mai 262012
 

Le dilemme du wagon fou est intéressant à prolonger vers l’éthique médicale ; c’est une expérience de pensée simplifiée qui nous raccorde à des problèmes plus complexes de santé : si les moyens ne sont pas illimités, faut-il sacrifier un individu considéré comme perdu pour consacrer les ressources à améliorer les soins du plus grand nombre ? Doit-on privilégier la prévention ou le soin des maladies déclarées ? Faut-il accorder des moyens aux individus ayant des comportements volontairement suicidaires ou irrespectueux de leur santé ? Un enfant a-t-il plus d’importance qu’un vieillard ?
Les conceptions utilitariste et déontologique rivalisent pour s’imposer au médecin. En général, celui-ci utilise la solution qui émerge du dilemme du wagon fou : il sacrifie à la nécessité de l’utile tant que les gardes-fou déontologiques sont respectés. Mais ce n’est pas systématique ; le médecin libéral y est très attentif ; l’épidémiologiste et le politique, baignant dans la décision utilitaire, prennent leurs distances. Cela s’est traduit par des procès retentissants, où l’émotion populaire a condamné, pour un petit nombre de pots cassés, des décideurs pourtant cohérents dans leur gestion utilitariste. A l’inverse, la gestion « émotive » de la vaccination H1N1 a scandalisé les épidémiologistes par son gaspillage, alors qu’elle n’a pas heurté l’homme du commun.
Le jugement est compliqué par les nombreuses zones de flou affectant les frontières de la déontologie. Celle-ci est affligée d’une contradiction inhérente : ses règles n’admettent pas de dérogation mais elle mute en permanence avec l’époque et la culture. Si l’homme polyconscient vit facilement avec de telles ambiguïtés, le monoconscient prend avantage de l’un ou l’autre aspect : soit il est zélote de la morale, soit il en pointe les failles pour s’en affranchir.

Il est possible de contourner une règle morale quand on crée un niveau de conscience permettant d’en révéler les aspects discutables. Nous pouvons en faire la démonstration à l’aide d’arguments convaincants. Mais existe-t-il une règle totalement indépendante des autres ? L’ostéopathe ne travaille pas une articulation sans s’occuper des voisines, qui forment une chaîne ; de la même façon, les règles morales sont un ensemble en interaction. Bousculer l’une, quelle que soit sa médiocrité, n’est pas si simple si cela menace tout l’édifice éthique.
Une des règles les plus solides, par exemple, est le respect d’autrui. Comment y être attentif quand l’autre est un inconnu que l’on ne rencontrera jamais ? Comment gérer un effet sur le respect de l’autre s’il est une population entière, avec des résultats favorables à certains et défavorables à d’autres ? La seule réponse employée, fréquemment, est l’annulation de l’obligation de respect. Le décideur devient un champion dans un cercle utilitariste, et un monstre dans beaucoup de familles.

Il n’existe pas d’autre solution à ce dilemme que d’obliger le consensus à se faire dans l’esprit de tous, et à en faire la moyenne. Démocratie participative, selon les principes de la polyconscience : chaque individu doit laisser ses personae intérieures s’exprimer, en l’occurrence ici la panconscience utilitariste et les personae émotives, attachées à la préservation de l’autre à l’échelon individuel. Comme dans les différents scénarios du « wagon fou », les décisions varieront selon plusieurs facteurs propres à chaque situation ; dans une épidémie, compteront les morbidité et mortalité prédites, le type de population touchée, l’effort financier, les retombées économiques, les risques de rechutes… Il n’existe pas, ainsi, de « bonne » solution mais une solution « moyenne », que l’on peut dire « meilleure » pour une question de marketing… Quand toutes les personnes concernées ont participé, elles ont engagé leur propre part de panconscience, c’est-à-dire qu’elles ont reçu leur petite portion de responsabilité dans toutes les conséquences de la décision finale. Il n’est plus nécessaire alors de procéder au lynchage du décideur : la faute éventuelle sera débitée en d’innombrables parts minuscules de mea culpa, beaucoup plus faciles à digérer.

 Posted by at 11 h 15 min

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