mai 122012
 

Le fascicule annuel de la MACSF sur la responsabilité médicale, florilège d’affaires censé sensibiliser la profession sur les fautes médicales évitables, est sans doute en fait la propagande la plus aboutie pour faire abandonner ce métier. Non pas que les décisions des juges semblent injustes, mais les erreurs rapportées apparaissent tellement humaines, capables de se glisser aisément dans une journée de travail surchargée, que l’on ressent sourdement la présence de l’épée encore oubliée sur notre tête par cet étourdi de Damoclès, sauf à congédier la moitié de notre clientèle pour s’occuper de l’autre avec une attention obsessionnelle.

La seule bonne façon de travailler m’a été enseignée par mon patron, en consultation externe : sa célébrité était telle que le délai de rendez-vous pour le voir se situait entre 4 et 5 mois. Les patients avaient bien entendu vu plusieurs médecins entretemps si le problème était sérieux, et le diagnostic était déjà correctement balisé. Si le problème était mineur, il avait généralement guéri de lui-même, et la consultation — de politesse — consistait à le confirmer au patient, ce qui rehaussait encore la réputation du professeur.
Je n’ai pas encore mis en pratique, à ma grande honte, la méthode de mon mentor. Je continue à voir des patients malades, parfois en urgence le jour-même, et ils compliquent terriblement le bel ordonnancement des rendez-vous pris à l’avance. Qu’est-ce qui me prend de courir de pareils risques ? Comme il semble impossible d’appliquer l’Evidence Based Medecine aux imprévus du quotidien, dois-je plutôt donner systématiquement les rendez-vous dans 4 mois pour faire de la Médecine Évidente de Base ?

Ce que la MACSF ne liste pas, ce sont les innombrables plaintes, motivées par un accident thérapeutique imprévisible, qui n’aboutissent pas en une responsabilité du médecin, mais font quand même l’objet d’une procédure. Doivent-elles se présenter d’emblée devant le juge, déjà symbole d’une mise en accusation ? Voici une tendance propre à décourager ou à écourter, près de la retraite, bien des carrières. Une autre conséquence est la robotisation d’une profession qui va établir des check-lists d’après les « bonnes » pratiques, et ne se préoccupera plus de relation humaine ni de fournir d’autre information que les fiches standardisées fournies par les agences de santé. Les services empathiques deviendront « annexes » car ils risqueront d’empiéter sur le temps incompressible attribué à la check-list, même s’ils semblent plus utiles aux deux parties.

Quelles mesures pourraient éviter cette perspective orwellienne ? La création des CRCI (Commissions Régionales de Conciliation et d’Indemnisation des accidents médicaux) semblait prometteuse mais sont des structures trop lourdes et trop lentes pour la réalité quotidienne. 9 mois pour un avis, qui indique éventuellement la direction du tribunal : temps perdu. Une administration supplémentaire inutile, à remplacer par des médiations plus simples et suffisamment réactives pour qu’elles deviennent obligatoires avant recevabilité de la plainte.
La commission comprendrait 3 membres : un médecin pratiquant, un membre d’association de patients, et un juriste qui ne soit pas l’avocat de la victime. L’avocat a en effet des intérêts professionnels dans l’affaire, en sus de l’intérêt de son client, et n’est pas indépendant dans son jugement.
Ce genre de commission à trois fonctionne très bien, par exemple dans les litiges pour maladie professionnelle, quand la responsabilité du métier n’est pas avérée. Elle se compose d’un médecin du travail — qui soutient la position du malade —, un médecin de caisse — qui défend les règles administratives —, et un spécialiste de la maladie concernée — qui améliore l’éclairage physio-pathologique —. Le vote du trio, après discussion, permet toujours une décision, jamais imputable à la tyrannie d’un seul juge.

 Posted by at 18 h 15 min

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