L’essentiel :
-Quel est le rôle du sommeil paradoxal ?
-Pourquoi l’inconscience ?
-Vie et mort des rêves
-Le chat ne rêve pas de sexe
Le sommeil paradoxal est prédominant chez le nourrisson, se raréfie chez l’adulte. On lui prête un rôle de maturation du système nerveux. Plus précisément il servirait à « l’encodage » des réseaux neuronaux, sous des ordres quasi-exclusivement génétiques chez l’embryon.
Chez l’adulte, que devient cette fonction ? Les réseaux sont en place ; la génétique a laissé son empreinte. Ne restent plus que les données nouvelles fournies par l’environnement à traiter. Le sommeil paradoxal reste indispensable chez l’adulte, comme le montre le phénomène de « rattrapage » après privation. Considérons trois hypothèses :
1) Pendant le sommeil, le cerveau digère les nouvelles informations glanées en éveil, les intègre à son plan existant.
2) Le cerveau recrée au contraire le plan d’origine, dans un mécanisme conservateur, pour éviter que les expériences quotidiennes changent les comportements trop abruptement. Ce serait l’origine de l’expression, après un stress, que « dormir fait du bien ».
3) Le cerveau ne se contente pas d’adapter ses comportements, il met au point des stratégies nouvelles par rapport au vécu du jour. Car en éveil ses capacités sont accaparées par l’exécution du plan « habituel », c’est-à-dire du comportement stéréotypé choisi dans ces situations — contraintes qui concernent les règles de conduite et non les actes eux-mêmes, en apparence très variés selon le contexte —.
Certes le cerveau raisonne, en éveil, pour améliorer ses choix : il réfléchit parfois intensément pour trouver la solution. Mais c’est coûteux en termes de temps et de ressources mentales. Dans une situation critique, cela peut être fatal, alors qu’un réflexe adapté nous aurait sauvé.
Qui nous dit, de surcroît, qu’une idée lumineuse survenue en éveil n’a pas été préparée de longue date par un travail nocturne inconscient. Après tout, pendant le sommeil, nos mécanismes mentaux n’ont rien d’autre à faire. Ils n’ont pas à adapter continuellement notre comportement à l’afflux incessant d’informations sensorielles. La nature a horreur de l’inutile. Pourquoi l’évolution nous aurait-elle imposé de dormir, de laisser un système nerveux fonctionnel dans une prétendue friche inconsciente ?
Les trois hypothèses ne s’excluent pas. Si la dernière, dont la séduction nous interpelle, est juste, c’est pendant le sommeil paradoxal que se construit la polyconscience, que s’étoffent nos représentations, que nous les personnalisons et nous les approprions, à partir des modèles rencontrés en éveil.
La perte du sommeil, avec l’âge, ou une mauvaise hygiène de vie, serait aussi un coup d’arrêt à l’évolution de notre caractère. Elle nous empêcherait d’accéder à toute adaptation en profondeur.
*
Pourquoi la réorganisation pendant le sommeil paradoxal doit-elle être inconsciente et comment opère-t-elle au niveau neurophysiologique ?
La réorganisation ne peut s’effectuer que « entrées-sorties » coupées, c’est-à-dire en l’absence de tout afflux sensoriel et toute réaction motrice volontaire. La conscience étant l’état actif de mise en corrélation des entrées et des sorties, doit être abolie.
Mais alors, en l’absence de stimuli environnemental et dans le calme physiologique nocturne, qu’est-ce qui induit le fonctionnement des circuits corticaux ? C’est le rôle des neurones « oscillateurs » dans le pont cérébral, qui génère les ondes PGO caractéristiques du sommeil paradoxal. Ces neurones « branchent le courant » de la machinerie cérébrale, pour intégrer les expériences de la journée et faire construire des plans alternatifs de comportement, sans donner d’incitation précise. Tandis qu’en période d’éveil, la puissance énergétique provient des zones instinctives, avec des ordres plus impératifs.
Remarquons que nous tendons à répéter le même rêve. N’est-ce pas en faveur d’un rôle stabilisateur des schémas par le sommeil paradoxal, plutôt que l’invention de nouveaux ?
L’invention n’exclue pas la nécessité d’une stabilisation. Ces processus sont une survivance de la vie foetale ; ils sont plus longs à s’imprimer que les expériences du vécu. Ces dernières mobilisent davantage de ressources cérébrales ; elles sont mémorisées avec l’étiquette « réalité », laissant une empreinte proéminente sur le comportement.
Les inventions du sommeil sont en fait de nouveaux assemblages de schémas comportementaux existants ; ils sont plus lents à se mettre en place, se répètent, puis tendent à disparaître définitivement, soient parce qu’ils se sont révélés inutiles, soit au contraire parce qu’ils ont été « adoubés » par la conscience grâce aux succès obtenus, et font partie maintenant de ses schémas les plus stables, ceux que le sommeil n’a plus besoin de conforter.
Cela correspond à notre perception des rêves : notons d’abord que malgré leur étrangeté, leurs côtés terrifiants, ils ne nous gardent pas vraiment bouleversés, sauf pendant les premiers instants de l’éveil. De telles histoires, si elles étaient réelles, s’inscriraient profondément dans notre mémoire. Mais nous voyons bien que, sans effort d’oubli de notre part, ce n’est pas le cas. En l’absence de pathologie mentale, elles s’estompent de plus en plus vite à mesure que notre représentation du monde s’étoffe et se stabilise. Ce ne sont que des scénarios possibles, rien ne dit qu’ils seront un jour tournés, et certainement jamais pour les plus horribles, nous rassure notre conscience éveillée, détentrice de la mémoire du réel.
Les rêves précis, répétitifs, finissent toujours par s’évanouir et nous ne les refaisons plus jamais. Ce sont les personae les plus fantomatiques de la polyconscience, qui apparaissent, comme les esprits des morts, et disparaissent si le monde réel ne s’intéressent pas à eux. Emettons l’hypothèse facile que l’occultisme entier provient de ces spectres.
*
Le chat, à la différence de l’homme, ne rêve pas de sexe. Comment en a-t-on connaissance ?
Les chats n’ont pas répondu à une interview. Peut-être auraient-ils du faire cet effort, pour éviter à certains d’entre eux de se faire détruire les noyaux locus coeruleus du pont cérébral, ce qui lève l’inhibition motrice pendant le sommeil paradoxal : le rêve prend alors les commandes du corps comme en plein éveil. Il devient facile, en observant les mouvements d’un être aussi simple que le chat, de deviner la teneur de ses rêves. L’on s’est aperçu ainsi que la sexualité ne fait pas partie du répertoire onirique du chat, contrairement à l’homme. Le chat poursuit une proie, fuit un agresseur, se mordille pour attraper des parasites fantômes, joue avec une balle, mais ne copule pas. Quel renseignement tirer de cette différence avec le lubrique homo sapiens endormi ?
Peut-être le chat ne connaît-il pas de frustrations sexuelles notables. Les attentes déçues ne sont-elles pas ce qui incite à une reprogrammation nocturne des comportements dédiés ? Une hypothèse plausible, si la sexualité du chat obéit à des règles simples, ataviques, peu susceptibles d’amélioration par un comportement volontaire.
L’une des caractéristiques de l’homme serait alors son taux de frustration sexuelle, et il passerait une part significative de ses rêves à essayer d’arranger la situation. Nous rencontrons, la nuit, une marieuse qui nous met la main dans celle des partenaires les plus désirées. Vite, un somnifère !