avr 202012
 

Chez un rhumatologue existe un contingent de personnes atteintes d’affections dégénératives, gonarthrose et lombarthrose en premier lieu, qui réclament régulièrement une infiltration palliative de corticoïdes. La répétitivité de ces injections fait parfois frémir certains confrères, quand les mêmes patients sont atteints de troubles métaboliques, potentiellement accentués par le corticoïde. La chirurgie prothétique du genou montrait encore récemment de nombreux insatisfaits ; elle a fait des progrès suffisants pour qu’il soit à présent possible de la conseiller facilement ; mais il existe toujours une tranche d’âge idéale, que faire des trop jeunes et trop vieux ? Dans certaines ethnies, la gonarthrose est banale à la cinquantaine. Quant à la lombarthrose, on ne dispose pas des pièces neuves, ni de viscosupplémentation comme au genou.
Une fois le médecin au terme de ses messages quant à l’hygiène de vie, comment doit-il se comporter face à la demande de soulagement ?

Un profil de patient rétrécit visiblement sa conscience à un besoin d’antalgie immédiate, sans trop se soucier des conséquences. Un autre profil est au contraire très attentif, au moins autant que le médecin, aux risques, et hésite à s’engager dans toute thérapeutique. Les premiers vaquent normalement à leurs occupations, une fois le soulagement obtenu, pendant un nombre d’années sans doute inférieur, du fait qu’ils négligent les risques, aux seconds, si experts dans la précaution qu’elle devient un élément cardinal de leur existence, au point qu’ils ne semblent vivre que pour gagner quelques années de vie.

Sous cet angle, pourrait-on dire que réduire son niveau de conscience par rapport à ce que souhaite l’autorité médicale ait, quelque part, un effet de protection sur la liberté du destin choisi par chacun ?
Hypothèse provocante, qui met en lumière le décalage entre le degré d’anticipation propre au malade et celui du médecin. Il est en général proportionnel au temps « libre », de chaque côté : le patient qui passe un temps considérable à s’informer sur les risques développe une anticipation de type « himalayenne » : des chaînes de complications montagneuses s’étendent dans toutes les directions et il devient difficile de trouver un passage pour permettre à une fragile existence de les franchir. Au contraire, le patient très occupé vous dépose son bilan en vitesse et absorbe toutes les recommandations avec une parfaite compliance. De l’autre côté du bureau, le médecin surchargé pare au plus pressé, tandis que celui dont la salle d’attente est moins bruyante s’appesantit sur le pronostic de vos trente prochaines années… pleine de risques incalculables !… au sens propre comme au figuré : l’anticipation reste une statistique construite sur des critères plus ou moins pertinents, et il est normalement de la responsabilité du patient de « jouer » avec les résultats, ou de ne pas s’y intéresser, pour éviter que l’existence soit étranglée en vue de se conformer à ce pronostic, alors qu’elle aurait pu prendre d’autres chemins satisfaisants.

La frontière éthique est franchie quand le médecin impose son anticipation au patient. Il y est encouragé par la société, à travers le principe de précaution — un grand pervers — et les organismes de protection sociale qui visent une efficience sur des cohortes au meilleur prix. Mais le médecin, lui, a en ligne de mire l’intérêt de l’individu. Il peut s’autoriser cette colonisation intellectuelle que nous pratiquons constamment, partager sa vision anticipatrice avec son patient et espérer l’y faire adhérer. Mais nous savons les dangers que cette attitude recèle : le médecin n’est pas devin ; il peut survenir un aléa thérapeutique. Adopter la conduite la plus judicieuse d’un point de vue scientifique et réglementaire s’avère encore bien précaire au vu de l’évolution de certains destins.

Que sont finalement les « guidelines », sinon une protection pour le médecin vis à vis des récriminations d’un patient qui ne l’a pas suivi dans son anticipation ?

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