mai 022012
 

Ce jeu de mots connu introduit un article sur les raisons intimes du profane à s’accrocher à des convictions pseudo-scientifiques, avec une vigueur incompréhensible pour les professionnels de la connaissance.

L’être vivant a besoin de références. Il les substitue aux probabilités. Il place des phares dans l’océan des incertitudes. Chez certains l’ampoule est faiblarde, seule l’île du phare est éclairée et l’individu se croît environné de concepts solides. Quand la lumière est puissante par contre, on n’aperçoit plus que du vague.
Cherchez en effet quelque chose de certain, de vraiment inattaquable. Le rouge est une couleur précise ? Placez côte à côte une centaine de nuances entre le rose et le rouge, et dites « précisément » où commence le rouge… Un objet est présent ou absent ? Absent d’où, de votre regard ? S’il est de l’autre côté de la planète et que vous le regardez par caméra interposée, est-il absent ou présent ? S’il est à l’intérieur d’une boîte fermée, invisible, dans la même pièce que vous, présent ou absent ? Un tas de sable commence à partir de combien de grains ? Tous les concepts les plus solides de notre quotidien renferment une énorme quantité de vague, dont nous ne sommes pas conscients.

« Sans doute » cela nous est-il obligatoire pour être efficace. Nos expérimentations nécessitent de réduire l’improbabilité, de la tronquer, sinon nous n’agirions toujours que de façon parfaitement prévisible, et jamais n’existerait la possibilité de voir se réaliser une issue surprenante, parce qu’elle n’était pas la plus probable, et néanmoins dotée d’avantages intéressants. Car l’être vivant n’a pas les capacités nécessaires pour prévoir toutes les conséquences. Même son intuition, qui en calcule beaucoup, a ses limites. Nous sommes, de par l’évolution, des algorithmes intelligents d’analyse des possibilités par l’empirisme, qui nous rapprochent de la meilleure solution, sans que nous ayons jamais l’espoir d’une certitude car nous n’avons aucun moyen de vérifier notre omnipotence quant aux paramètres en jeu.
L’homme est un nieur du probable et un adorateur de sa certitude, tout en espérant les faire coïncider.
C’est la principale raison pour laquelle nous n’aurons jamais une vie calme…

Le joueur serait-il une personnalité plus adaptée aux probabilités ? C’est le contraire : il a foi en sa « chance », qui est une négation irrationnelle des probabilités. Tous les joueurs savent qu’il entre plus d’argent dans un casino qu’il n’en sort ; cela ne les empêche pas d’y entrer aussi, confiants dans leur chance. C’est une façon particulière, nous l’avons vu dans un autre article, de sublimer le désir de voir le monde se plier à sa volonté.
Notre « inaptitude naturelle » à gérer les probabilités se manifeste dans l’attitude du joueur spontané quand dix numéros noirs sortent successivement à la roulette : il se met à jouer les rouges, qui devraient surgir « pour rétablir l’équilibre ». Or la probabilité d’avoir un numéro rouge au onzième tirage est toujours de 50%, chaque tirage étant indépendant des autres.

L’importance des références dans le bon fonctionnement de l’esprit est attestée par une vieille expérience de Pavlov : il entraîna un chien à associer l’arrivée du repas avec la vue d’un cercle, tandis qu’une ellipse ne provoquait rien d’intéressant. Il réduisit progressivement la différence entre les deux formes jusqu’au moment où le chien fut incapable de les distinguer l’une de l’autre. La malheureuse bête devint amorphe et dépressive.
Probablement est-ce ce qui nous arriverait si nous n’avions plus de références pour maîtriser un monde finalement entièrement probabiliste, où rien n’est tranché, donc susceptible de déclencher une action. Il nous faut des seuils. Ceux-ci sont formalisés par des langages, plus ou moins fidèles ; leur instabilité transparaît dans les paradoxes, qui remplissent des livres entiers. Les langages de la science ont fini par obtenir les meilleures performances, mais sont loin d’avoir éteint tous les paradoxes.

Elle n’a pas encore trouvé le langage qui peut dépeindre l’esprit humain, et c’est peut-être ses tentatives en ce sens qui sont en train de la perdre. Les scientifiques ne comprennent pas la défiance et même l’hostilité que génère la puissance croissante de leurs modèles théoriques. Quelle peut en être la raison, alors qu’ils ne font qu’accroître nos certitudes ? Les dérapages, comme la bombe atomique, sont le fait de l’homme ; ils ne sont pas une raison juste pour condamner la connaissance…
L’explication réside dans nos remarques précédentes : au-delà des progrès apparents, la science détruit davantage de références qu’elle n’en crée de solides. Le processus d’annihilation entrepris jette le doute sur toutes les notions nouvelles. Même si elles semblent plus fiables à quelques cerveaux pointus, elles n’ont pas d’ancienneté pour impressionner les autres. La plupart du temps, elles révèlent notre ignorance plutôt qu’elles la comblent. Pire, les idées nouvelles nous montrent un monde chaotique, en perpétuelle recomposition, d’une reproductibilité bien moins assurée qu’on l’imaginait. Il existe jusqu’à la possibilité qu’un être vivant puisse, sans aucun artifice, traverser un mur ! Elle est infime, mais non nulle.

C’est jusqu’au temps lui-même, dit l’impertinent auteur de ces lignes, qui pourrait être l’une de nos références et non pas une dimension fondamentale de l’univers. Le temps nous servirait à quantifier la succession d’interactions du monde matériel que nous ne pouvons percevoir. On peut vérifier son manque de solidité intrinsèque en disant qu’il est la plus ancienne de nos références… c’est-à-dire qu’il ne peut se définir que par lui-même.

Comment, dans ces conditions, devant le génocide de nos références orchestré par la science, ne pas prendre le maquis ? C’est l’équilibre d’esprit d’une majorité de population qui se trouve menacé, y compris et surtout dans les pays les plus développés où les références ne sont plus soutenues par une foi d’un autre Ordre, et deviennent les plus fragiles.
La Connaissance ne s’en sortira qu’à l’aide d’une excellente politique : elle devra, comme toute superconscience menacée par la vindicte populaire, trouver la meilleure des campagnes de communication, créer ses sectes et ses missionnaires…

 Posted by at 16 h 14 min

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