Décodage biologique et comportemental

Abandonnons l’idée d’un génome ou d’un environnement qui nous programment de façon précise. Ce qu’ils tracent dans nos processus physiologiques est une vallée — la structure d’un chemin préférentiel —, mais aussi la capacité à s’écarter du centre de la vallée et en remonter les pentes, pour finalement y retomber si le vertige nous a pris, ou éventuellement passer la crête et changer de vallée.
Une autre analogie est d’imaginer notre comportement comme une balle attachée par un élastique à un train miniature qui suit le rail du programme génétique. Sous l’effet des obstacles du décor, la balle rebondit, heurte, s’écarte et tend de plus en plus fort l’élastique, qui la ramène finalement sur le chemin imposé si aucune amélioration des conditions initiales ne survient. Par contre, si la position excentrée de la balle produit un bénéfice évident, c’est-à-dire qu’un comportement inhabituel se révèle gratifiant pour l’individu, l’élastique casse, et la balle se retrouve captée par un autre train, cheminant sur une voie nouvelle, reliée par un élastique régénéré, et reprenant ses soubresauts, autant curieux qu’imposés.

Pour sortir définitivement du raisonnement « one-way » qui a paralysé longtemps la recherche, il faut supposer en logique « two-ways » que le nouveau chemin guidant les oscillations de la balle laisse une empreinte retour sur le codage de notre comportement, c’est-à-dire notre librairie génétique. C’est le rôle de l’épigénétique. Réfrénons quand même certains enthousiasmes : les évènements de notre existence ne peuvent pas être enregistrés de cette façon, comme si les gènes recélaient une capacité de stockage identique à celle de notre mémoire. On ne peut pas trouver sur la configuration épigénétique les séquelles d’un traumatisme de la vie, mais plutôt des tendances comportementales modifiées par lui. Chez un descendant, le codage génétique de l’attitude préférentielle dans une situation identique en sera altéré, mais cela reste une direction très générale, que beaucoup d’autres facteurs peuvent influencer. Le battement des ailes d’un papillon peut déclencher un ouragan… ou éteindre celui qui était prévu.

Un tel mécanisme de transmission entre générations va beaucoup plus loin qu’une couleur d’yeux ou les traits du visage. Il explique la parenté de comportement entre individus génétiquement liés, autrement que par le seul fait de grandir dans le même environnement. Il est atavique, grossier, antérieur aux effets de l’éducation. Peut-on dire que sa puissance de formatage est inférieure ? Si l’on reprend l’analogie de la vallée, il faut des efforts significatifs à l’éducation pour obliger l’esprit à franchir la crête, sinon il suit l’axe de la vallée. Si l’esprit est un champ labouré en sillons rectilignes et profonds par le tracteur génétique, la bande de saisonniers armés de simples bêches — nos professeurs et nos proches — peut peiner à changer cet ordonnancement.

Pourquoi le codage génétique du comportement est-il difficile à mettre en évidence ? La transmission directe par le langage, l’imitation des attitudes, offre des résultats plus rapides, plus fins et exacts. Quand les tournesols ont recouvert l’intégralité du champ, nous n’en voyons plus les sillons.
L’épigénétique est une survivance de l’adaptabilité des espèces aux ères antérieures à la conscience et à ses capacités inouïes de prendre le contrôle de sa propre organisation et de la reproduire directement dans d’autres esprits, sans passer par la duplication génétique.

La conscience a ajouté, aux élastiques épais de l’épigénétique, d’autres bien plus longs et souples, ainsi qu’une multitude de bifurcations pour nos balles-idées.

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