Faut-il torturer le terroriste ou terroriser le tortionnaire ?

L’essentiel : sous ce titre étrange se cache une expérience de pensée sur l’éthique.
-Un terroriste peut-il être torturé ?
-Les 3 lois de l’Humanisme
-Application à l’éthique médicale : jusqu’où peut aller la science ?

Un terroriste a placé une bombe à retardement menaçant la vie de centaines de personnes. Il est capturé par la police, mais refuse de dire où est la bombe. Est-il légitime d’enfreindre la norme (déontologique) proscrivant la torture pour sauver de nombreuses vies ? Une intuition (conséquentialiste) suggère que ce serait sans doute la meilleure chose à faire. Mais ne s’expose-t-on pas à des effets pervers, à rendre la torture acceptable ?
Dans une culture conséquentialiste (= utilitariste) comme les USA, le terroriste n’est pas davantage à la fête que dans un pays où la déontologie ne proscrit pas la torture : il est confié prestement au bourreau. Pas pour les mêmes raisons : aux USA parce que l’utilitarisme s’impose souvent à la déontologie, dans l’autre pays parce que « les droits de l’homme ne sont pas respectés », ce qui est en fait une déontologie aux règles différentes : l’on s’interdira par exemple de toucher un cheveu de la tête d’un membre de la famille, même s’il est coupable d’un acte délictueux, tandis que la torture est admissible pour le délinquant ordinaire.

Rappelons que l’archétype du conséquentialisme affranchi de toute déontologie était… le régime nazi.

Définissons les 3 lois de l’humanisme :
1ère : Les règles déontologiques ne doivent pas être enfreintes (tu ne tueras point…)
2ème : Les avantages conséquentialistes collectifs doivent guider nos actions (il faut sauver le maximum de personnes possible…)
3ème : Le bénéfice individuel motive notre comportement (j’agis à mon profit…)
Les 3 lois ne sont pas équivalentes, elles sont prioritaires : la 3ème ne peut s’exercer que si la 2ème est respectée, elle-même ne s’appliquant qu’après la 1ère.

Nous sommes donc contraints, pour conserver notre humanité, de nous soumettre à la déontologie. Mais regardons celle-ci de plus près : faut-il accepter les règles qu’elle édicte avec le même fanatisme en toutes circonstances ? Autrement dit, peut-on prendre quelques libertés avec l’éthique quand la situation l’exige ? Après tout, la vie de centaines de personnes est en balance avec les droits fondamentaux du terroriste.
Le talon d’Achille de la déontologie est le manichéisme. Quand elle fait sa « tête de mule », elle peut être aussi bien le moteur d’un grand idéal, que perdre tout son pouvoir. L’éthique est un guide, pas un garde-chiourme stupide. Elle sert à confectionner des protocoles, c’est-à-dire des plans utilitaristes influencés à chaque étape par la considération éthique : est-ce que, pour réaliser cet objectif, nous avons choisi l’option la plus conforme à la morale sans perdre dramatiquement en efficacité ?

« La torture est interdite » nous fait entendre le poids d’un sacré qui interdit d’entrer dans les détails. Le sacré est la manifestation du manichéisme moral. Il est important dans le langage collectif, s’intègre aux idéaux véhiculés par la panconscience, ce gendarme social intégré à la conscience de chacun d’entre nous. Le manichéisme est efficace dans un scénario où le terroriste a déjà perpétué son acte : des centaines de victimes sont à la morgue. A quoi sert de le torturer ? C’est une vengeance. Un sentiment fort mais inutile. L’éthique doit avoir la puissance nécessaire pour lui faire barrage.
Mais dans le scénario initial, le manichéisme n’est pas applicable. Les centaines de vies ne sont pas mises en balance avec la torture d’un innocent, mais de leur meurtrier volontaire. Deux règles déontologiques s’opposent : « tu respecteras les droits de l’homme » et « tu ne tueras point ». Peu importe à vrai dire qu’il existe une ou des centaines de victimes : la 2ème règle l’emporte et annule le barrage déontologique : la 2ème loi, conséquentialiste, peut s’appliquer : tous les moyens sont permis pour sauver les futures victimes.

