La maladie de Sachs : le protecteur et le conseiller

La maladie de Sachs : je viens seulement de voir ce film et n’aurais pas fait un post pour la performance cinématographique. La critique n’ayant rien d’autre à offrir qu’un gain de conscience, je n’en décelais pas ici. L’indulgence serait de dire que l’oeuvre remonte aux années 90. Mais elle ressemble à un film des années… 60, pas de ceux conservés précieusement sur son disque dur. Un message existe dans l’histoire, mais il n’est pas délivré. Le médecin doit « tenir », a-t-on l’impression, sans que l’allure du prophète muet, prêt à la crucifixion, joué par Dupontel, ne gêne le moins du monde.
Quel est le message ?

Le Dr Sachs tentait d’être le protecteur de tous ses patients. Tâche insurmontable, menant inéluctablement au burn-out, vampirisante, pour la seule raison qu’elle ne provoque en rien un gain de responsabilité et d’auto-organisation chez les protégés. Au contraire, le temps passé à « paterner » l’un se fait au détriment de l’autre. Plus « d’affamés de protection » viennent s’abreuver à la mamelle du protecteur, moins le lait de celui-ci devient nourrissant. Son impuissance devient aveuglante, et il chavire dans la dépression ou l’aliénation.

L’identification au Dr Sachs est facile. Héros anonyme du soutien aux petits comme aux grands, toujours disponible, chargé d’un trésor immense de responsabilité personnelle dans lequel il permet à tout le monde de puiser. La charge est certes valorisante quand on est récompensé par l’estime et les démonstrations affectives de ses patients. En même temps, quel bénéfice en tirent-ils, eux, à la fin de l’exercice ?
Ce bénéfice est un jackpot boursier quand la cible est en besoin évident d’assistance. Avec une mise en scène un peu plus nerveuse que « Sachs », quand le protecteur entoure de son regard solide la mimique désagrégée de l’anéanti par la vie, nous frôlons systématiquement la perforation cardiaque sous la charge de l’émotion !
Malheureusement les situations sont rarement aussi hollywoodiennes. Le médecin voit les querelles familiales sous l’angle du solliciteur ; comment prendre parti ? Si l’on soutient l’un, qui soutient l’autre, dans une affaire aux torts toujours partagés ? Doit-on se laisser choisir comme père remplaçant parce que la fille ou le fils n’arrive pas à s’adapter au vrai ? Faut-il se montrer gentil avec l’enfant gâté et capricieux qui mériterait plutôt d’être « astiqué » (1) ?

Le médecin, un père ? Disons un « parrain » — d’autant qu’il existe une pègre médicale 😉 —. Ce conseiller ne devrait-il pas être attentif à ne prendre la place d’aucun personnage essentiel de la vie du patient ? Sinon, en aidant le plus visible, il gâche la vie d’un absent. L’objectif est d’implanter un observateur à son image dans la polyconscience de son patient. Celui-ci, à présent, promenant partout son conseiller, devient personnellement en charge de sa vie, et non plus toujours dépendant de son référent. La question insidieuse, pour le médecin, est celle-ci : ai-je envie d’autonomiser mon patient ? Il est très facile, si l’on n’a pas ce désir, de pointer les faibles capacités de l’autre.
C’est peut-être le seul effet secondaire bénéfique, cependant, de la réduction des effectifs médicaux voulue par les comptables sociaux : nous disposons de suffisamment de candidats à guérir pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en garder une file de réserve en salle d’attente…

Quelques hoquets dans le scénario :
Le film oppose le soucieux Sachs à l’indifférent Boulle, son confrère dont le cabinet s’est vidé depuis l’arrivée de Sachs, grand vainqueur par K.O. empathique. Mais s’il n’existe plus de combat ? Plus de Boulle pour apporter du contraste ? Que le standard du médecin est le type perpétuellement charmant et disponible : la reconnaissance sera-t-elle toujours aussi vive, ou considérera-t-on ces qualités comme « allant de soi » ?
Un renversement scénaristique semble original : on entend en voix off des pensées de patients attentifs à l’état du médecin, occupé à sa tâche. Mais la chose est peu vraisemblable ; les patients sont avant tout préoccupés de leur maladie, d’une façon bien compréhensible. Le médecin n’apparaît pas comme un type à plaindre, ou s’il le montre, c’est qu’il devrait depuis longtemps être en vacances. Un patient se présentant avec son propre problème plus le désir de prendre en charge celui du médecin… devrait immédiatement visser sa plaque de thérapeute, même sans diplôme !
C’est vrai que Sachs a été créé à l’époque, mélancoliquement présente à l’esprit des confrères les plus mûrs, où les salles d’attente n’étaient pas combles en permanence, et où l’on venait facilement « voir » le médecin, avec un minuscule problème et une jolie envie de ragoter.

(1) expression calédonienne intraduisible sur un blog qui ne prône pas le recours aux châtiments corporels 😉

3 réflexions au sujet de « La maladie de Sachs : le protecteur et le conseiller »

  1. Le post n’a sans doute pas été beaucoup lu. Je m’attendais, sur un commentaire aussi désobligeant, à me faire reprendre sur un point très juste : que la tâche du cinéma n’est pas tant d’expliquer le quotidien que de l’enchanter de couleurs chatoyantes dont on est souvent distrait par l’habitude. C’est parfaitement exact. Justement c’est l’échec de Sachs : rester si près du quotidien et de l’explicatif que l’on ne saisit que trop bien toute la lourdeur de sa tâche.
    Au point que la chute, la compagne enfin trouvée, ne peut créer aucun enthousiasme salvateur : où, dans une vie si dévorée par le travail, Sachs pourra-t-il trouver un espace pour une relation fusionnelle ? La compagne ne peut qu’entrer en compétition avec tous les autres. L’attention se partage. L’amour, cette explosion volcanique, n’est permise que par le rétrécissement de la cheminée où circule l’émotion.
    Sachs, spécialiste de l’amour en groupe, saura-t-il se contenter d’une seule partenaire ?…

    Avez-vous connaissance d’un film sur les médecins, qui fasse rêver de devenir médecin ?

  2. Bonjour,
    je partage un peu votre avis sur Sachs (que j’ai vu il y a bien longtemps ceci dit) : j’avais raté le côté empathique / abnegation medicale… Le film m’avait laissée assez froide (dommage pour Dupontel, qui y avait mis ses tripes, comme d’habitude).

    En film qui donne envie d’etre médecin, pas d’idée. En film qui brosse cela vraiment bien: Il medico della mutua et sa suite, Il Prof Dr Guido Terzilli, primario della clinica villa Celeste convenzionata con le mutue, les deux avec Alberto Sordi, qu’on ne présente plus.

    Deux films qui brossaient une réalité italienne et médicale qui n’existe plus, mais les problématiques restent les mêmes. Et puis, si: ça peut donner envie de devenir medecin, remarquez…

    Saviglia

    1. On peut préférer en effet, au cinéma qui indique ce qu’il faut faire, celui qui balise ce qu’il ne faut pas faire, ce qui semble être le cas de ces comédies, introuvables sur le net en version autre qu’italienne : étonnant, vu le succès de « Il medico », record du box office italien l’année de sa sortie.
      Soit vous me donnez des cours d’italien, Saviglia, soit je suis contraint de continuer la « médecine évidemment commerciale de base » 😉

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