses limitations a éteint un peu vite l’insouciance infantile d’Adeline. Devant cette perte de chance qui semble très neurobiologique, je lui fais essayer la Ritaline, à faible dose pour profiter des effets amphétaminiques plutôt que de la régulation de l’humeur, remarquablement égale chez elle.

C’est un succès indéniable. Elle se retrouve en tête de classe, alors qu’elle n’arrivait à prétendre, jusque là, qu’à la moyenne générale. Précisons qu’Adeline, si elle n’était pas opposée au médicament, montrait un emballement moins évident que ses parents un peu désespérés. Un effet placebo est peu probable. Je recommande à Adeline d’arrêter le traitement le week-end et pendant chaque période de vacances afin qu’elle puisse juger, dans la mesure du possible, de la différence.
Elle a pris la Ritaline pendant deux ans, gardant d’excellents résultats dans sa classe adaptée. Le niveau général de celle-ci restait toutefois trop inférieur à celui des classes normales pour qu’un retour à celles-ci soit possible, sauf au prix d’un redoublement… mais combien d’autres risquaient de survenir par la suite ?
A la rentrée en quatrième, Adeline, plus par négligence que par réticence, ne reprend pas la Ritaline. Elle revient à ses résultats moyens. Je discute avec elle, seul à seul, de ses souhaits : malgré la baisse de ses performances, je la sens encore moins motivée par le traitement qu’au début. On laisse tomber.

Adeline a préféré, à une place améliorée par le médicament, être « normale » en ne prenant rien. L’étiquette de handicap, apposée par la Ritaline, est pour elle plus pénalisante que le retour à sa position « naturelle », dont au moins elle est propriétaire.
Une belle démonstration de la prédominance de l’assurance sur l’intelligence.

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