avr 262012
 

Réfléchissons plus avant aux paradoxes qui entourent la conscience d’un Soi. Elle naît, nous l’avons vu dans l’Homme Polyconscient, du tronc cérébral, carrefour des influx constants qui proviennent de l’intégralité du milieu interne et témoignant normalement de son bon fonctionnement. Tout cet organisme est en renouvellement perpétuel : il faut quelques jours seulement à la muqueuse intestinale pour être remplacée, et une dizaine d’années à l’os, au métabolisme le plus lent. A ce moment, nous sommes un corps entièrement nouveau, qui génère la « même » conscience d’un Soi permanent, alors que n’existe plus une seule cellule ou fibre de l’organisme précédent.
Une seule population résiste au changement : les neurones. Mais ces braves gaulois poilus ne constituent pourtant que le réceptacle de la conscience de Soi. Ils sont en fait les artisans principaux du changement, de la mode, puisqu’ils fabriquent les représentations et que celles-ci sont, pour la plupart, bien plus éphémères que l’os. Le tableau général du Moi, incluant toute la polyconscience, prend un aspect fort différent d’une décennie à l’autre de la vie. La seule permanence physique que nous possédons est la « toile » vierge du réseau neuronal brut, sur laquelle viennent s’inscrire et s’effacer les représentations — une multitude de liaisons fragiles —.

Notre part permanente ne possède aucune âme, tandis que l’endroit d’où semble provenir notre âme n’a aucune permanence.

Le paradoxe naît dans la perspective. Pour comprendre comment la perspective fabrique la conscience du Soi, il faut faire un peu de physique :
L’homme moderne est disposé à reconnaître que ses sens le trompent. Quelques expériences d’illusions optiques suffisent à l’en convaincre. Il sait également ne percevoir qu’une fraction infime du spectre électro-magnétique, que le gigantesque et l’infime échappent à ses capacités biologiques. Il fait ainsi davantage confiance à ses instruments qu’à ses propres sens quand les premiers contredisent les seconds.
Intuitivement, nous pourrions deviner que nos informations internes obéissent également à des règles adaptatives plutôt que réalistes. Pourtant, personne ne se fait la réflexion que la conscience de Soi, directement issue des influx organiques, puisse être elle aussi faussée, selon la perspective.

Cela est manifeste dans le mode d’éducation scolaire : alors que nous savons depuis un siècle que le monde n’est pas tel que nous le ressentons, l’enseignement reste classique et adapté à la conscience de Soi traditionnelle. L’univers matériel, en effet, est perçu comme remarquablement stable et aux propriétés reproductibles : le soleil se lève tous les matins, un mur ne peut pas être traversé, la pomme tombe toujours vers le bas… En physique, quelques-unes seulement de ces propriétés restent stables — la gravitation qui fait chuter la pomme —, tandis que toutes les autres sont bouleversées : le monde apparaît soudain en perpétuelle évolution, n’a d’apparence stable que temporaire pour nos sens humains. L’eau est liquide seulement dans une minuscule fourchette de température ; la permanence de l’océan liquide ne tient que parce que nous vivons nous-mêmes dans une fourchette identique. Le mur deviendrait meuble ou gazeux dans d’autres conditions physiques. Le soleil n’est qu’un rassemblement d’hydrogène allumé par des conditions astronomiques favorables. Les atomes eux-mêmes n’ont pas toujours existé ; ils sont issus d’une soupe particulaire refroidie, et ne sont pas éternels. Rien n’est définitif.

Difficile de s’organiser au milieu d’un pareil chaos. L’auto-évolution naturelle a conduit vers un socle d’assurance : nous avons délimité un périmètre de sécurité, couvert par nos sens, où les lois du monde ont semblé prévisibles. Nous avons pu raisonner de façon inductive, accéder à l’anticipation, et poursuivre notre auto-organisation. Cette vision nous fut absolument nécessaire. Mais elle reste adaptative.
Jusqu’à un point que nous commençons seulement à effleurer : le Temps lui-même serait un artifice adaptatif.