Notre exemple est assez tranché pour que l’on puisse laisser agir le bourreau comme il l’entend. Cependant, les situations courantes sont plus nuancées. La déontologie laisse rarement un tel boulevard à la nécessité utile. Elle tentera de s’incruster même dans le cas du terroriste, par un protocole : ce peut être l’emploi de la force sans la douleur, par exemple le droguer pour le placer dans un état docile, lui faire vivre une expérience hallucinogène qui bouleversera l’état de conscience qui le fait résister à avouer. Ou bien utiliser la douleur, mais d’une façon qui ne laisse pas de séquelles physiques. Utiliser ces méthodes successivement selon leur rapport agression / efficacité. Trop souvent, les différents aspects d’une situation sont confiés aux mêmes têtes. Difficile de concevoir seul la meilleure action utile tout en respectant l’obligation éthique, puisqu’elles sont contradictoires. Il faut des « champions » de chaque impératif, le déontologiste ayant le mot final à chaque étape en vertu de la première loi. Le conflit, inévitable, n’est pas un handicap mais une nécessité. Toute société qui laisse torturer sans protester est en train de perdre son âme. Si le protocole se révèle au final efficace — des centaines de personnes ont été sauvées —, l’entorse au sacré est entérinée. S’il est inefficace — des centaines sont tuées —, l’utilitarisme sort renforcé et l’éthique devra faire de plus grandes concessions la fois suivante. Si le protocole n’est pas respecté, quel que soit le résultat, le tortionnaire doit faire face à un tribunal de conscience.

*

Voyez comme il est possible d’être retors : avec un léger changement de casting, nous avons à présent le scénario suivant : un chercheur veut travailler sur l’embryon en promettant de sauver des milliers de vies. Mais la déontologie interdit de toucher à l’embryon, touché par le sacré. Est-il légitime, pour le chercheur, de s’en affranchir ?
Emportés par l’exemple précédent, nous sommes tentés de répondre oui. Mais nous sentons confusément qu’il existe des différences. Deux sont importantes à considérer :
« Sauver des milliers de vies » est tendancieux, puisqu’en l’absence d’intervention elles vont suivre leur destin normal. Le scénario serait fondamentalement différent si la recherche concernait une nouvelle maladie tueuse, prévue envoyer, bien en avance, une foule de gens ad patres, au risque d’engorger l’accès au Paradis.
L’embryon, incapable de pensée quand il est encore réduit à quelques cellules mais personne en devenir, est-il aussi sacré qu’un adulte réalisé ? Nous avons du mal à répondre à cette question. L’adulte se soumet bien volontiers à des recherches quand c’est nécessaire, mais il exerce un choix. Même quand son intégrité future est menacée, une situation présente grave le fera accepter. Un cancéreux se prête à des expériences dangereuses. Qu’en est-il de l’embryon ? Comme il est incapable de penser mais possède un futur, nous sommes obligés de transposer sur lui notre attitude d’adulte, qui est celle-ci : si j’ai un avenir, je ne veux pas l’oblitérer ; si je n’en ai pas, j’accepte de rendre service au plus grand nombre.
Dans cette décision, nous respectons la hiérarchie des 3 lois : l’absence de tout avenir à l’embryon efface la règle déontologique « tu ne tueras point », puis l’utilitarisme s’exerce : la recherche sauvera des milliers de vies.

Mais alors, pourquoi ne peut-on faire librement de recherche sur les embryons non viables ?

