Les lambeaux du pouvoir

L’essentiel : suite de Peut-on sauver le soldat généraliste ?
Je ne fais aucune différence entre généraliste et spécialiste. Les médecins souffrent d’une famine de pouvoir. C’est moins visible chez le spécialiste parce que son domaine de compétence est plus étroit et protégé, particulièrement les examens techniques. Mais cela touche l’ensemble de la profession. Le médecin est devenu un petit employé de la santé, revers de la codification de la pratique qui a transformé un art en algorithmes diagnostiques que chacun peut trouver sur internet, et ce n’est qu’une affaire de temps avant qu’ils soient correctement compris et utilisés. Le conflit entre généralistes et spécialistes est celui d’une meute de loups qui se disputent les derniers lambeaux d’un mouton (le Pouvoir) déjà tondu jusqu’à l’os.

La désaffection du médecin pour une activité libérale ne vient pas d’une pénibilité accrue du travail mais d’un effondrement de la gratification que l’on en tire. Ne nous leurrons pas : les patients ont parfaitement conscience de la valeur, en chute libre, de l’acte médical standard : renouvellement d’une ordonnance de chronique, crème pour un bouton, anti-inflammatoire sur une douleur, vaccin ou certificat, antibiotique pour un mal de gorge. Tout cela va très vite et ne justifie pas dix années d’étude. La compétence du médecin est gâchée… mais il faut quand même la payer. Si l’argent sortait de la poche des patients, les salles d’attente seraient désertes. L’amabilité des patients est encore présente — le tampon du médecin reste obligatoire —, mais l’estime a terriblement pâli. Le médecin subit un jeûne prolongé de l’admiration qui, au siècle dernier, le faisait sortir de chez lui à toute heure de la nuit, sans trop grommeler.

Croit-on sérieusement que la revalorisation du C d’un euro, défendue chaque fois avec acharnement, va régler un tel problème ?
Ne va-t-elle pas au contraire dévaloriser un peu plus dans l’esprit des patients un acte médical déjà vidé de son âme ?

Pourtant, le médecin n’a pas l’impression de faire des choses inutiles. La prévention représente une part croissante de sa pratique, par malheur d’intérêt nettement moins apparent auprès du patient que le soin des maladies avérées. A l’évidence cette partie du travail devrait faire l’objet d’une rémunération salariée par l’organisme social qui tient à voir ces facteurs épidémiologiques pris en charge, et non d’un paiement à l’acte par un bien portant qui a des factures plus urgentes à régler.
Il est inutile, même aliénant, de vouloir inquiéter un patient avec le spectre des risques, davantage que le médecin ne l’est par ses analyses de cohorte. Le patient doit s’inquiéter moins que son conseiller. Sinon c’est la fin certaine de tout esprit d’aventure dans sa vie. La médecine est parvenue même à déclencher une nouvelle maladie, extrêmement handicapante : l’anxiété pathologique vis à vis du risque. Le patient s’inquiète de tout, bien au-delà de la crainte du médecin lui-même, parce qu’il n’a pas les éléments pour graduer son anxiété.
Voici le médecin obligé de rétrécir son niveau de conscience : un tel patient est malade de son espoir d’échapper à la maladie, cercle vicieux sans échappatoire greffé par la médecine elle-même, mais il remplit considérablement son tiroir-caisse. L’affaire est vite balayée sous le tapis de l’inconscient.

Si l’on pouvait espérer que le médecin accède au palier de conscience lui permettant d’observer son propre mal-être, il serait possible de commencer à en analyser les causes historiques. C’est l’objet principal de l’article suivant. Voyons un aperçu des conclusions :

La médecine EBM (fondée sur les preuves), comme le principe de précaution, sont des créations que l’on peut croire au premier abord issues de « bons sentiments ». Pas du tout. Elles sont un produit intégral de la raison. Elles témoignent d’une méconnaissance grave de la nature humaine, qui est une négociation permanente entre émotion, mère de l’éthique, et raison, mère de l’utilitarisme. Elles sont un exemple de gestion utilitariste exclusive, qui s’affranchit des barrières déontologiques, sujet traité à propos du dilemme du wagon fou. C’est une version insidieuse d’un scandale du sang contaminé, où les motivations utilitaristes sont justifiées mais l’éthique négligée. Une version beaucoup moins perceptible au public parce que les médecins font écran. Qui va aller dire à ces grands scientifiques qu’ils font fausse route avec leurs cohortes, que je veux un traitement personnalisé ?
La déontologie est le garde du corps de l’émotion. Elle ne doit pas disparaître des sphères décisionnaires, sinon nous sommes parvenus à l’ère de Matrix, dirigés par des pseudo-machines à visage humain, et alors autant mettre à leur place de vrais ordinateurs, dont les algorithmes feront moins d’erreurs.

La même évolution guette le médecin. Soit il continue à distribuer un produit déshumanisant, le soin de cohorte testé en laboratoire (pas très indépendant) et emballé pour l’utilisation individuelle, et il devient un épicier dénué de toute réelle spécialisation, promis à être remplacé par un distributeur automatique. Soit il réenchante son métier en retravaillant ses côtés artistiques, ce mélange d’empathe, amuseur, figure paternelle, illusionniste, seuls efficaces sur le mal-être des gens, qui prédomine de plus en plus sur des maladies physiques en voie de disparition (surtout si l’on considère que le vieillissement n’est pas une maladie).

Suite : Désolé, on ne prend plus les CB

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