La liberté suit le cours du pétrole

L’essentiel : Liberté et libéralisme, mais est-ce de l’essentiel ?…

La liberté n’est pas un « droit » de l’être humain. Elle est un sentiment. Elle naît d’un état partiel de conscience, et disparaît en pleine conscience, comme tout sentiment. Parler de droit fondamental à la liberté est analogue à dire que nous avons un droit fondamental à jouir. Profiter intégralement de cette caractéristique n’est possible qu’en ramenant tous les aspects à soi, c’est-à-dire dans l’égocentrisme. Dès qu’intervient le moindre acteur extérieur, les conditions de notre liberté ou de notre jouissance commencent à être contingentées. Il n’est désormais possible de retrouver ces sensations qu’en rétrécissant notre conscience aux éléments du décor qui ne leur font pas obstacle. Le monde intérieur de notre liberté est un couloir dont la plupart des portes sont barrées. Est-ce bien la définition que nous imaginons ?

Probablement pas lorsque que l’on réclame ou que l’on lutte pour sa liberté. Une grande frustration nous prend en se promenant dans l’univers d’autrui, éventuellement plus richement décoré que le nôtre, et alors notre déplacement se ralentit, enchaîné par l’envie. Le degré de liberté de l’autre n’est pas réellement évalué, car nous nous sommes arrêtés à l’extérieur de sa vie, et les entraves de la jalousie ont empêché de pénétrer son couloir intérieur. Nous retirons de la comparaison, superficielle, avec notre propre univers, un espoir de liberté supérieure, alors que déjà, dans le processus, nous avons condamné bon nombre de portes supplémentaires de notre couloir de conscience. Comparer, agir, est se focaliser sur certaines pensées et se fermer à d’autres, selon des critères qui ne sont pas « libres », c’est-à-dire dont nous serions « propriétaires », mais entièrement déterminés par l’expérience de jalousie que nous venons de vivre, la rencontre fortuite avec un autre, différent.

En utilisant la définition courante de la liberté, l’individu se crée une sorte de Salle au Trésor au fond du couloir. La pièce est vaste et fort bien équipée. Tout le confort technologique y trône ; une grande TV mange presque un mur entier ; les placards sont emplis de vêtements récents et élégants ; le frigo déborde de nourriture fine ; des hôtesses sexy déambulent pour satisfaire tous les désirs ; la plupart semblent transparentes si on les fixe d’un peu trop près : aïe ! oui, de plus en plus, elles sont virtuelles. Cet endroit luxueux n’a qu’un seul inconvénient : la porte en est, la plupart du temps, fermée. Pour qu’elle s’ouvre, il faut accepter de retourner à l’autre bout du couloir, qui débouche sur un gigantesque hangar : l’Usine. Nous y descendons par un minuscule escalier métallique, le long d’un mur encombré d’escaliers identiques, car une multitude de couloirs débouchent dans l’Usine. Nous y passons l’essentiel de notre temps, occupés à des tâches routinières, stimulantes au début, mais empreintes de monotonie croissante. Nous y restons dans l’attente que la Salle du Trésor s’ouvre à nouveau, sachant que plus nous restons dans l’Usine, plus la salle se remplit de richesses. Le soir, nous filons en courant à travers le couloir, passant le long de ses portes barrées sans les voir,
sans prendre la liberté d’en ouvrir une au hasard.

Le sentiment de liberté pourrait être mieux défini par l’impression d’être parvenu à « sa place ». L’inconvénient d’une telle référence est que notre place n’est déterminée qu’en apparence par notre bon vouloir. Nous sommes formatés depuis la plus petite enfance à éprouver certains désirs et espoirs. Notre destin est planifié par des parents, des éducateurs, des mythes véhiculés par des livres ou des films. Quand tout va bien, le plan est légèrement ambitieux par rapport au « raisonnable ». Parfois il l’est beaucoup trop, ou au contraire il est anémique, source de snobs et de loosers. Pendant ce temps, nous tentons d’y mettre une touche personnelle, grâce à tous les ingrédients que nous avons récoltés, hors de portée des « planificateurs » adultes. Ouf ! Un peu de hasard, ici, qui ressemble à de la liberté. Parce que, plus tard, dans l’Usine, nous n’avons plus l’occasion de l’exercer. Les tâches mentales qui nous sont réclamées empêchent toute « vacance » de la conscience. Le soir, elle se précipite dans sa Salle au Trésor, toxicomane au bord du manque. Elle n’a pas le loisir de réfléchir véritablement à la gestion de son existence, et les évènements de sa vie la prennent par surprise.

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Le libéralisme est l’élévation de la liberté au rang de principe politique. Classiquement, si l’on pose l’étiquette « droit fondamental » sur la liberté, le libéralisme devrait être le système politique basique entre les individus. Mais nous venons de voir que la liberté est un sentiment plutôt qu’un droit. La revendication, décryptée, est celle d’un accroissement du sentiment de liberté, plus efficace que l’application aveugle d’un « droit sacré ». Car l’exercice de la liberté a un prix, nommé responsabilité. Faire sauter les contingences qui brident notre liberté oblige à devoir rendre des comptes. Au médecin qui travaille « libéralement », affranchi des consignes, le tribunal demande la reconnaissance d’une plus grande responsabilité si l’exercice a entraîné un accident.

« Responsable » fait partie de ces termes trompeurs parce que recouvrant des sens très différents.
La responsabilité est l’auto-centrage du jugement de ses actes ; c’est la notion d’assumer son comportement, qui peut être éventuellement « irresponsable ». La responsabilité dans ce deuxième sens est le respect des codes de moralité générale. Mais l’on peut alors, si cette morale a un effet secondaire inattendu et défavorable, reporter la responsabilité sur la société, édictrice de cette morale, et se sentir « irresponsable » au plan personnel.
Enfin il existe un sens d’attribution dans « responsable d’une tâche » ; le travail peut être, lui aussi, irresponsable, tant sur le plan moral, que personnel pour celui qui l’exécute, puisque c’est un autre qui l’a décidée.
Comment la Justice pourrait-elle ne pas s’emmêler avec un terme pareil, pourtant au coeur de son action ?
Comment l’individu ne serait-il pas encouragé à choisir le sens qui l’avantage, quand on lui parle de sa « responsabilité » ?

Par un mécanisme de vases communicants, le renforcement de la conscience sociale vampirise la liberté individuelle, sans que nous le réalisions véritablement car cette panconscience est part intégrante de chacun de nos esprits, et éteint le besoin de sentiment de liberté.

Concluons que la liberté devient un luxe inabordable. Elle est une liqueur étourdissante, mais son coût en responsabilité atteint des sommets effarants.
La liberté, parmi les matières premières de nos sentiments, suit le cours du pétrole…

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