Précisons que les comités d’éthique refusent, en toute cohérence, la recherche sur l’embryon fabriqué in vitro : cette création n’est pas seulement celle d’une cellule stupide, mais d’un avenir, et on ne peut le réduire à son absence très temporaire de pensée. Le créateur est investi de la responsabilité de cet avenir. C’est le meilleur argument des adversaires de l’avortement : on ne peut rendre l’intérêt de parents déjà adultes supérieur à celui d’un être encore absent qu’en rétrécissant sa conscience au présent.
Par contre, les mêmes militants anti-avortement sont-ils logiques en refusant la recherche sur l’embryon mort, à partir du moment où la sensibilité sociale admet que l’avortement ait été pratiqué ? Non. Ce sont deux affaires indépendantes.

Notons qu’il existe une exception à la recherche sur l’embryon fabriqué in vitro : si elle débouche sur une amélioration de la procréation médicalement assistée et de la santé des bébés ainsi conçus, elle devient une recherche pour l’embryon et non plus se servant de lui. La déontologie peut ouvrir ses portes d’acier.

Il persiste deux réticences, l’une fragile, l’autre nettement plus solide :
Le sacré de la vie outrepasse encore le sacré de la conscience. Si l’embryon n’est pas viable, il n’accèdera pas à la sensation d’être. Il ne « souffrira » pas. Mais il persiste une religiosité de la vie dans les esprits, alors que la frontière entre le vivant et le non-vivant a disparu dans la science.
Les recherches concernent la lutte contre des maladies existantes, mais aussi des projets de manipulation de la nature de l’espèce : par exemple faire obstacle au vieillissement, le supprimer peut-être… S’agit-il encore d’un bénéfice, ou d’un danger pour l’humanité ? Ces recherches sont clairement motivées par des intérêts individuels : l’immortalité ne sera certainement pas proposée à tous. Nous sommes sous l’impulsion de la 3ème loi : « j’agis à mon profit ». Mais la 2ème, l’intérêt collectif, est-elle bien respectée ?

2 réflexions au sujet de « Faut-il torturer le terroriste ou terroriser le tortionnaire ? »

  1. Bonjour,

    Une réflexion me vient à l’esprit:
    Que faire des membres de la « communauté financière » internationale dont l’attitude corresponds en tous points à la définition,à la fois de terroristes et d’escrocs ?
    Lorsque leurs actions,par l’entremise de ces « institutions internationales » que sont le FMI ou la Banque Mondiale,ont pour seul objet de soumettre des Peuples,de détruire tous leurs patrimoines publics ,structures de santé,d’éducation, (cf. les pays Africains,la Grèce,Haïti,etc…) ce sont eux,les véritables terroristes…Et il conviendrait de trouver un moyen efficace de les terroriser.

    Doit on autoriser la torture pour leur faire expier leurs fautes..?

    Quant aux autres « terroristes »,ceux que les « médias » nous présentent,et qui se font réellement exploser comme des bombes humaines,qui les conditionne,qui finance ?

    (Al Quaida=La Base en Arabe,la « data base »,base de données des terroristes formés et financés par la CIA pour combattre l’Armée Rouge en Afghanistan…)

    Alors,bien sûr,discourons sur le Sacré,c’est important.

    Voila,juste une réflexion , et ça fait du bien de le rappeler…

    1. Décortiquer l’éthique a de multiples applications pratiques, en particulier dans l’actualité. L’objectif de l’article est d’identifier ces rouages afin de clarifier la démarche éthique. Autrement, on constate avec surprise que les avis des gens sont très contradictoires ou indécis dans des situations où ils devraient converger, ou encore on s’aperçoit que la réponse donnée spontanément n’est pas finalement la meilleure, comme dans le dilemme du wagon fou.

      Les décideurs internationaux sont effectivement condamnables quand ils se réfèrent au seul utilitarisme, ou emploient une déontologie qui n’est pas celle du commun des mortels, sujet traité également à la fin des lambeaux du pouvoir.

      Enfin il est réellement important de discourir sur le sacré, parce que sa définition est justement de ne jamais être regardé de près. Or il est toujours utile de vérifier s’il n’y a pas meilleur endroit où le placer.

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