Peut-être savez-vous que l’une des théories candidates à la compréhension de l’univers, unifiant la relativité et le micro-monde quantique, la théorie des boucles, fait une totale impasse sur le facteur temps ? Ses équations fondamentales n’ont pas besoin du petit t. Il est possible de l’introduire, mais il ne fait que reformuler l’enchaînement des interactions entre les boucles élémentaires qui sont au coeur de la théorie. Il n’est pas une dimension en lui-même. Ces équations débouchent sur un modèle remarquablement cohérent — sa démonstration expérimentale n’est pas faite — d’où le temps a disparu. Pour expliquer cet effet stupéfiant, Carlo Rovelli suggère que le temps pourrait être une perspective purement humaine et non une loi physique. Audacieux ! Nous pouvons concevoir que le temps subjectif soit propre à chaque individu, mais le temps universel auquel nous nous référons pour se rendre au travail tous les matins ?

Einstein avait déjà mis à mal l’universalité du Temps. Serait-il possible qu’il soit une loi humaine adaptative et non une loi physique « constitutive » à l’instar de la gravitation, parce que notre conscience de Soi serait trompeuse et que nous n’avons jamais imaginé qu’elle puisse nous insuffler des concepts erronés de la même façon que le fait notre vision.
La conscience de Soi, la plus ancienne, aurait été en effet bien incapable de comprendre comment un objet évolue en un autre, comment la glace devient liquide, comment un bourgeon devient fleur. Elle n’a jamais eu, tout simplement, le niveau de perception lui permettant de sentir les interactions particulaires qui sous-tendent les transformations macroscopiques. De la même façon, elle ne peut compter tous les points de la droite suivie par un objet en déplacement. Elle aurait donc « inventé » le temps. Sans doute le plus élémentaire des outils de la conscience. Une dimension qui permet de relier l’empilement des réactions qui mènent du bourgeon à la fleur, la position d’un animal d’un endroit à un autre à l’issue de sa course, le remplacement d’un congénère par son rejeton, etc… Une sensation tellement fondamentale qu’elle est incapable de s’en abstraire — jusque récemment — pour construire une théorie de l’univers.

Remarquez alors la saveur du mot « temporaire » dans notre phrase sus-jacente — le monde n’a d’apparence stable que temporaire pour nos sens humains —. C’est la création du temps, contenu dans le temporaire — même s’il n’est pas éternel — qui procure un ancrage à notre compréhension du monde matériel. Il est à la fois une échelle de mesure, et une dimension de mouvement, qui autorise des actes, et surtout des actes anticipés. Sans cet artifice, nous serions en train de subir chaque interaction du monde matériel sans aucune possibilité de les influencer. C’est ainsi d’ailleurs qu’a commencé la vie préconsciente. Elle a été portée par un fleuve d’enchaînements chimiques aveugles. Le temps a commencé avec la conscience primitive. Pour organiser la suite d’échanges, il fallait qu’apparaisse le concept d’à-venir. Comme la conscience primitive a été le produit d’une succession, elle est entièrement conçue autour de la non-réversibilité. Son support physique même l’empêche de fonctionner autrement. Si nos neurones inversaient la construction de leurs liaisons, en admettant que les processus biologiques puissent fonctionner à l’envers, nous redeviendrions un foetus stupide, certainement incapable de transmettre le savoir accumulé à notre aïeul. Le temps subjectif se déroule dans un sens parce que c’est dans ce sens que l’univers s’organise, et que notre conscience est un phénomène d’organisation. Le terme « sens » est utilisé ici comme le serait « à droite » et « à gauche » sur une ligne droite mathématique.
Il est sans doute possible, néanmoins, de faire une dimension de la juxtaposition des évènements ; mais est-ce une dimension différente des autres, impliquant la notion propriétaire d’un « déroulement » ? Elle ne semble pas obligatoire, si la théorie des boucles est exacte, pour décrire les lois fondamentales de l’univers. Elle ne serait la propriété, en réalité, que de notre conscience.

Que faut-il changer ? Les funérailles du Temps n’ayant pas encore été célébrées expérimentalement, il est sans doute prématuré de le supprimer de la scolarité et de transformer la classe en une suite d’interactions professeur-élève sans horaire défini… Qui veut affronter les syndicats ? Notons cependant que l’enseignement secondaire, celui qui formate la majorité des futurs adultes, compte jusqu’à deux siècles de retard sur la science fondamentale. C’est beaucoup quand cette dernière, en physique et en mathématique, a subi des bouleversements aussi majeurs. Le modèle standard a une validation expérimentale très solide, mais les élèves apprennent toujours une conception antique du monde et de ses lois. Celles-ci deviendront les fondamentaux de leur conscience, ils les transmettront à leurs propres enfants : se creuse l’écart entre une science sans entraves et des mentalités toujours ligotées.

 Posted by at 21 h 25 min

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